Yazid Kouloughli, Author at Jazz Magazine - Page 22 sur 27

Le 20 janvier, le clarinettiste et saxophoniste et son orchestre multigénérationel Tous Dehors sont attendus à Radio France pour un concert événement. Une bonne occasion de l’interroger sur la scène foisonnante des grandes formations et sur sa musique.

au micro : Yazid Kouloughli / photo : Loïc Seron

Il y a beaucoup de grandes formations en France, comment expliquer une telle richesse, et est-elle pour vous une source d’inspiration ?

Je crois que association Grands Format a donné envie à beaucoup de jeunes de monter des formations. Et puis on est de plus en plus sur terre, et avec toute la pédagogie développée depuis vingt ou trente ans, il y a de plus en plus de gens qui jouent très bien , qui ont des idées et l’envie de les mettre en oeuvre. Dès lors que les gens proposent des choses originales, je considère que plus on est de fous, plus on rit ! Mais ça reste un combat de tous les jours et énormément d’artistes passent encore 80% de leur temps à faire autre chose que de la musique, à monter des dossiers, à chercher des programmateurs… Il faut batailler mais ça a porté ses fruits.

A quoi ressemblait la scène des grandes formations à l’époque où vous avez formé la vôtre, en 1995 ?

C’était assez différent, il y avait plus de cases en termes de styles. J’ai été l’un des premiers à nourrir ma musique de tout ce que j’avais écouté, de Mozart que j’avais travaillé pendant mes études jusqu’au baloche, j’ai fait du rock dans la cave, de la clarinette et de la cornemuse, je ne m’interdis rien. A l’époque c’était un peu neuf, certains ne se voyaient pas jouer certaines musiques. Mais après toutes ces années, malgré les changements de personnel et même si on s’est nourri de plein de musiques différentes, l’orchestre à gardé sa couleur et son style.

On entend dans votre musique beaucoup d’humour mais aussi des passages plus apaisés et contemplatifs. Comment décriez-vous cette couleur justement ?

Je vais dire une chose bête mais j’aime bien que ma musique ressemble à ma vie. J’ai des enfants avec qui on aime bien se marrer mais il arrive parfois des choses dans la vie qui sont moins drôles, et j’aime que ça s’entende dans ce que je propose.

Est-ce que vous choisissez les membres de l’orchestre en fonction de leurs instruments et compétences, ou est-ce d’abord une question de personnalité ?

C’est avant tout la personnalité des gens qui me touche. Ensuite je fais ma sauce pour que tout le monde ait à manger ! J’aime aussi beaucoup jouer avec les timbres et faire sortir les instruments des sentiers battus, mêler flûte basse et flûte piccolo, faire entendre du banjo, du soubassophone… pour moi la musique c’est de la cuisine, des assemblages. Une partie des morceaux est écrite mais des propositions peuvent bien sûr être faites par les membres de l’orchestre. Il y a d’ailleurs encore des cadres historiques dans l’orchestre comme le tromboniste Michel Massot, je travaille avec le même trio, avec Gabriel Gosse à la guitare et Franck Vaillant à la batterie, depuis une quinzaine d’années, et il y a tout un tas de jeunes recrues que j’ai repérées par exemple au CNSM et qui ont accepté de travailler avec moi.

Qu’est-ce qu’on apprend dans une grande formation qu’on ne peut apprendre ailleurs ?

On apprend à laisser de la place, qu’on n’est pas seul au monde et que la musique se fait en collectif. C’est comme une équipe de rugby : chacun à sa place et si quelqu’un n’est pas là, ça ne sonne plus pareil. En petite formation on a plus de place pour montrer ce qu’on sait faire ; là, le savoir-faire est différent, il faut se mettre au service du son du groupe, être concentré sur ce qu’on fait mais avoir une écoute globale.

S’il y a bien un contexte où ne dit jamais « Ok Boomer » à un de ses aînés, c’est bien un orchestre de jazz non ?

Avant toute chose, je suis né dix ans trop tôt pour être moi-même un boomer ! Dans l’orchestre, le plus vieux à 63 ans et la plus jeune 23 ans. Parfois, quand des jeunes n’ont rien à argumenter ils peuvent dire « ok boomer », ça clôt le débat et on passe à autre chose. Moi j’ai justement envie que le débat puisse continuer, il faut absolument qu’on se parle. Je prends donc cette expression à la mode avec recul et humour. Dans cet orchestre il y a toujours eu des vieux et des jeunes, des gars et des filles – bien avant que le ministère nous le demande ! –, et j’ai envie que ça continue parce qu’on se cause, pour de vrai. Et la musique ne serait pas la même sans tout ça.

