Rencontre avec la fondatrice de La Ruche Media et l’auteure l’ouvrage Ils ont choisi la France sur ces artistes américains devenus Français d’adoption.
par Edouard Rencker
Dans votre livre, vous racontez l’histoire des personnalités qui ont choisi la France : Joséphine Baker, James Baldwin, Nina Simone…Et Miles Davis. On sait que Miles a adoré la France et les Français. Mais il n’a pourtant pas immigré. Pourquoi l’avoir inclus dans votre récit ? Pour moi, c’était indispensable parce qu’il aimait la France et qu’il en parlait très bien. Il a aimé la France à travers Juliette Gréco, Boris Vian, à travers son cinéma, Louis Malle notamment, à travers ce fabuleux film où Jeanne Moreau cherche éperdument son Julien. Il parle de la France avec des mots inédits. Je commence d’ailleurs le paragraphe de Miles Davis avec cette phrase : « Ici, je ne suis pas noir, je suis un artiste !!! ». Et il connaissait sa valeur. Quoi de mieux que la France, pays absolument universel, pour reconnaître qui il était ? Et comme il était très jeune, il a pris une bouffée d’oxygène qui, je pense, l’a marqué à vie.
Ce qui est intéressant dans l’histoire de Miles Davis par rapport à mes cinq autres “invités”, c’est que lui est né d’une famille qui avait de l’argent et qui savait pertinemment qu’il avait un talent et un don. Sa mère a tout fait pour qu’il fasse du piano, parce que c’était l’instrument de la “grande musique”. Et puis un ami de son père et son père ont dit que ce serait la trompette. Et quand il arrive France, Miles se rend compte que ce don est considéré comme il se doit. Il le dira dans son livre autobiographique, il comprend qu’en France, contrairement aux USA, on est capable d’aller au-delà de la couleur de peau pour voir le talent.
Même si à cette époque la France est rongée par les problèmes de décolonisation et connaît également des phénomènes de racisme, elle est capable de les dépasser pour reconnaître le talent de quelqu’un. Et là, les Français reconnaissent que Miles est un génie.
Est-ce les milieux artistiques français de l’époque étaient réellement plus ouverts ? Ou est-ce qu’on a tous un peu fantasmé quelque chose qui nous arrange ? Est-ce que Miles n’a pas un peu fantasmé aussi cette atmosphère ? Oui, on refait un peu l’histoire. Je pense que la France était étriquée aussi. Il suffit de regarder les micro-trottoirs dans les journaux de l’époque pour se rendre compte que les Arabes n’avaient pas bonne presse par exemple. On faisait encore des expositions universelles autour de ceux que l’on avait colonisés et la France avait certainement un sentiment de supériorité.
Mais la France est également née d’une grande histoire : on a créé l’encyclopédie, construit le siècle des Lumières, on a tué notre roi… C’est un peuple qui sait dire non. Quand Miles arrive, il a affaire à un petit microcosme, de gauche, intelligent et qui a vite repéré, comme Boris Vian, Gréco, son immense talent.
D’ailleurs, le cas de Miles s’inscrit dans une histoire qui est plus large et beaucoup d’artistes américains sont venus jouer en France, surtout à cette époque.
À votre avis, pourquoi y avait-il une telle attraction, au point d’estimer que La France est devenue la seconde patrie du jazz ? Je pense qu’il y a eu un vrai moment particulier autour de l’esprit de Montparnasse et des artistes français de l’époque qui ont construit une véritable sphère d’attraction mondiale.
Mais aussi, et j’en parle dans mon livre, une volonté de la part des États-Unis de montrer (et ils ont été de formidables promoteurs), que leur musique était formidable et par là même, de présenter de façon positive le traitement des Noirs aux États-Unis…Pour convaincre le monde, finalement, qu’ils étaient un pays d’ouverture, avec une super musique !
C’est également une façon de contrer le récit que la Russie et l’URSS ont, à ce moment-là, voulu construire : une Amérique “rance”, aussi raciste que capitaliste. Donc il fallait, pour les américains, raconter une histoire. C ‘est la différence entre le récit national et le roman national. C’est un roman national. Et Miles s’est dit : je ne veux pas participer à cette propagande. Je vais laisser Louis Armstrong le faire.
Est-ce Miles aurait pu rester en France ? Non. Il est lucide. Donc il repart aux Etats-Unis parce qu’il sait que la France, l’Europe, c’est trop petit pour accepter le jazz tel que lui veut le faire. II a inventé “son” jazz. Il ne pouvait pas l’inventer en France, il n’aurait pas été compris. Même s’il aimait Juliette Gréco ! Pour lui, le jazz, mot qu’il n’aimait pas, comme Nina Simone, c’est une façon de faire de la politique. Alors, ça ne suffit pas d’aimer une femme, même s’il l’adorait.
Est-ce qu’il n’y a pas quand même une exception française dans l’accueil qu’on a réservé à ces musiciens ? Ils auraient pu aller aussi en Italie avec laquelle il y avait des liens très forts. Il y avait énormément de musiciens italiens, notamment à New York. Ils ont été attirés par l’histoire de la France. La France, aux Etats-Unis, ça a toujours été une histoire de rendez-vous. Il faut la choisir. Il faut la choisir tous les jours. Il faut la choisir encore aujourd’hui. Eux, ils l’ont choisie en ne sachant pas exactement ce que veut dire l’universalisme. Parce que ça n’est pas dans l’ADN américain. Ils sont plutôt construits sur une notion de communauté. Je ne veux pas employer le mot communautarisme parce que là, c’est plutôt de la politique. Mais en tout cas, ils fonctionnent sociologiquement sur des communautés. Alors quand les musiciens arrivent, les uns et les autres, y compris Miles Davis, ils se disent, ici, “c’est marrant”. La patrie, la nation, l’identité française est plus forte que les communautés les unes à côté des autres. Nous, on est plutôt les uns avec les autres. En tout cas, c’était le cas à l’époque. Cet universalisme est typiquement français. Et c’est notre histoire qu’ils sont venus chercher.
