Yazid Kouloughli, Author at Jazz Magazine - Page 5 sur 27

Le violoncelliste a imaginé un groupe pour qui contrastes et libre expression ne sont pas de vains mots. Rencontre à l’occasion de leur concert à la Dynamo de Banlieues Bleues dans le cadre du dispositif Jazz With, dont c’est la deuxième édition cette année.

Comment a commencé l’aventure de Bonbon Flamme ?
Le groupe est né à l’été 2022 avec l’idée regrouper trois musiciens que j’avais rencontrés dans diverses aventures en Europe les années précédentes : Étienne Ziemniak à la batterie, qui habite à Tour, Fulco Ottervanger aux claviers et au chant, qui lui est néerlandais et habite à Gaand en Belgique, et Luis Lopes, un guitariste portugais, qui habite à Lisbonne. Chez chacun d’eux je sentais un feu, une énergie très spéciale, très généreuse et solaire, avec une vision très ouverte de la musique. Tous sont de grands mangeurs de musique, et ce sont des personnalités qui m’ont marqué, comme l’intensité dans leur jeu, leur façon de faire corps avec leur instrument. Certains ont presque des chorégraphies, même si rien n’est calculé. Le concept du groupe était un peu déjà dans le nom : Bonbon Flamme mêle cette intensité brute, brûlante, celle d’un free jazz qu’on aime tous les quatre, extrême dans notre façon de saturer l’espace de son, et puis ce côté bonbon, sucré, avec des mélodies minimalistes, naïves, voire parfois enfantines. On s’est réunis la première fois en Autriche dans un festival qui s’appelle Bezau Beatz, très ouvert esthétiquement, dans un hangar à côté d’une magnifique locomotive à vapeur. J’avais apporté une partition remplie de dessins et tout un scénario qu’on devait suivre, quelques mélodies qui s’inséraient ici et là dans cette grande pièce ininterrompue tout en contrastes. Depuis on a enregistré deux albums dont le dernier pour le label BMC, à Budapest, qui a un peu été notre maison ces dernières années.

On entend souvent dire que les collaborations musicales internationales sont rares et difficiles. Qu’en pensez-vous ?
C’est compliqué, ça coûte cher, notamment parce qu’on n’a pas de grandes périodes de tournée. C’est aussi parce que la musique a sa singularité et ne rentre pas partout, et il y a pour les programmateurs une contrainte de renouvellement permanent de leur offre. On se retrouve donc des fois pour un festival ici, 3 mois plus tard pour 3 jours de plus ailleurs, évidemment c’est une difficulté. Pour l’évolution de la musique comme pour l’écologie, ce serait super de pouvoir rester plus longtemps au même endroit. Les groupes qui durent ne sont pas très valorisés mais ça crée des choses qui sont impossibles avec des formations créées sur le moment. J’adore faire des rencontres mais quand quelque chose fonctionne avec des gens, j’ai envie que ça continue et de développer cette affinité. Jazz With est super pour ça, pour que quand on se retrouve ça dure plus longtemps qu’une journée. Cette rareté génère aussi une grande excitation pour nous, à chaque fois il y a l’enjeu de refaire notre musique, assez improvisée mais en même temps très structurée, ce qui sans se voir régulièrement n’est pas simple. Mais avec les années, on se connaît de mieux en mieux, les choses deviennent plus faciles.

Selon vous, y a-t-il quelque chose d’”européen” dans votre musique ?
Je pense qu’on ne pourrait pas faire cette musique aux États-Unis, à part peut-être dans le rock indé où on trouve des choses un peu plus “délirantes” disons. Le côté européen vient de Luis Lopes qui vit à Lisbonne où on trouve une scène de musiques improvisées très dynamique, peut-être moins attachée au jazz et au blues afro-américains qu’on a beaucoup écouté, notamment du free qui marqué par cette urgence. La marque de l’Europe, et de la France en particulier, ce sont aussi les résidences précieuses dont on a bénéficié, qui permettent d’autres façons de travailler. Musicalement, même si nos influences sont très larges, il y a des choses qui viennent parfois de compositeurs comme Claude Debussy ou Igor Stravinsky, peut-être même que ça réside dans l’enseignement qu’on a reçu avec une certaine proximité aux musiques dites “savantes”. Mais on vit à une belle époque pour découvrir de la musique, on a accès à beaucoup de choses, on peut s’y perdre mais aussi s’y trouver ! Au micro : Yazid Kouloughli