Concert le 20 janvier à Paris (Maison de la Radio et de la musique – Studio 104)

L’orchestre Tous Dehors :

CHRISTIAN ALTEHÜLSHORST trompette
CÉLINE BONACINA saxophones
LAURENT DEHORS composition, direction, saxophones, clarinettes, harmonica, cornemuse
ROSE DEHORS flûte à bec, trombone, sacqueboute
MATTHEW BOURNE piano
JOËL CHAUSSE trompette
ELIOT FOLTZ percussions clavier, électronique
GABRIEL GOSSE guitare sept cordes, banjo
FANNY MARTIN flûte, flûte basse, piccolo
MICHEL MASSOT tuba, trombone, euphonium
CHRISTELLE RAQUILLET flûtes, piccolo
FRANCK VAILLANT batterie, batterie électronique
JUAN VILLARROEL contrebasse, basse électrique

Michel Petrucciani nous a quittés le 6 janvier 1999. Chaque jour jusqu’au 25 janvier, date de la sortie du nouveau numéro de Jazz Magazine dont il fera la Une, retrouvez en vingt épisodes la vie incroyable de ce pianiste hors norme, telle qu’il l’avait racontée à Fred Goaty à l’été 1998.

« Je n’ai jamais vraiment vécu à Paris, mais j’ai fait beaucoup d’allers et retours entre chez moi et la capitale. Pas pour la musique, mais pour une fille dont j’étais amoureux. J’allais la voir souvent, mais pour elle ce n’était pas aussi sérieux. Elle avait 8 ans de plus que moi. Je la vois toujours, elle est restée une amie. Ç’a été mon premier amour. Je montais donc à Paris pour elle, mais la musique était un prétexte pour que mes frères m’y emmènent. Car je n’avais pas toujours des gigs. Je suis très tenace ! Quand j’ai envie de faire quelque chose, je le fais ! Je suis un battant. La musique, c’est ma vie. Mais si demain, pour une raison ou une autre, je ne l’ai plus, je serai très malheureux, bien sûr, mais j’arriverai à faire autre chose, je me battrai ailleurs, pour une école, une association, ou je m’occuperai d’autres artistes. Ça fait partie de mon caractère : c’est un tour de force d’avoir accompli ce que j’ai accompli, me balader dans le monde entier, avec mon handicap, ne pas dormir, faire tout ce que je fais… Ce n’est pas toujours facile. Ça l’est d’ailleurs de moins en moins… Depuis que je suis tout petit, j’ai envie d’aller voir ailleurs, de voyager, de découvrir, de faire des expériences, de manger autre chose. J’ai tout essayé, tout, sauf ce qui serait très dangereux pour ma santé, ma vie : je n’ai pas essayé les drogues dures par exemple, mais j’ai fait des expériences sexuelles. Si je pouvais sauter en élastique, je le ferais. En parachute aussi. Je voulais faire du ballon dirigeable, mais on m’a dit que l’atterrissage était assez violent, alors… Je suis un homme d’expériences, même si j’ai la trouille. Je crois par ailleurs que le seul don que j’ai, c’est d’aimer éperdument la musique et le piano. » (À suivre.)

Michel Petrucciani nous a quittés le 6 janvier 1999. Chaque jour jusqu’au 25 janvier, date de la sortie du nouveau numéro de Jazz Magazine dont il fera la Une, retrouvez en vingt épisodes la vie incroyable de ce pianiste hors norme, telle qu’il l’avait racontée à Fred Goaty à l’été 1998.