La fameuse baronne de Köenigswarter, qui a accueilli tous les grands musiciens de l’époque, posait souvent sa désormais fameuse question : si on t’accordait trois vœux, que souhaiterais-tu? La plupart des musiciens disaient : je veux être riche, célèbre, encore meilleur, etc. Elle a posé la question à Miles. Et il a répondu : je voudrais être blanc. Qu’est-ce que ça dit de lui ? Il y a un épisode dans sa vie qui m’a marquée, c’est la mort de son père. A l’époque il y avait encore des ambulances pour noirs et pou blancs. Son père a eu un accident et l’ambulance pour les Noirs n’était pas là. C’était l’ambulance pour les Blancs. Il a été pris trop tard. Il est décédé des suites de ses blessures. Son père, est quelqu’un de fondamentalement important pour lui, qui l’a toujours soutenu. C’était un père exceptionnel. Peut-être qu’à ce moment-là, l’idée d’être blanc symbolise, dans son esprit, quelque chose de plus simple. En tout cas, il était très en colère. Et plus tôt dans sa vie, un petit enfant de 5 ans, le frère de sa chérie Irène, est mort. Et son père lui a dit : « tu sais, parfois les médecins, ils soignent comme ils veulent, pas comme ils peuvent. La couleur de peau joue aussi ». Donc ce sont ces deux traumas qui font que, même s’il est né dans une famille qui avait de l’argent, (et c’est une vraie différence avec les quatre autres personnages de mon livre), la couleur de peau l’a rattrapé et a façonné son histoire.
Votre livre raconte ceux qui ont choisi, pour des raisons fortes, la France. Est-ce que c’est encore possible aujourd’hui ? Y a-t-il des artistes qui choisissent la France comme terre d’exil alors qu’on perd un peu nos valeurs ? Oui, bien sûr. Je pense que c’est encore possible. La couverture du livre est bleu-blanc-rouge. Parce que c’est la couleur de notre drapeau. Et c’est, aussi, la couleur des drapeaux américains. Je veux faire un pont entre les deux. Et il y a un an, j’ai organisé une soirée au New Morning. Où j’ai fait venir de jeunes artistes de jazz américains. Et on a fait un débat. Et je leur ai posé la question. Pourquoi vous êtes là ? Trump venait d’être réélu. Ils ont dit, parce que là-bas, on est chassés. En 2025, on est encore chassés. Et ils sont très contents d’être là. Evidemment qu’il y a du changement en France. Mais la France reste un endroit dans lequel on peut respirer encore. D’être un homme noir américain, c’est encore compliqué.
Donc ils viennent ici dans l’espoir qu’on ne perde pas nos valeurs. Et si j’ai écrit ce livre, c’est pour le rappeler à mes lecteurs français. Ce sont des Américains des années 50 qui nous rappellent nos valeurs aujourd’hui. Ils sont tellement géniaux. Leurs paroles, leur musique et leur rapport à la politique et à la France ne prend pas une ride. J’ai l’impression qu’ils sont là, qu’ils me parlent dans l’oreille. Je ne céderai jamais au déclinisme.

Ils ont choisi la France (Nouveau Monde Edition, 2024) par Yasmina Jaafar, 321 pages, 21,90€.
Du 1er au 4 juillet, l’incontournable festival corse maintient le cap d’une programmation ouverte où se croisent pointures internationales du jazz et des musiques du monde et révélations récentes. Jazz Magazine est partenaire de l’événement.
Le Théâtre de verdure du Casone accueillera donc quatre soirées d’exception. Le 1er juillet, Loco Cello et Biréli Lagrène ouvriront le bal avec un voyage musical entre Europe de l’Est et Argentine, suivis du trompettiste daoud qui défend notamment le répertoire de son nouvel album “ok” publié sur le prestigieux label allemand Act.
Le 2 juillet, le pianiste Ray Lema qui à 80 ans vient de publier un nouvel album se produira avec un formidable groupe riche de la présence de Michel Alibo, basse, Irving Acao, saxophone, Sylvain Gontard, trompette et Nicolas Viccaro à la batterie, avant que la prometteuse chanteuse Mari Froes qui incarne le renouveau de la Musique Populaire Brésilienne ne dévoile toute la délicatesse de son univers. Le 3 juillet, le trio international Vibe Factor réunissant Omar Sosa, Joo Kraus et Diego Piñera, entre acoustique et électronique, tradition et modernité, est la promesse d’une rencontre riche en surprises, suivie d’une grande voix, celle de l’Espagnole Luz Casal. Enfin, le 4 juillet, avec une révélation récente du jazz vocal, Gabi Hartmann et son univers entre folk et jazz sud-américain, avant que Ben L’Oncle Soul qui a franchi l’année passé un nouveau cap avec l’album “Sad Generation” aux prises avec les musiques et les grandes questions de son époque sans rien renier de ses influences indémodables.
Pour réserver vos places, c’est ici !
Le concours incontournable du jazz français revient le 20 juin 2026 avec un format inédit mêlant showcases des candidats et concerts de pointures du jazz et des musiques actuelles. Jazz Magazine est partenaire de l’événement !
Pour sa 49ème édition, le concours par lequel sont passé.es beaucoup des artistes qui comptent le plus aujourd’hui sur la scène jazz hexagonale (Thomas De Pourquery, Youn Sun Nah, Leïla Martial, Robinson Khoury, Airelle Besson, Vincent Peirani, Julien Lourau, Pierre de Bethmann, Erik Truffaz, Laurent Coulondre et beaucoup d’autres) propose un rendez-vous immanquable, avec pas moins de 8 concerts, en accès gratuit et en plein air, pour découvrir le futur du jazz.