A écouter Bonbon Flamme “Cavaleras y Boom Boom Chupitos” (BMC Records)

Le pianiste français publie, entouré d’une belle équipe new-yorkaise, un nouvel album consacré aux plus belles mélodies du cinéma français. Jazz Magazine s’associe à l’événement.

C’est un pianiste qui s’est souvent illustré comme sideman, notamment aux côtés d’un jeune contrebassiste dont on parle de plus en plus, William Brunard (“Django Stories” en 2019 avec la participation d’Angelo Debarre et de Biréli Lagrène), Sébastien Giniaux ou Jean-Longnon, participe à de nombreux enregistrements studio, tout en publiant “En toute simplicité” en 2009 en trio avec Yoni Zelnik, contrebasse, et David Georgelet, batterie.

C’est dans cette même formation mais avec une équipe américaine qu’il vient de publier “French Movies In New York”, enregistré au Studio Oktaven AudiO de New York sous la direction artistique de Daniel Yvinec : à la contrebasse, le célèbre Eddie Gomez (compagnon de route de Bill Evans, entre autres), la chanteuse Vanisha Gould et le batteur Willie Jones III pour resonger 10 mélodies cultes du cinéma français : Les Vacances de Monsieur Hulot, Le Tourbillo (Jules et Jim), ou encore Milou en mai. L’histoire d’amour entre le jazz et le cinéma n’a pas fini de faire rêver…

Le groupe, lauréat du dispositif Jazz Migration 2024, est attendu le 4 décembre prochain à Sceaux. L’occasion d’une rencontre avec un univers comme on en découvre pas souvent. Jazz Magazine est partenaire de l’événement.

Retour en 2024 : à la traditionnelle soirée des Rencontres AJC 2024 dédiée aux nouveaux lauréats, beaucoup entendaient pour la première fois le quartette Marsavril : Pierre Guimbail (guitare), Jasmine Lee (basse électrique, également lauréate de la première édition du programme WIZZ créé à l’initiative d’Anne Paceo et soutenu par Les Gémeaux et le festival Jazz sous les pommiers), Mathieu Bellon (saxophone) et Benjamin François (batterie). D’emblée une patte, atmosphérique mais tout sauf désincarnée, avec une étonnante variété de grooves et surtout quelque chose d’imprévisible, et même d’instable. Car la surprise, le coup de tonnerre, voire le cataclysme ne sont jamais bien loin dans le monde de Marsavril, même quand on s’y attend le moins.

Réservez donc sans tarder vos places en cliquant ici et rendez-vous le jeudi 4 décembre, 20h30 pour faire à votre tour l’expérience d’un groupe qui n’a sans doute pas fini de faire parler de lui.

Le tremplin du festival isérois vient d’ouvrir les candidatures pour sa nouvelle édition.

Le prestigieux dispositif a sélectionné ces dernières années beaucoup des formations qui continuent de rythmer l’actualité du jazz aujourd’hui (Ishkero, Léon Phal, le Gauthier Toux Trio, le duo Obradovic-Tixier, Céline Bonacina ou tout récemment Ninanda mené par Ananda Brandao et Nina Gat).

Les 29 et 30 juin prochains se tiendra, devant un jury présidé par la flûtiste Ludivine Issambourg, la finale de l’édition 2026. La formation victorieuse bénéficiera du soutien de Jazz à Vienne et de ses partenaires (dont de nombreux autres festivals) pendant un an, un accompagnement artistique complet (management, administratif, communication, technique), l’enregistrement d’album, une résidence artistique de création, et l’organisation d’une tournée.

Cliquez donc sans attendre sur le lien ci-dessous pour déposer à votre tour une candidature. Rendez-vous à Vienne cet été !