« Mon père, mon frère et moi avons décroché un gig à Paris, à l’Espace Cardin. Nous jouions avec un batteur qui avait accompagné Edith Piaf. Il était bien intégré dans le business, c’est lui qui nous avait trouvé ce concert. C’était la grande sortie, même ma mère était venue. Nous, quand on partait, c’était la fête, on n’avait pas l’habitude : aller à Lyon ou Marseille était un événement, surtout pour moi qui restais souvent à la maison. J’ai rencontré le batteur Aldo Romano lors d’une fête organisée par le contrebassiste Barre Phillips. Je crois qu’Aldo ne m’avait jamais entendu jouer, il n’avait même jamais entendu parler de moi. Cette fête avait lieu à Sainte-Philomène, pas loin de Nice, dans la maison de Barre. On buvait des coups sous les palmiers. Je savais que j’allais faire un disque avec le tromboniste Mike Zwerin, qui avait joué avec Miles Davis et que j’avais rencontré quelque temps plus tôt. Je crois qu’il avait été subjugué par la famille Petrucciani. Il habitait Apt et nous connaissait de réputation. Mais quand il est arrivé, il est tombé par terre. Du coup, il a écrit un article sur nous dans le Herald Tribune. Le saxophoniste et clarinettiste André Jaume était aussi de la fête. J’avais décidé de faire un disque avec lui, Mike, mon frère et, à la batterie, Bernard Lubat. Au dernier moment, Bernard a dit non, il avait autre chose à faire. Voyant Aldo Romano à cette fête, je suis allé vers lui et lui ai dit : « Je fais un disque, je joue du piano, ça vous intéresserait de venir le faire avec nous à Apt ? » Il a dit d’accord, et on a commencé à jouer ensemble. Ce disque, qu’on a fini par enregistrer en août 1980, s’appelle “Flash”. La séance d’enregistrement, près d’Apt, avait été très sympa. C’était mon premier disque, mais j’avais déjà l’habitude d’enregistrer : chez mon père, on s’enregistrait tout le temps. Dès qu’on faisait une note de musique, on l’enregistrait. Aujourd’hui encore, j’enregistre tous mes concerts et je les réécoute. Je fais mon autocritique tous les jours. Quand je relis les titres qui composent “Flash”, on sent qu’on était encore dans le Sud… Je ne parlais pas encore anglais : English Blues, Vaucluse Blues… Je savais que blues, ça voulait dire blues. Le reste… Quant à Giant Steps de Coltrane, ça se jouait beaucoup en ce temps-là. En juillet 1980, juste avant d’enregistrer “Flash”, j’ai participé au festival de La Grande- Motte. Je jouais avec Jaume, Zwerin, Bernard Lubat et mon frère Louis. On m’a fait rencontrer le pianiste Bill Evans, une de mes idoles. Je ne lui ai pas dit grand-chose, toujours à cause de mon anglais… » (À suivre.)

Michel Petrucciani nous a quittés le 6 janvier 1999. Chaque jour jusqu’au 25 janvier, date de la sortie du nouveau numéro de Jazz Magazine dont il fera la Une, retrouvez en vingt épisodes la vie incroyable de ce pianiste hors norme, telle qu’il l’avait racontée à Fred Goaty à l’été 1998.

« Il y a quelqu’un avec qui j’ai beaucoup travaillé au milieu des années 1970, c’est le trompettiste Alain Brunet qui, plus tard, est devenu chef de cabinet de Jack Lang ! Il vivait à Valence, on allait s’éclater ensemble dans des petits clubs. Il était, et est resté, un pote. C’est un mec sympa, charmant, simple. A l’époque, c’était un peu mon boss, mon leader. Il y avait mon frère à la contrebasse et Jacques Bonnardel à la batterie. C’est Alain qui m’a fait jouer avec le trompettiste Clark Terry, lors d’un festival de jazz, à Cliousclat dans la Drôme, et dont le programme comptait toujours un international special guest. Cette année-là, c’était donc Clark Terry, avec moi au piano, mon frère, Bonnardel et le big band d’Alain. Ç’a été mon premier “grand” concert. J’avais 13 ans. J’étais déjà connu dans la région, ma famille aussi, comme une famille de musiciens. Dès qu’un groupe passait près de Montélimar, il s’arrêtait dans notre magasin pour acheter du matériel. Nous avions une petite réputation, les musiciens se disaient entre eux : « Si tu veux acheter des cordes ou des baguettes, va chez les Petrucciani, c’est une famille qui aime la musique. » Et bien sûr, quand des musiciens passaient, j’avais droit à l’inévitable « Michel ! Viens jouer pour le monsieur… » Quand c’étaient des musiciens américains, ils étaient plutôt surpris, certains avaient même du mal à y croire : nous étions à Montélimar, dans une maison paumée au milieu des champs de blé, et on jouait Take The A Train, In A Sentimental Mood, avec les harmonies et tout… Nous les franchouillards, qui ne parlions pas un mot d’anglais ! Les Américains en étaient sur le cul ! Pour eux, nous étions des sortes de paysans. Montélimar, la Drôme, ils se demandaient où ils étaient tombés… J’ai des cassettes de cette époque, ça joue, c’est très audible, même avec mes oreilles d’aujourd’hui ça passe… J’imagine l’effet qu’on devait faire, ils pensaient sans doute être tombés dans un village de sorciers. C’est comme si nous nous débarquions dans un bled du Mississippi et que des mecs nous jouent une bourrée auvergnate… Plus tard, en 1977, j’ai rencontré Kenny Clarke, qui passait au Théâtre de Montélimar ; il était en tournée avec Daniel Humair et Charles Saudrais, une sorte de Drum Meeting. C’est Daniel qui montait et démontait la batterie de Kenny – par respect, Kenny était déjà fatigué… Je jouais en première partie avec mon père et mon frère. Quand il a vu deux mômes jouer du jazz, Clarke s’est approché : « Hey man, beautiful… » Très américain. Nous étions contents, fiers, on a fait une photo, mais il n’y a pas eu vraiment rencontre. Humair, en revanche, a essayé de me faire monter à Paris, il en a parlé à mon père : « Je voudrais prendre Michel avec moi, faire un disque avec lui et Ron Carter… » Mon père a dit que je n’étais pas prêt. Moi, je l’aurais bien fait, mais aujourd’hui je pense qu’il avait raison : je me serais “ruiné”. Mon père a une grande sagesse. Par rapport à ma vie et ma carrière, il a été un peu visionnaire. »

(À suivre.)