D’abord pour découvrir les six groupes qui tenteront de remporter le précieux sésame 2026 face à un jury, composé de journalistes, diffuseurs, programmateurs, et tourneurs spécialisés dans le jazz, représentatif de la filière professionnelle : Blackmany Trio Who Parked The Car, Trio Brūme, Argentique, GiGiGi et le Noé Huchard Trio.
Mais ce n’est pas tout : deux autres concerts vous attendent avec le groupe français AMG, sensation de ces dernières années avec sa sonorité explosive qui revisite à sa façon les grandes heures du jazz “free” et spirituel, mais aussi le saxophoniste suisse Léon Phal, entre post-bop et electro, featuring Enchantée Julia, Flavia Coelho et DI-MEH.
L’incontournable festival de jazz du Parc Floral propose de juin à septembre des concerts mettant à l’honneur des artistes dont beaucoup se sont démarqué ces dernières années comme des références de la nouvelle génération. Jazz Magazine est partenaire de l’événement : tour d’horizon !
Dans le nouveau numéro de Jazz Magazine, où programmatrices et dirigeants de festivals ont pris la parole pour retracer l’histoire de leurs événements estivaux très attendus, la directrice artistique du Paris Jazz Festival, Danièle Gambino, est revenue sur l’approche subtile qui a permis à ces concerts très attendus chaque année, par un public fidèle et en constant renouvellement, de continuer d’exister.
Dont acte : Fidèle à cet esprit d’ouverture mêlé d’exigence artistique, l’équipe du festival de jazz du Parc Floral de Paris donne donc neuf nouveaux rendez-vous, tout au long de l’été, avec des figures novatrices du jazz actuel, donnant un place particulière à la jeune scène française dont votre magazine préféré s’est d’ailleurs fait l’écho récemment :
Le 28 Juin, le Duo Brady des violoncellistes Michèle Pierre et Paul Colomb précédera le trio all-stars Poets Of Forrest formé par Arnaud Dolmen, batterie, Jowee Omicil, saxophones, et Michel Alibo, basse.
Le 4 Juillet, Melissa Aldana, vedette du label Blue Note dont la réputation n’est presque plus à faire en France, se produira avec son groupe américain : Kush Abadey, batterie, Pablo Menares, contrebasse, et le pianiste Pablo Held.
Le 12, saxophoniste new-yorkais Tomoki Sanders, fils de Pharoah Sanders mais surtout révélation récente du ténor et compagnon de route notamment du multi-instrumentiste Kassa Overall. En attendant son premier album à paraître, vous le découvrirez entouré de Ian Finkelstein, claviers, Christian Napoleon, batterie et Paul “PapaBear” Johnson, basse.
Le 18, la révélation vocale Lea Maria Fries, qui n’en finit pas de recevoir des éloges méritées pour l’album qui a beaucoup fait parler d’elle récemment, entre jazz, electro et folk, donnera un concert qui s’annonce mémorable, avec Gauthier Toux, piano, Julien Herné, basse et Antoine Paganotti, batterie et des invités de marque : Raynald Colom, trompette, Tao Ehrlich, batterie et Vincent Peirani, accordéon.
En août, vous retrouverez le 15 Salomé Gasselin, dont la viole de gambe résonne de l’art de Keith Jarrett comme des compositions d’Henri Purcell, le 23 le groupe AMG (Antoine Fleury, piano, Keïta Janota, saxophone, Anthony Jouravsky, contrebasse, Mailo Rakotonanahary, batterie, Suze, ingénieur du son et DJ) qui propulse son héritage post-bop et free jazz avec une énergie sans pareille, et la chanteuse et compositrice Célia Kameni qui a enfin publié récemment un premier disque, “Méduse” qui valait la peine d’attendre.
Conclusion le 6 septembre avec Kyoto Jazz Massive (Shuya Okino, direction musicale, chœurs, Vanessa Freeman, chant lead, Indy Eka, choeurs , Agyei Osei, choeurs , Carel Cleril, basse, Jean-Baptiste Palies, batterie, Eli Frot, claviers , James Müller, percussions, Kevin Le Bellec, guitare, Roman Reidid, trompette) référence de l’acid jazz anglais révélé dans les années 2000, en collaboration avec l’Echoes Of A New Dawn Orchestra.
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Avec “Croisière Jazz”, l’un des batteurs français les plus demandés de sa génération a signé un manifeste du jazz en fusion dont toutes les nuances électriques ne demandent qu’à être magnifiées sur scène. Ce qui sera fait au Sunside, le 4 juin prochain. Rendez-vous à 19h30 !
Depuis le milieu des années 1970, tels ceux de ses prestigieux confrères Manu Katché ou André Ceccarelli, on a lu le nom de Claude Salmiéri maintes et maintes fois sur les pochettes de disques de grands noms de la chanson, de France Gall à Michel Berger, en passant par Eddy Mitchell, Julien Clerc ou Véronique Sanson.
Éclectisme et polyvalence obligent, il a aussi enregistré avec quelques légendes du jazz comme Don Cherry et le duo Larry Carlton & Robben Ford. L’influence de ces deux grands maîtres de la guitare est d’ailleurs prégnante dans son dernier double album, « Croisière Jazz », qui reflète sa passion pour une musique sophistiquée, d’une grande richesse mélodique et harmonique héritée de l’âge d’or des années 1970 et 1980 – on songe aussi, au gré des vingt-cinq plages, à Lee Ritenour, Yellowjackets, Spyro Gyra, les Crusaders et Herbie Hancock – on se souvient du titre du morceau qui ouvrait « Self Portrait »‘, le premier album solo de Claude Salmieri : Mr. Herbie.