La chanteuse américaine publie son nouvel album, “People Get Ready” (Jazzbook Records) qui fait une place de choix aux protest songs. Jazz Magazine s’associe à l’événement.

Curtis Mayfield, Bob Dylan, Abbey Lincoln (liste non-exhaustive) : la native de Philadelphie tourne avec tout son savoir-faire et toute son expérience (son premier album “Now… Ain’t That Love” est sorti en 1994 !) les pages de ce grand songbook universel et toujours très actuel des protest songs, ces chansons engagées qui appellent au changement pour le bien commun. L’album “People Get Ready”, son septième sous son nom et celui du retour aux affaires phonographiques après une longue absence des bacs des disquaires, sortira sur le label Jazzbook Records en plusieurs éditions : disponible depuis le 17 octobre en CD, il sera le 14 novembre sur les plateformes de streaming, et le 5 décembre en LP. La chanteuse de 70 ans, toujours active sur scène, et qui sera notamment le 26 novembre au Studio de l’Ermitage à Paris, semble donc dans les meilleurs dispositions pour réaliser un retour fracassant.

Photo X/DR

La 3ème édition de JazzRenyon Live aura lieu du 19 au 25 novembre, sur le Campus du Moufia de l’Université de La Réunion à Saint-Denis-de-la-Réunion. Un pont entre le monde du jazz réunionais et celui de l’océan indien, avec cette année la collaboration du festival Jazz à Sète. Jazz Magazine est partenaire de l’évènement.

C’est l’occasion de découvrir, dès la soirée d’ouverture le 19 novembre, des personnalités par trop méconnues dans l’hexagone : la pianiste et compositrice Lise Van Dooren, le trio Jozéfinn’ du guitariste Jean-Pierre Joséphine et le trompettiste Benjamin Faconnier.

Les 21, 22 et 25, les guitaristes Louis Martinez et Jean-Marc Floury, invités dans le cadre de la collaboration de JazzRenyon avec Jazz à Sète, donneront les concerts de création de leurs résidence avec Mishko M’Ba, Christophe Chrétien, Emy Ptonotié, Éléa Rieux, Christophe Zoogonès et Leïla Negrau. Le 22, vous pourrez aussi profiter d’une projection de l’excellent film d’animation Blue Giant, adapté du manga de Shinichi Ishizuka par le réalisateur Yuzuru Tachikawa, et mis en musique par nulle autre que Hiromi.

JazzRenyon Live, c’est aussi des rencontres professionnelles, complétant la proposition originale de cet événement qui n’est ne se définit ni comme un festival ni un salon mais l’occasion d’échanges dans tous les domaines pour faire connaître le jazz de La Réunion et de l’océan indien.

Réservez vos places dès à présent !

Il revient sur scène le 22 novembre prochain au Pan Piper avec l’album tribal-jazz “Following” et de nouveaux titres : interview en avant-première de celui qui se définit comme le « griot du jazz »

JAZZ MAGAZINE Vous revenez sur scène avec votre album “Following”, mais également de nouveaux titres comme Crépuscule à Bamako. Vous présentez souvent “Following” comme un dialogue avec les ancêtres : quel est le sens du terme “Crépuscule” ?
PEDRO KOUYATÉ On a eu une discussion très drôle avec mes partenaires de création (Olivier Baudin, Benoît Daniel, Nelson Amilcaro, Etienne Guillauchet…). Le crépuscule, c’est une mort mais aussi une renaissance ! Ce morceau parle de mon pays, le Mali, qui est dans une situation crépusculaire. À la fois à la fin d’un cycle et une potentialité de renaissance. Et ce n’est pas seulement le Mali ! Toute l’Afrique de l’Ouest est maintenant dans un état crépusculaire.