Michel Petrucciani nous a quittés le 6 janvier 1999. Chaque jour jusqu’au 25 janvier, date de la sortie du nouveau numéro de Jazz Magazine dont il fera la Une, retrouvez en vingt épisodes la vie incroyable de ce pianiste hors norme, telle qu’il l’avait racontée à Fred Goaty à l’été 1998.

« Je n’avais pas la moindre ambition de devenir quoi que ce soit. J’étais à la maison, je jouais, j’étais bien. Mon père et ma mère étaient très protecteurs, je ne sortais pas beaucoup. À Montélimar, rue Pierre Julien, ils avaient ouvert un magasin de musique, Special Music. Je réparais les cassettes des types qui les avaient coincées dans leur autoradio. Je les ouvrais, je rafistolais tout ça… Je réparais aussi les postes de radio, j’accordais les guitares, faisais la démonstration des orgues pour les clients. « Michel ! Viens jouer pour le monsieur ! » J’ai entendu ça toute ma jeunesse… Dès que quelqu’un débarquait à la maison, je le sentais venir, et je me planquais en me disant que j’allais y avoir droit. Ça ne me plaisait pas de montrer que je jouais, mais beaucoup de parents ont cette attitude. Je me rappellerai toujours la voix de mon père criant « Michel ! » Finalement, quand j’y repense, je n’ai pas eu une enfance tellement heureuse. D’hôpital en hôpital, de jambes en bras cassés, de plaques en plâtres, de rêves en choses oubliées… Au début des années 1970, j’ai participé à mes premiers concerts, des bals. On jouait des tangos, des paso-doble, du Christophe (Aline, Les mots bleus)… Je n’oublierai pas mon premier cachet : une orange, que m’avait donnée mon père. J’étais très fier ! A l’époque, je jouais de la batterie. Comme je faisais des études classiques, je n’avais pas vraiment le droit de jouer du jazz – ou autre chose – au piano, ma mère ne voulait pas, elle insistait pour que je ne joue que du classique. Donc, mon père a eu la bonne idée de me mettre à la batterie. Il en avait assemblé une petite, à ma taille, ce qui me permettait en plus de me muscler les jambes. C’était à la fois une thérapie d’ostéopathe et un moyen de m’éclater en jouant du jazz avec mes frères et mon père. Beaucoup de pianistes jouent aussi de la batterie : Keith Jarrett en joue très bien, Corea aussi. Et Jack DeJohnette, lui, joue très bien du piano ! Moi, je joue un peu de guitare, de la basse, et un peu de saxophone soprano… Pas étonnant : dans le magasin d’instruments de mes parents, je touchais à tout… Mais je connais surtout la batterie et la guitare. Comme je jouais toujours avec mon père, j’avais l’impression de participer à un vrai concert seulement quand il n’était pas là, et quand je jouais avec d’autres musiciens. Dès qu’il était là, j’étais en famille, en sécurité, comme si on était à la maison. Avec d’autres musiciens, plus question d’amour ou de famille, si je faisais une bêtise, il fallait assurer… »

(À suivre.)

Michel Petrucciani nous a quittés le 6 janvier 1999. Chaque jour jusqu’au 25 janvier, date de la sortie du nouveau numéro de Jazz Magazine dont il fera la Une, retrouvez en vingt épisodes la vie incroyable de ce pianiste hors norme, telle qu’il l’avait racontée à Fred Goaty à l’été 1998.