Sur la scène du Sunside, le batteur sera entouré de ceux qui ont contribué à l’excellence de « Croisière Jazz » – Yvon Guillard à la trompette, Denys Lable à la guitare… -, mais aussi, bon sang ne saurait mentir, d’Alexis Salmieri aux percussions et de Jimmy Top à la basse, fils du célèbre Jannick Top. Julien Ferté
Réservez vos places pour le 4 juin !
A Jazz sous les pommiers, le tromboniste dévoile son nouveau projet : Aria. L’occasion de le soumettre, à quelques jours de la célébration des cents ans, à une interview inspirée de celle que Jean-Louis Ginibre avait proposée à Miles Davis.
par Edouard Rencker / photo : Maxim François
Enfant, quelle musique écoutais-tu ? Essentiellement du rock et du blues. Du rock plutôt « moderne », comme Van Halen, Led Zepplin ou Deep Purple. J’écoutais aussi beaucoup Franck Zappa. En fait beaucoup de guitaristes. A cette époque je voulais vraiment être guitariste.
J’écoutais de la guitare à fond, beaucoup de guitare saturée.
Tu as donc commencé par la guitare ? Oui. Et un ami de mes parents, guitariste, m’en a offert une…Mais ça ne l’a jamais fait. Dans la musique, il y a de vraies affinités physiques avec l’instrument. C’est indispensable. Et la guitare et moi : ça n’a pas du tout marché ! Alors que je n’écoutais que ça. C’est fou, non ? Et je suis passé au trombone.
Quand tu as débuté dans ta carrière avec ton instrument, quel artiste admirais-tu ? J’ai eu un prof génial, qui avait un big band à Lyon et qui m’a donné une pile de vinyles de J.J. Johnson. Et ça a été pour moi une véritable révélation ! J’ai alors écouté énormément de disques de J.J. Johnson, notamment ceux en duo avec un autre tromboniste qui s’appelle Kaï Winding. Puis j’ai découvert aussi J.J. Johnson dans les disques de Miles. Il avait ce « truc » particulier, un peu à la Miles, de rechercher, au trombone, la bonne note au bon moment.
J’ai découvert grâce à lui qu’il y avait vraiment comme une espèce de philosophie dans la musique. Dès mon apprentissage, l’aspect métaphysique du trombone m’a frappé. Au premier instant.
Quelles ont été tes principales inspirations musicales ? Quand tu crées, à partir d’une page blanche, quelle est la source principale ? En fait, les compositions et les morceaux, partent prioritairement d’émotions. Et les idées de projets partent d’envie…souvent d’une sonorité particulière. Avant de monter un projet, je n’ai pas une idée de morceau, j’ai un son en tête. C’est une d’association d’idée, de timbre, de couleur. Une couleur assez précise.
Et en même temps, je n’ai pas encore créé la musique. C’est ça qui est bizarre…et magique à la fois.
On dit souvent que de la contrainte naît la créativité. C’est vrai ! Ma contrainte est que Je veux raconter une histoire… La contrainte, c’est mon idée de départ.
Est-ce que tu es curieux dans la vie ? Honnêtement, je ne pense pas que ce soit ma qualité première. En toute franchise, j’adore les gens curieux. Je suis curieux de récits, d’histoires de vie. Mais en tant qu’artiste, musicien, pas du tout. Je connais des confrères qui écoutent des piles d’albums, vont voir tous les concerts, veulent tout connaitre, vont dénicher l’album de telle année etc… Je les admire beaucoup. Mais Je ne fais pas partie de cette famille de musiciens. J’ai besoin de moments pour pouvoir créer, pour avoir du temps, pour réfléchir à ce que j’ai envie de créer. J’ai des moments de curiosité, mais rapidement suivis de moments de créativité.
Es-tu surpris par le succès ? Franchement, je ne m’en rends pas compte. Avec le succès, je prends beaucoup de recul. Surtout si tu envisage l’humanité comme une « fourmilière » dynamique. Le succès, qu’est-ce que c’est ?
Même si je m’estime très chanceux de pouvoir faire ce que je fais et de pouvoir partager ces moments de musique avec le public et les musiciens avec qui je joue. Je m’estime très chanceux. Mais le succès en lui-même, ce n’est pas quelque chose que je prends en compte. Ce n’est pas un marqueur important. Nous sommes tous des petites pierres participant à un grand édifice.
Est-ce que la politique t’intéresse ? Je dirais plutôt que l’humanisme m’intéresse, davantage que la politique. Mais si l’humanisme, c’est être politique, alors oui.
Est-ce que tu penses témoigner de ton époque ? Je pense, oui. J’espère en tout cas faire partie de ces artistes contemporains qui ont une conscience de l’état du monde et des horreurs qui peuvent s’y commettre. Et les choix qu’on emprunte sont fondamentaux. Logiquement, en tant qu’artiste, on a envie d’une paix globale, d’un partage de savoirs, d’un partage artistique. Et qui dit partage, dit partage de richesses, de ressources, égalité.
Les valeurs de la musique sont universelles et humanistes. Je pense qu’il y a différentes strates dans ma musique qui, parfois, portent à la réflexion.
Ça fait partie de ma personnalité d’avoir ce côté qui peut être un peu « intello »… avec une réflexion sur la situation du monde, sur la vie.
J’aime la profondeur des choses. Dans la musique, dans les conversations, dans la littérature. Même dans la musique supposée « populaire », celle qui fait danser, j’aime la profondeur. La musique juste « joyeuse » ne me dit rien, ça ne m’intéresse pas. J’ai besoin de profondeur.