C’est une chanson politique ? Déjà, dans Bon Sang 1, vous abordiez la situation politique africaine. Un “griot” peut-il porter un message engagé ?
Griot veut dire domestique, élevé, rien d’autre, ça vient de l’espagnol. En Afrique, on dit Djeli : ça veut dire « le sang ». Si la société est considérée comme un corps humain, le sang est ce qui fait vivre ce corps. La parole du griot est considérée comme le sang de la société : elle touche le culturel, le politique, la sociologie et la philosophie. On est engagé quand on est griot. On est né pour sauver la conscience, la mémoire. A partir de là, toute musique, y compris la musique traditionnelle, est un acte politique. Et là, on est sur le toit même du jazz. Thelonious Monk n’a pas “réchauffé les plats” du jazz. Il a fait de la politique. Billy King également, lui qui ne voulait pas donner le blues aux occidentaux sur un plateau. Il leur a dit : « est-ce que vous savez ce que je vous donne ? Vous n’allez pas souffrir comme celui qui a coupé la canne à sucre. Donc, vous ne pouvez pas chanter comme lui. » C’est plus qu’engagé ! Les griots fouettent les fesses de la mémoire collective. La seule chose qui résiste à la mort, c’est la conscience. Et la conscience, c’est la mémoire.

Vous avez dit dans une interview qu’un concert réussi, est un concert où l’artiste donne vraiment dans la sincérité. Comment vous préparez-vous pour atteindre cette forme de vérité ?
Je me prépare dans ma chambre noire en écoutant les autres, ceux qui ont bravé les conventions, par exemple comme Miles Davis et Bill Evans. Parce que ceux-là n’ont pas créé pour être reconnus mais sous la pression d’une nécessité.La musique est une dame exigeante. C’est elle qui te choisit. Et quand elle t’épouse, tu es le mari soumis et le mari obligé. Elle ne te quitte pas. Quand je me prépare, je vais dans les détails de mes insuffisances.

Justement, vous citez souvent Miles Davis, Bill Evans et Stevie Wonder, comme des phares de la musique moderne. Que vous ont-ils appris sur la liberté, sur la création de la musique ?
Il faut se perdre pour trouver un objet perdu. Il faut lâcher. Autant Miles Davis que Bill Evans ont su perdre : Miles, il perd tout, puis gagne tout après. Quand son père vient le chercher complètement défoncé, déchiré, il le ramène au champ de la vie. Il redonne une chance à son enfant intérieur. Et après, il y aura “Kind Of Blue”. Tous les grands musiciens ont tout perdu, des millions de fois et tout regagné. Quand on t’engueule parce que tu t’es planté sur une note, c’est là où ça devient intéressant. C’est lié à l’enfant intérieur. L’homme gagne sa vie en la perdant.

Photo © Sylvia Lopes

Vous avez grandi dans un environnement baigné de musique grâce à votre père et à la radio du Mali. Qu’est-ce qu’il en reste dans votre manière de jouer ?
Mon père était complexé. Parce qu’il n’a pas pu aller à l’école, obligé de travailler pour nourrir ses parents. Il s’est fait tout seul. Toute sa vie, il a voulu apprendre. Or, il faut se méfier des autodidactes. Quand il faisait un truc, il ne parlait pas, il racontait des histoires. Et moi, je me souviens de ces années où papa nous faisait vivre au volant de sa voiture avec des contes et des chansons.Je revois mon père, que j’ai perdu très tôt, nous chanter les chants que sa mère chantait avant d’aller au champ : l’homme africain a un chant avant d’aller au champ, un chant une fois dans le champ… et un autre quand il le quitte. On appelle ça Work Songs aux États-Unis. C’est le negro spiritual. Ça, ça reste. L’histoire de la musique, c’est l’histoire de l’homme, de l’humanité même. Le son est magnifique. Le son, c’est une richesse inépuisable. C’est le son qui reste. L’image parle, le corps meurt. Je retiens le son de la voix de mon père.

Dernière question, un peu anticipée par rapport à la fin de l’année :  avez-vous un vœu pour 2026 ?
Je veux que les gens, dans la musique, soient en bonne santé. Et je veux un véritable engagement social pour tous les musiciens africains. Je suis le porte-parole de ces artistes qui sont sur une pente glissante. Nous ne sommes pas tous traités pareil. Ce n’est pas du misérabilisme. C’est la réalité. Il a parfois peu de considération pour la musique qui vient d’ailleurs. Moi, on m’a donné les conditions que tout le monde devait avoir. En ce moment, la musique, et l’art en général, pâtit des coupes budgétaires et du peu d’engagement politique. Les musiciens sont en première ligne sur ce sujet. Il faut défendre la musique. Et moi la musique africaine !