« Quand je me suis retrouvé devant ce piano rapporté de la base aérienne où travaillait mon père, ma mère a dit qu’il fallait que je prenne des cours de musique classique. J’ai donc commencé par la méthode Rose, très connue en France et dans le monde pour apprendre le piano aux enfants – il y a des petits chats, des souris… J’ai “massacré” deux professeurs, parce que j’allais trop vite et que j’étais impertinent. Je les ai épuisés ! C’est plus tard, quand nous sommes arrivés à Montélimar, que j’ai eu MON professeur de piano, Madame Jacquemart. Elle ve nait de Paris, et avait dû arrêter sa carrière de concertiste. Elle m’a enseigné le piano pendant une dizaine d’années. Nous nous sommes souvent bagarrés, mais elle avait du peps. J’avais déjà ma vision de la musique, même pour le classique, que j’entendais à ma façon. J’ai toujours pris la musique au sérieux. Si je voyais mon prof lire ou penser à autre chose, je me mettais en colère ! J’interprétais les oeuvres classiques à ma façon, avec un son, un tempo différents. On me rétorquait que ce n’était pas comme ci, mais plutôt comme ça, et moi je répondais : « Je l’entends comme ça, et ne me faites pas chier ! » J’avais un petit circuit de voitures électriques, un Circuit 24, et un jour Madame Jacquemart m’a dit : « Au lieu de jouer avec ça, tu ferais mieux de travailler ton piano… D’ailleurs, avec ton sacré circuit, j’ai filé un bas… » Je lui ai envoyé : « Avec le pognon que vous file mon père, vous pourriez bien vous en payer une autre paire… » J’avais 8 ans ! J’ai toujours été comme ça… Ça vient peut-être du fait que je suis handicapé, petit, que je ne peux pas marcher. C’est une forme de défense. On est sur la défensive quand on est différent. Les cours de piano classique, c’était une heure par semaine. Mais avec mon père, c’était tous les jours, jazz et classique. Ma mère supervisait… Côté musique, elle avait pris mes frères moins au sérieux, elle était davantage préoccupée par leur scolarité. Moi, c’était la musique. Côté scolaire, j’avais un prof qui venait deux ou trois fois par semaine à la maison. Ça n’allait pas du tout : mauvais profs, pas de concurrence avec d’autres élèves… Ces profs à domicile finissaient par partir, parce que ça n’allait jamais entre nous. S’ils restaient, c’est parce que je les avais complètement amadoués – certains allaient même jusqu’à faire mes devoirs…

(À suivre.)

Michel Petrucciani nous a quittés le 6 janvier 1999. Chaque jour jusqu’au 25 janvier, date de la sortie du nouveau numéro de Jazz Magazine dont il fera la Une, retrouvez en vingt épisodes la vie incroyable de ce pianiste hors norme, telle qu’il l’avait racontée à Fred Goaty à l’été 1998.

« Je suis né d’une mère d’origine bretonne, Anne, et d’un père d’origine italienne, Antoine – Tony. Mon père joue de la guitare, mon frère Philippe aussi, et mon autre frère, Louis, de la contrebasse. Aussi loin que je puisse remonter dans ma mémoire, je me souviens avoir toujours baigné dans la musique. Dès l’âge de 3 ans, j’ai été captivé par le guitariste Wes Montgomery. Mon père écoutait tout le temps ses disques lorsqu’il travaillait sa guitare. Moi j’écoutais, fasciné par le son, le tempo, les phrases et le swing de Wes. C’était chaud, fort – c’était un peu mon père quoi… Dans la famille, on est musicien de père en fils. Le père de mon père était napolitain et jouait aussi de la guitare. Ma naissance a dû être un choc pour ma famille. En 1962, ma maladie, l’ostéogénèse imparfaite, on ne la connaissait pas très bien. Avant l’arrivée d’un vrai piano à la maison, il y a eu ce piano jouet que mes parents m’avaient offert, et que j’ai cassé parce qu’il ne sonnait vraiment pas comme ce que j’avais entendu. Cette anecdote a fait fureur, et a souvent été reprise, bien qu’elle ne m’ait pas marqué outre mesure. Ce n’est pas ça qui a changé ma vie. Le vrai son de piano, je l’avais entendu, et surtout “vu” dans une émission de télévision. Le pianiste, c’était Duke Ellington. Un grand moment de télé pour moi, un peu comme quand mon père nous avait réveillés, mes frères et moi, pour les premiers pas sur la Lune. Mais Duke… Ce grand piano, la beauté de cet instrument. Un immense souvenir, sonore et visuel. Je n’ai jamais voulu savoir quelle était cette émission, c’est comme un rêve que je ne veux pas démythifier.