Faudrait changer le monde aujourd’hui? Il faudrait surtout qu’on ne se repose pas sur nos lauriers en pensant que tout va bien se passer jusqu’à la fin des jours.
Il y a de gros changements à opérer. Je me sens un peu impuissant tout seul. Je pense que les prises de conscience doivent être collectives. Mais je crois que le changement est en train d’arriver. Nous avons tous peur de ce qui va arriver. Mais il y a 10 ans, est-ce qu’on parlait des polluants éternels ? Des méfaits du plastique ? De l’indispensable décarbonation ? Non. Aujourd’hui, ça commence.
Pour toi, un concert réussi, c’est quoi ? Un concert clivant ! Une standing ovation, c’est beau…mais dans un concert, il y a une énergie qui circule dans le public, et il y a forcément des gens qui ont des interrogations. Pourquoi il a fait ça ? Pourquoi à ce moment-là ? Il y a toujours matière à réflexion après un concert. Et d’un concert à un autre, l’énergie va être complètement différente. C’est ça que j’aime bien.
Samedi 16 mai tu dévoiles ton nouveau projet, Aria, dans la grande salle de Coutance. Quel sens porte-t-il ? J’essaye de repousser encore un peu plus les frontières de nos paysages musicaux. Dans Aria, j’espère participer à un élan visant à faire se rencontrer des mondes différents, des sphères qui ne se croisent pas assez à mon goût. J’ai un parcours pluriel dans les musiques avec, notamment, beaucoup de musique classique.
Depuis que j’ai sorti mon premier album, j’ai été estampillé jazz et reconnu dans le milieu. Mais j’aime également Bach, Purcell, Arvo Pärt. Dans la musique que je défends aujourd’hui, j’ai envie de créer des liens entre les différentes possibilités. Il y a eu MYA, qui a été un peu la musique hybride l’electro et les musiques plus traditionnelles, orales. Puis le Quatuor Demi-Lune où il y a toujours ce côté traditionnel, musique arabe et en même temps, musique classique. Avec du jazz, bien sûr. Dans Aria, je vais carrément faire des reprises de Purcell sur une thématique baroque, avec des violonistes baroques. Il y a vraiment cette couleur et, en même temps, des sonorités de musique électronique, de la pop et du jazz.
C’est une évolution logique. Je retrouve les envies du gamin qui écoutait Led Zep et aimait la guitare électrique. On peut l’entendre dans toutes mes compositions.
Robinson Koury sera en concert le 16 Mai à Coutances salle Marcel Helie et le 20 Mai à La Monnaie de Paris à 20h00.
- Les jeunes talents à l’honneur ! Le saxophoniste Arthur Élin, plébiscité pour son jeu « lyrique et percussif », navigue librement entre jazz, musiques du monde et électro. Il donnera cette année une série de concerts témoignant d’autant de rencontres : avec le batteur Louis Jeffroy (ils forment ensemble le groupe Nénu), avec la flûtiste, chanteuse et guitariste Lilou Claverie, avec la claviériste Lou Guénet et enfin avec le guitariste Romain Habert.
- On retrouvera aussi Marion Rampal et son dernier album, le sublime “Song For Abbey” en hommage à Abbey Lincoln, fruit d’un long travail de résidence qui l’a vue explorer toutes les dimensions de l’art de cette grande voix américaine.
- On ne présnete presque déjà plus le jeune pianiste Levi Harvey : déjà en pleine ascension ces derniers mois, il a été choisi, avec son trio, par la saxophoniste chilienne Melissa Aldana, artiste Blue Note, pour l’accompagner en tournée dans trois prestigieux festivals français. Il présentera cette fois son premier album “Bloom”, qui confirme son inspiration sans faille.
- Mark Priore est de retour : le pianiste présentera “Lux Divina”, nouvel album en trio à paraître en octobre prochain, « une recherche artistique profondément humaniste, une ode à la résilience qui nous amène à travers toutes les étapes du deuil et nous invite à trouver un endroit humblement spirituel, de plénitude et de sens profond ». Pour aller plus loin, le pianiste racontera aussi la genèse de son album au cours d’une conférence, accessible en ligne, en présentiel et disponible en replay après le festival, animée par Jean-Marc Gélin.
- Lou Guénet ne collabore pas seulement avec Arthur Élin : elle retrouve aussi le contrebassiste Octave Potier avec qui elle jouera ses propres compositions, puis Lilou Claverie pour un autre tête à tête clé du festival.
- Adèle Viret présentera le répertoire du premier album qui lui a valu tous les éloges, aux accents méditerranéens, en quartette avec Wajdi Riahi, piano, Oscar Viret, trompette, Pierre Hurty, batterie.
- L’Antidote ? Superbe trio de piano pas comme les autres, Bijan Chemirani, zarb et percussions, Redi Hasa, violoncelle et Rami Khalifé, piano, mêlent comme personne les sonorités d’une world music ouverte aux quatre vents, une culture de l’écriture classique et une palette harmonique empruntant aux grands artisans du jazz moderne dans un trilogue très intense où le jouage de haut vol est de mise à chaque instant.
- Nouvelle star du trombone, également compositeur inspiré et compagnon de route d’un nombre croissant de personnalités clés du jazz francophone de notre époque : Robinson Khoury est un incontournable. Au programme, une de ces créations dont il a le secret, “Aria”.
- Porté par le violoncelle virtuose de François Salque, figure majeure aux multiples distinctions internationales, et la créativité du guitariste et compositeur Samuel Strouk, Loco Cello explore une palette sonore riche et libre. Soutenus par la contrebasse chaleureuse de Jérémie Arranger, ils façonnent une musique vivante et jubilatoire. Pour ce concert exceptionnel, le saxophoniste Émile Parisien, grande voix du jazz contemporain, rejoint le trio. Un quartette mêlant jazz moderne, influences manouches et résonances classiques, pour une soirée intense et inspirée.