Mon père travaillait beaucoup, il faisait surtout des bals. C’est un homme timide, très prude, très italien : avec lui, il ne faut pas trop parler de choses personnelles. Quand je l’appelle et que je lui dis : « Je ne te dérange pas ? », il me fait : « Comment ?! Mon fils, me déranger ? Michel, ne dis pas ça… » Ma mère aussi travaillait beaucoup, elle faisait des retouches, des ourlets, le plus souvent à la maison, mais aussi pour un tailleur. Mes frères allaient à l’école, moi je restais à la maison. Nous sommes partis pour Orange quand j’avais 6 ans, et nous nous sommes installés à Montélimar. J’ai de bons souvenirs de cette époque. Je me rappelle mon père répétant dans le garage… Bien qu’il n’ait jamais eu d’argent, il n’a jamais manqué de quoi que ce soit, et a toujours voulu pour lui et sa famille ce qu’il y avait de mieux. Nous avions une petite villa, une voiture, le téléphone, la télé – ce qui n’était pas si courant à l’époque. Le confort moderne quoi. Je n’ai pas le sentiment d’avoir été malheureux ou d’avoir souffert. Mais je sais que mes parents galéraient. Il fallait payer tout ça, et le loyer. Les fins de mois devaient être difficiles. A 5 ou 6 ans, je suis allé écouter Count Basie au Théâtre Antique d’Orange. C’était rare de sortir pour un môme, car nous étions élevés à la dure : à sept heures du soir, au lit ! Mais c’était une soirée particulière, nous nous étions tous habillés pour l’événement. Je les ai vu déballer leurs instruments, et Basie est venu me parler, il a posé sur ma tête cette casquette de marin qu’il avait tout le temps, et a dit un truc en anglais dont je ne me souviens plus. »

(À suivre.)

En tournant avec un groupe international – Roberto Negro, Theo Croker, Nasheet Waits, Joe Martin et Manu Codjia – pour défendre son album “Louise”, le saxophoniste a créé l’événement. Solange Brousse les a suivi sur la route et livre un documentaire, Six Doin’ Jazz, à regarder sur YouTube.

A l’heure où il ne sort guère plus d’album sans une vidéo de présentation tournée en studio (le fameux EPK pour Electronic Press Kit), le documentaire de Solange Brousse, Six DoinJazz réalisé auprès du Sextet d’Emile Parisien, capté sur la route, est une initiative réjouissante. Surtout, il lève le voile sur une rencontre de sommités comme on en connaît assez peu (trois français, trois américains), et plus encore sur la vie en tournée, qui mobilise tant d’heure et de calories de nos musiciens préférés mais qui reste le plus souvent secrète, ou du moins non dite. De portraits individuels en scènes de vie de groupe (voyage, attentes, concerts), de plaisanteries de coin de table (de TGV) à confessions intimes (Emile Parisien se livrant sur sa conception de son art et son rapport au mot jazz dans la partie Epilogue), ces presque 60 minutes en compagnie de cette formation atypique fait espérer d’autres initiatives de ce genre.

Le trompettiste, qui vient de signer sur le label Nonesuch après avoir longtemps collaboré avec Blue Note, publie aujourd’hui le premier volet d’une trilogie inédite.

par Yazid Kouloughli

Ce premier album Nonesuch, cette figure du jazz avant-gardiste l’a enregistré en trio, en compagnie du guitariste Bill Frisell et du bassiste Herlin Riley. Ambrose Akinmusire ne les a pas choisis par hasard : dans les huit morceaux qui composent “Owl Song”, il s’exprime de façon peut-être plus épurée et introspective que jamais, en réaction « à l’assaut d’informations que je subis » dit-il.

Si l’on ne sait pas encore grand-chose des deux prochains albums de cette trilogie annoncée, sinon que chacun sera très différent des deux autres dans son instrumentation et ses intentions, “Owl Song” lance de la plus belle des façons ce qui pourrait bien être l’une des périodes les plus fécondes et intéressantes de sa carrière.

Et pour voir tout ça de vos propres yeux, n’oubliez pas qu’Ambrose Akinmusire sera en concert le 7 février prochain, au Théâtre de la Cité Internationale à Paris, dans le cadre du festival Sons d’Hiver, avec cette fois Jakob Bro à guitare et Billy Hart à la batterie.

“Owl Song” est Choc Jazz Magazine : découvrez la chronique publiée dans notre n°766 !

Quelques jours avant le concert de sortie de son nouvel album, le 20 décembre au Studio de l’Ermitage à Paris, Pierre Durant est revenu pour Jazz Magazine sur la genèse de “Chapter III – The End & The Beginning”. Et, surtout, sur son amour et sa vision de la musique.

Propos recueillis par Félix Marciano / photo : XDR (pierredurandmusic.com)

Vos albums personnels sont tous numérotés : c’est une série ?

En effet, c’est bien une histoire que je raconte, avec un début et une fin. Pour autant, il n’y a pas d’ordre imposé pour les écouter. C’est simplement une suite qui devrait compter sept chapitres, peut-être huit. Chaque album propose ainsi un angle de lecture du jazz. Car, pour moi, le jazz n’est pas un style : c’est un état d’esprit. Même s’il a des racines africaines, on peut y mélanger tous les genres musicaux en y incorporant une part d’improvisation. Le premier album était le solo, une forme essentielle en jazz, tourné vers l’introspection. Le deuxième reposait sur le quartette, une autre forme classique, avec sax, guitare, contrebasse et batterie. Mais j’ai essayé d’apporter ma vision, mon regard, en mélangeant des esthétiques très différentes, issues de musiques traditionnelles irlandaise ; malienne, mexicaine ou mauritanienne, mais aussi du blues. Et dans “Chapter III – The End & The Beginning”, le troisième disque, j’ai essayé de donner une lecture jazz d’un son pop-rock.