- Le pianiste Laurent Courthaliac présente son nouvel album, “In The Key Of Sinatra” et revisite et sublime, avec toute sa faconde d’instrumentiste et d’arrangeur, l’univers du grand crooner.
- Une rencontre artistique lumineuse, portée par deux personnalités sensibles : Charlotte Reinhardt et Lola Malique forment un duo prometteur, plein de fraîcheur, avec toute la sensibilité dont elles sont capables.
- Et parce qu’elle est elle aussi devenue une référence indispensable dans son domaine, la flûtiste Ludivine Issambourg et son quartette de choc, avec Philippe Bussonnet, basse, Arnaud Dolman, batterie et la Céline Bonacina en special guest, elle brasse des influences jazz, funk et fusion avec un savoir-faire sans pareil.
- Ne ratez pas la projection du film événement en hommage à Michel Portal, “Quelques notes sur la liberté”, de Benjamin Delattre, filmé dans l’intimité de cette grande figure du jazz français qui vient de nous quitter.
Dans la foulée des “Sketches of Spain” inspirés des folklores espagnols, Miles Davis et Gil Evans eurent en projet un répertoire de mélodies populaire des campagnes françaises et britanniques. Partitions bientôt recréées sur disque sous la direction de Maria Schneider.
George Avakian qui signa Miles chez Columbia, se trouvait notamment en charge d’un ambitieux programme de musiques ethniques initié par l’ethnomusicologue Alan Lomax, la Columbia World Library of Folk and Primitive Music publiée sous la forme de dix-huit LP 30 cm (réédité au tournant du 21e siècle sur CD par Rounder). On y trouvait des enregistrements de provenances diverses complétés par des collectages réalisés par Lomax lui-même. Sur la suggestion d’Avakian, Gil Evans s’y intéressa et c’est ainsi que naquirent les fameux “Sketches of Spain” avec Miles Davis en soliste. Du volume 13 de la collection consacré à l’Espagne, le trompettiste et l’arrangeur ne retinrent néanmoins que le solo de flûte de pan d’un castreur de porc galicien (voir Pan Piper). En effet, s’étant passionné pour le flamenco après avoir vu la compagnie de danse de Roberto Iglesias, le trompettiste avait lui-même acquis quelques disques de flamenco d’où furent tirés la Saeta (échange de chanteurs solistes avec une fanfare dans les rues de Séville) et Solea emprunté à la grande chanteuse La Niña de Los Peines.
Mais Miles et Gil ne s’en tinrent pas là. Explorant plus avant la collection d’Alan Lomax, ils s’intéressèrent à ce que ce dernier avait ramené des Iles britanniques et des territoires français. S’ils écartèrent les airs à danser peu compatibles avec leur pensée rythmique, ils furent fascinés par les mélodies, notamment ces slow airs joués par les uilleann pipes irlandais qui se distinguent des autres cornemuses par leurs bourdons harmonisés. Ceux-ci donnèrent à Gil Evans l’idée d’un chœur de flûtes et trompettes avec sourdine harmon sur la reprise de Were You At The Rock du grand piper Seamus Ennis. Ils se penchèrent aussi sur le sean-nós, le chant ancien d’Irlande. Son intonation non tempérée et ses monnayages ornementaux constituèrent le fil conducteur d’une suite de plusieurs chansons dont Gil Evans distribua les motifs dans le tissu orchestral en laissant le champ libre à la trompette de Miles.
La diversité du territoire français les intriguèrent également. Ils retrouvèrent dans les voix du Sud, de la Corse au Pays basque en passant par le Béarn, un certain port de voix qui avait retenu leur attention en Espagne. Et plus au nord, de l’Auvergne à la Bretagne, l’art de la complainte incita Miles à en reprendre les profils mélodiques et les intonations sur sa trompette. Gil Evans imagina une grande fresque sonore ponctuées d’interludes, comme il l’avait fait pour “Miles Ahead’, mais cette fois-ci constitués de ces sonnailles de troupeaux, carillons et cloches d’églises dont Lomax avait relevé différentes échantillons. Miles avait particulièrement été fasciné par une briolée (chant de labour du Berry) de 1911, que Lomax avait récupéré dans les archives du Musée de la parole à Paris. Elle rappelait au trompettiste ces field hollers entendus dans l’Arkansas, lors de ses séjours en vacances dans la ferme de son grand-père. Des fonds du musée des Arts et traditions populaires, Lomax avait également retenu Bulum bat, une berceuse chantée par une femme du Pays Basque en 1947, qui rappela à Miles ce Do Do, l’enfant Do, que Jean-Pierre, le tout jeune fils de sa nouvelle compagne Frances Taylor, lui serinait à la fin des années 1950. Par la suite, on en retrouverait souvent la citation dans les solos de Miles, jusqu’au jour où, lors d’une répétition chez Miles en 1981, Marcus Miller lui donna son “groove”.En revanche, d’où Gil Evans tira-t-il cet air breton du Pays de Baud, Deit Hui Genein Plahig Yaouank, que Jacques Pellen et Patrick Mollard inscrirai dans les années 1990 au répertoire de la Celtic Procession, interprété par Kenny Wheeler, Éric Barret, Riccardo Del Fra et Peter Gritz. Nul ne le sait.
Jamais enregistrées, les partitions et les notes de Gil Evans ont été retrouvées par Maria Schneider qui s’apprête à les créer sur disque avec Ingrid Jensen dans le rôle de Miles Davis. Franck Bergerot
On l’a oublié : après avoir voulu faire de Miles Davis un Othello, Joseph Losey passa une étrange commande au trompettiste et à Gil Evans pour son film Eva. C’est finalement Michel Legrand qui fit la musique, mais les partitions de Gil Evans, récemment découvertes, seront dévoilées au prochain festival de Cannes.
À peine Ascenseur pour l’échafaud fut-il sorti en salle que Louis Malle proposa à Miles Davis de collaborer à la musique de son film suivant, toujours avec Jeanne Moreau, Les Amants. Le trompettiste, tout à son nouveau quintette et aux séances d’enregistrement de “Porgy and Bess” avec Gil Evans, répondit en évoquant la possibilité de travailler avec Gil Evans, mais selon des exigences financières dépassant de très loin les moyens dont disposait le cinéaste. Ce dernier se “contenta” du deuxième mouvement du premier sextuor de Johannes Brahms… qui contribua au succès de ce nouveau film.
Mais un autre réalisateur sollicita Miles comme en témoigne la lettre que Joseph Losey lui adressa le 17 septembre 1961. Il y faisait part de ses regrets d’avoir été lâché par sa production dans son projet de « jazz story basée sur Othello » dont il avait rêvé confier le rôle principal au trompettiste. Il s’y plaignait d’avoir été dessaisi de son idée au profit d’un autre qui l’avait totalement dénaturé(1).
Mais, par cette même lettre, Losey revenait vers Miles pour un autre projet de film, d’après Eva, roman de James Hadley Chase se déroulant entre Rome et Venise. Les commanditaires Robert et Raymond Hakim de cette adaptation s’étant vu opposer un refus de la part de Jean-Luc Godard, Jeanne Moreau pressentie dans le rôle principal leur avait recommandé Losey qui s’adressait ainsi à Miles dans la même lettre : « J’imagine que nous pourrions obtenir une musique fascinante et tout à fait inédite si Gil Evans parvenait à incorporer des enregistrements de Billie Holiday et des musiques folk du Pays de Galles comme vous l’avez fait avec Gil Evans en empruntant aux musiques d’Espagne dans “Sketches of Spain”. Le tournage démarrant en novembre, j’imagine que nous pourrions enregistrer la musique à Rome en janvier ou février. » Dans son idée, la voix de Billie Holiday sur un large choix d’enregistrements serait associée au personnage d’Eva incarné par Jeanne Moreau et la trompette de Miles au personnage de Tyvian qui est Gallois, leur incapacité à se parler étant résolue par ces représentations musicales.
Ces idées ayant été retoquées par ses commanditaires qui réduisirent la durée de son film d’un quart de la durée prévue, Losey se contenta pour Eva de deux titres chantés par Billie Holiday et d’une musique de film commandée à Michel Legrand sous la supervision de Christian Chevallier.
Or, Ryan Truesdell qui a recréé dans les années 2010 des partitions de Gil Evans dont certaines inédites, a retrouvé l’an dernier des ébauches de partitions orchestrales à partir desquelles il a imaginé ce qu’aurait pu être la musique d’Eva. Leur recréation accompagnant la projection d’extraits du film sélectionnés grâce aux archives léguées par Losey à la Cinémathèque française devrait constituer l’une des surprises du festival de Cannes 2026. Ambrose Akinmusire endossera les parties qui devaient être improvisées par Miles Davis. Franck Bergerot
(1). Et c’est finalement Basil Deardenqui adapta la pièce de Shakespeare sous le titre All Night Long, la transposant dans un club de jazz avec l’acteur afro-américain Paul Harris dans le rôle d’Othello, et notamment les musiciens Dave Brubeck et Charles Mingus.
L’épisode 3 de nos bonus de rêve avec Miles Davis, c’est ici ! (Pour redécouvrir l’épisode 1, c’est là)
Avant de découvrir Michael en salle le mercredi 22 avril, Jazz Magazine vous livre en avant-première ses impressions sur ce biopic très attendu.
par Yazid Kouloughli
C’est peu dire que ce biopic, consacré à celui qui reste peut-être l’artiste le plus médiatisé de tous les temps, était attendu au tournant. Avouons-le : les quelques images et la bande-annonce qui ont circulé en amont de la sortie du film n’incitaient pas franchement à l’optimisme, et on redoutait un résultat en deçà du vaste potentiel d’un film sur le Roi de la pop, d’autant que la bande-originale du film laissait deviner une histoire qui n’irait pas au-delà du troisième album solo de Michael Jackson, “Bad”. Au sortir de la projection top-secrète à laquelle nous avons assisté, c’est une impression bien plus positive qu’a finalement laissé le film d’Antoine Fuqua, déjà réalisateur de Training Day, mais aussi de clips pour Stevie Wonder (For Your Love), Prince (The Most Beautiful Girl In The World) et le célèbre Gangsta’s Paradise de Coolio avec Michelle Pfeiffer. Ne faisons pas plus de mystère : Michael est une réussite. Notamment parce que sans chercher à égaler le niveau de détail d’un documentaire, il reste suffisamment précis pour restituer fidèlement l’aventure des Jackson 5 (puis des Jacksons) et le début de carrière solo de MJ, sans perdre un public peut-être moins érudit que les méga-fans. Ces derniers ne retrouveront pas toujours dans les moindres détails les nombreuses histoires qu’ils connaissent par cœur, mais ils apprécieront sans doute l’excellente performance des acteurs, en particulier Coleman Domingo qui incarne de façon saisissante le père terrible Joe Jackson, le jeune Juliano Krue Valdi qui donne du jeune Michael une interprétation très convaincante, et surtout Jaafar Jackson, fils de Jermaine Jackson et donc neveu de la star, qui se tire avec les honneurs d’un rôle ô combien difficile, sur scène et en dehors. A l’heure où le Roi de la pop est si souvent réduit à des caricatures, pas toujours de bon goût, ce rôle qui lui apporte un regain de chaleur humaine et de passion sincère est bienvenu. On a aimé aussi que soient cités et/où montrés, plus ou moins explicitement, le producteur Bruce Swedien, la guitariste Jennifer Batten, le réalisateur John Landis, James Brown (qu’on devine sur un écran de télévision dans le salon des Jackson sans qu’il soit nommé), Eddie Van Halen, Quincy Jones évidemment, ou encore, oui vous aurez bien entendu, Prince ! (On vous laisse découvrir la savoureuse référence par vous-même).