Vous parlez de lecture et de chapitres : ce sont plutôt des notions littéraire…

J’ai un rapport très fort à la littérature. En fait, j’ai lu plus de livres que je n’ai écouté de disques. Et j’en écoute beaucoup ! Le premier titre du deuxième album est même une composition directement inspirée par Dans la brume électrique avec les morts confédérés, le roman de James Lee Burke, que j’ai lu au début des années 2000. C’est d’ailleurs après avoir lu ce livre que j’ai décidé d’aller enregistrer mon premier album à La Nouvelle Orléans. Et c’est aussi en référence à la littérature que je mets des citations dans les livrets de mes disques.

Vous parlez des sept chapitres : vous savez déjà quelle sera la couleur des prochains ?

Oui. J’en ai une idée claire. Mais c’est un travail de longue haleine. Car j’essaye à chaque fois de proposer une vision personnelle, différente de ce qui existe déjà. Je dois à chaque fois trouver un nouvel angle, une nouvelle vision. Et je tiens à faire vivre les albums sur scène, avec des concerts, avant même d’enregistrer. Tout cela prend du temps. Épisode Covid mis à part, chaque disque m’a demandé quatre ans de préparation, de gestation, de réalisation : j’espère aller plus vite pour les suivants. Mais je suis plutôt un marathonien qu’un sprinter !

Découvrez la chronique 4 étoiles du nouvel album de Pierre Durand dans notre N°766

Vous avez d’ailleurs attendu longtemps avant de réaliser un premier album sous votre nom….

Absolument ! Déjà, je me suis mis très tard au jazz : je n’aimais pas cette musique, et c’est seulement vers 18 ans que j’ai commencé à l’apprécier. Et c’est même à 21 ans que j’ai compris que ma vie était dans la musique, et pas dans les études générales que j’avais entamées et qui m’ennuyaient profondément. C’était vital. C’est à ce moment que je suis allé à l’American School, à Paris, avant d’entrer au CNSM. C’est seulement après avoir obtenu mon prix de conservatoire, en 2003, que j’ai réellement commencé à travailler comme musicien professionnel, un peu avant mes 30 ans. Mais cela m’a laissé le temps de mûrir ma réflexion, et de savoir ce que je voulais vraiment faire dans cette voie.

Le jazz est par nature une musique protéiforme. Passer d’un univers à un autre me permet de ne pas ronronner et d’apprendre toujours des choses.

Cette passion pour la musique remontait à quand ?

A mon enfance. En fait, dès mes 5 ans, j’étais déjà attiré, fasciné par la guitare. Mon premier choc provient de Atahualpa Yupanqui, un chanteur-guitariste argentin. J’étais complètement sous le charme de cet “ailleurs”, de ce que sa musique véhiculait. Je me souviens également d’un autre moment très fort en famille, à la même époque, chez ma tante qui vivait en Algérie avec son compagnon, Ahmid, jouant de la guitare dans le jardin, à la nuit tombée. C’était magique… Mes parents ont vite compris mon intérêt pour la musique et j’ai commencé à prendre des cours avec un prof un peu particulier : un disquaire, ancien accordéoniste, qui enseignait à la dure dans son arrière-boutique, en me forçant à apprendre le solfège et à jouer en droitier alors que je suis gaucher. J’étais frustré au début, mais avec le recul, je lui en suis vraiment reconnaissant.

Pourquoi ?

J’ai une très mauvaise main droite. Même en travaillant beaucoup, je suis incapable de faire des allers-retours propres et rapides comme certains guitaristes. J’ai donc développé un jeu plus legato à la main gauche, en alternant les notes attaquées et les notes liées, comme des consonnes et des voyelles.

Vous avez aussi suivi des cours au conservatoire…

Oui, notamment avec Philippe Lombardo, à qui je dois énormément. Le répertoire classique, qui était le seul enseigné au conservatoire, commençait à m’ennuyer, surtout quand j’ai commencé à écouter les guitaristes de rock comme Chuck Berry, Gene Vincent, Bill Halley ou Little Richard dont je suis vite devenu fan. Et c’est ce prof qui m’a fait comprendre ce que j’aimais profondément dans leur musique, en me jouant du blues : ça m’a bouleversé. Une révélation ! Et je me suis plongé dans cette musique, c’était viscéral. Ce qui m’impressionnait, qui me touchait le plus, c’était cette possibilité de dire autant de choses avec très peu de notes. Et c’est ce qui m’a progressivement entraîné vers le jazz, que je trouvais très compliqué et trop démonstratif au départ. J’ai commencé à l’apprécier avec Wayne Shorter, Count Basie et Archie Shepp chez qui j’ai retrouvé cet esprit minimaliste et ce groove implacable. Et même si j’ai depuis étudié beaucoup d’autres styles que j’adore, je reste fidèle au blues. C’est ma “maison”, mes racines. La mode passe, le blues reste !

Des racines qui ne vous ont pas empêché de vous impliquer dans toutes sortes de musiques en jouant avec une multitude d’artistes, de Greg Zlap à Daniel Humair en passant par Amina Claudine Myers, Henri Texier, Daniel Zimmermann, Airelle Besson, Joce Mienniel, Anne Paceo, Raphaël Imbert et beaucoup d’autres. Vous n’avez pas peur de vous perdre entre tous ces univers ?

J’ai aussi beaucoup joué au Caveau de la Huchette [le temple parisien du jazz traditionnel, NDR], avec une équipe formidable. Et j’ai adoré ! Car cette musique dansante remet les pendules à l’heure. Elle groove terriblement et elle autorise plein d’expérimentations. Il m’est même arrivé de jouer totalement out, et de réharmoniser des grilles en temps réel. Tout est possible, tant que l’on respecte le groove et le son. C’est qui fait que cette musique ne sent pas la naphtaline ! Mais oui, je suis curieux de nature et j’aime mélanger les genres. Le jazz est par nature une musique protéiforme. Passer d’un univers à un autre me permet de ne pas ronronner et d’apprendre toujours des choses. Et même si c’est imparfait, j’essaye toujours de m’imprégner de chaque style, de chaque culture. Tant pis s’il y a des “pains”, l’essentiel, c’est de respecter l’esprit. A titre personnel, je privilégie toujours le fond à la forme.

C’est aussi ce que vous avez fait dans “Chapter III – The End & The Beginning” ? Comment avez-vous construit ce projet, et choisi les musiciens qui vous accompagnent ?

Comme à chaque fois, j’ai essayé de trouver un angle d’attaque original, qui représente ma vision. Ce n’était pas simple dans le cas de ce projet, car il y a déjà des dizaines d’excellents albums de jazz dans l’esprit pop-rock. J’avais déjà des idées de compositions, mais pas la couleur générale, ni l’esprit. Et c’est lors d’une balance, avant un concert avec Daniel Zimmermann que tout s’est déclenché. Jérôme [Regard], qui est très connu pour son jeu à la contrebasse, joue de la basse électrique dans ce groupe. Et il en joue incroyablement bien, pas comme un contrebassiste qui transpose son jeu, mais comme un vrai bassiste électrique, avec des effets. Et c’est en improvisant avec lui, pendant les réglages de son, que l’esprit de l’album m’est apparu, comme une évidence. C’est aussi lui qui m’a présenté le batteur, Marc Michel. Il était parfait, à la fois nerveux, terrien, toujours à l’écoute des autres. Pour compléter l’ensemble, car je ne voulais pas d’un énième trio, je cherchais un pianiste jouant des synthés et, surtout, du Vocoder, pour apporter une touche vocale et organique aux mélodies, mais sans chanteur, car je tenais à faire une musique instrumentale. Et c’est l’ingénieur du son qui m’a parlé de Fred Escoffier. Un conseil judicieux car c’était exactement le claviériste dont je rêvais ! Un vrai musicien tout-terrain. Il connaît le jazz, la pop, le rock, il sait improviser, et il adore David Bowie, comme moi ! Je voulais aussi éviter le côté groupe de jazz-rock fusion, avec une musique trop “propre”, car j’aime que l’on puisse partir instantanément dans n’importe quelle direction, tous ensemble, sans préméditation, à l’instinct. Et Fred est exactement dans cet état d’esprit, comme les autres. Tout a collé immédiatement entre nous, dès la première répétition. J’ai ensuite beaucoup travaillé sur les compositions, pour les affiner, les rendre plus “justes”, plus cohérentes, quitte à tout changer d’une fois sur l’autre. Surtout, nous avons eu la chance de faire rapidement une résidence et plusieurs concerts, pour faire vivre ce répertoire et l’améliorer avant d’entrer en studio pour enregistrer l’album. C’est ce qui nous a permis de prendre des risques, d’aller plus loin encore dans l’interaction. Et c’est cette cohésion, cet esprit, cette fraîcheur que je compte bien retrouver pour notre concert au Studio de l’Ermitage !

Concert : le 20 décembre au Studio de l’Ermitage à Paris

Avec :

Pierre Durand (guitare, compositions)

Fred Escoffier (synthé, claviers, vocoder)

Jérôme Regard (basse électrique)

Marc Michel (batterie)