L’émotion et le plaisir sont grands, aussi, de revivre des événements-clé (souvent scéniques) de la carrière de Michael Jackson, fidèlement reproduits mais bénéficiant d’une réalisation évidemment plus cinématographique : vous n’aurez jamais vu de cette façon l’iconique premier moonwalk de la star, live au 25ème anniversaire de la Motown, ou le Victory Tour de 1984, entre beaucoup d’autres. Ailleurs, on découvre quelques passages qui semblent plus romancés mais bienvenus, comme les coulisses de la chorégraphie de Beat It, avec quelques danseurs de hip-hop qui incarnent ce que MJ devait à la danse de rue. Sans tomber dans l’écueil qu’on redoutait d’une espèce de vidéo-clip géant, qui n’aurait pas pu égaler les originaux, Antoine Fuqua utilise à bon escient les ressources de ce répertoire magique pour aller un peu plus loin.
« En filigrane, il y a la question du prix du génie et de l’entertainment. Antoine Fuqua livre un portrait de la star plus nuancé qu’il n’y paraît ».
Ombres et lumière
Mais l’autre grande force de ce film réside ailleurs que dans son côté spectaculaire, et on peut dire que, même si le réalisateur de Michael ne prend pas la même distance critique que ne l’aurait fait un documentariste, Antoine Fuqua livre un portrait plus nuancé qu’il n’y paraît, pas totalement à la gloire de Jackson. Le film insiste beaucoup sur son excentricité, à la hauteur de son talent, qui le distingue de ses frères : sa passion pour les jeux, les jouets et les jeux vidéo, les animaux de compagnie (son rat Ben, le singe Bubbles, le serpent Muscles, son lama, sa girafe) et surtout une ambition artistique et médiatique (l’un et l’autre sont intimement liés dans sa vision des choses) qui dépasse de très loin celle de sa fratrie et peut-être de tous ses contemporains.
Il aurait été difficile de faire autrement, mais le film aborde de façon assez directe son enfance rude et son père violent, animé par une ambition ambiguë, entre volonté d’ascension sociale pour éviter à ses enfants de « finir à l’usine » comme lui, dans la ville ouvrière de Gary dans l’Indiana, et velléités purement commerciales. L’épineuse question de ce qu’on doit à Joe Jackson, catalyseur et “maître-d’œuvre” de la carrière de ses fils, est donc abordée, Michael Jackson ayant lui-même déclaré qu’il a fait de lui ce qu’il est devenu, phrase plus lourde de sens qu’il n’y paraît. D’où la farouche volonté d’indépendance de Michael Jackson, mais aussi son rapport très tôt malsain à son image, des moqueries sur son physique dès l’enfance aux chirurgies à répétitions, manière de se forger sa propre image, en quête d’un étrange idéal de perfection, comme de se libérer de celle de son père, à qui il justifie, dans une scène marquante, son changement d’apparence par des raisons purement médicales, ainsi qu’a continué de le faire la star, jusqu’au bout, dans la réalité. Mais le non-dit du besoin de rupture familiale est bien montré dans le film, qui va jusqu’au licenciement de Joe Jackson par fax interposé et l’évitement d’une confrontation qui a duré jusque tardivement dans sa carrière.

En filigrane, il y a la question du prix du génie et de l’entertainment, depuis une enfance sacrifiée au nom de la performance jusqu’aux brûlures terribles que subit Jackson en 1984 lors du tournage d’une publicité pour Pepsi (montrées de façon spectaculaire dans Michael), début d’une longue et sombre histoire avec les anti-douleurs qui finiront par l’emporter, comme Prince. Et on ne peut s’empêcher de penser que cette question dépasse de loin la seule carrière de MJ et rejoint aussi, d’une certaine façon celles de d’Angelo, Whitney Houston ou Prince, pour ne citer qu’eux, dont les démons, pas toujours si différents de ceux de Michael Jackson, ont pesé sur leurs parcours.
L’histoire continue
Le film ne va donc pas au-delà des prémices de “Bad”, et toute une partie de la carrière du King Of Pop n’est pas abordée : ni les albums des années 1990 et au-delà, ni la controverse grandissante sur la couleur de peau (bien que le vitiligo dont il souffrait est explicitement montré dans le film), ni bien sûr les accusations très graves qui terniront le reste de sa vie personnelle et artistique. Selon plusieurs sources, le film, dont la sortie a déjà été repoussée d’un an, aurait été partiellement ré-écrit et re-tourné, notamment à la demande de l’Estate de Michael Jackson pour supprimer des passages abordant ces questions. Ce qui en laissera peut-être certains sur leur faim, même si dans les faits les aventures artistiques en demi-teinte de Jackson à partir de cette période (en dépit de leurs indéniables qualités) se prêtaient sans doute moins à ce film “best of” conçu pour être accessible au plus grand nombre. Michael, bien qu’il ne raconte pas toute l’histoire, est peut-être aujourd’hui le meilleur moyen de faire découvrir MJ à une nouvelle génération, une introduction tant à l’œuvre qu’à la vie, y compris certaines parts d’ombre, d’une star qui continue de fasciner, d’interroger et parfois de déranger, signe que sa musique est encore de notre temps.