En concert le 22 novembre au Pan Piper à Paris

Le pianiste milanais publie son premier album seul face au clavier, “Kind Of…” à 60 ans. Une réussite totale qui rappelle les qualités de cet instrumentiste d’exception. Jazz Magazine s’associe à l’événement.

Si cet album, enregistré en six heures seulement au Studio Sequenza de Montreuil, est le fidèle portrait d’Antonio Farao, c’est peut-être parce qu’il aura attendu longtemps avant de se prêter à l’exercice. Mais aussi parce qu’entre morceaux originaux et standards bien choisis, signés Thelonious Monk, Richard Rodgers et Chico Buarque, c’est à une forme de bilan de son parcours et de ses compétences que s’est livré le pianiste, qui n’hésite pas à s’exprimer en utilisant toute l’étendue de ses moyens techniques sans toutefois les mettre au centre du disque. Notre fine plume Pascal Anquetil le résume ainsi dans sa chronique Choc de l’album, à découvrir dans notre n°787 daté novembre 2025 : « Un disque solo n’a de sens que s’il s’offre comme une anthologie intime, un album d’images sonores qui finissent par dessiner un monde intérieur le plus personnel possible, une entreprise à cœur ouvert de connaissance de soi. C’est ici le cas. Justesse d’âme, justesse de feeling, justesse d’inspiration, tout l’album témoigne d’une qualité rare d’équilibre musical et d’exactitude poétique. » 

“Kind Of…” est publié chez Notes Around AG et distribué par Azzurra Music

Les plus grands musiciens ont déjà rendu hommage à ce grand batteur américain, qui vient de disparaître à l’âge de 83 ans. Voici ce qui restera comme son ultime entretien accordé à Jazz Magazine, en 2021 au micro de Stéphane Ollivier.

C’est au printemps 1968 que vous avez rejoint le trio de Bill Evans. Comment s’est passée votre intégration dans le groupe ? Très simplement. Bill Evans m’a appelé pour m’inviter chez lui à participer à une répétition. Il collaborait avec Eddie Gomez depuis un an et demi déjà, mais la place du batteur était très fluctuante à l’époque. On a joué quelques-uns de ses arrangements et ç’a fonctionné, je me suis senti à l’aise, le courant passait bien entre nous. Peu de temps après, il m’a appelé pour rejoindre la formation.

Vous aviez déjà une expérience du trio piano, contrebasse, batterie ? Un peu. J’avais déjà joué dans ce format lorsque j’accompagnais Abbey Lincoln et Betty Carter.

Quelles sont les principales qualités pour être un bon batteur dans le cadre d’un trio ? Il faut avant tout être à l’écoute de l’interaction entre les musiciens, et fonder principalement son jeu sur la dynamique, dans une logique d’équilibre et de déséquilibre. Et je crois qu’il est nécessaire d’avoir de bonnes bases en matière d’harmonie. Pour ma part, je joue également du piano, et ça m’a toujours beaucoup aidé, dans ce type de contexte, à anticiper sur la progression de la musique, agir sur ses orientations sans être en position de suiveur. Je n’oublie jamais que la batterie et le piano sont deux instruments percussifs, et qu’il y a quelque chose de naturel dans leur interaction.

Bill Evans à l’époque figurait-il parmi vos pianistes préférés ? Absolument. J’aimais beaucoup Ahmad Jamal, Thelonious Monk, Herbie Hancock et Chick Corea aussi, et bien sûr Keith Jarrett, aux côtés de qui je venais de passer quatre ans dans le quartette de Charles Lloyd. Mais Bill Evans était un maître du trio, et j’avais une grande admiration pour ses enregistrements du tournant des années 1960 avec Scott LaFaro et Paul, puis avec Gary Peacock, en 1964. Ce que j’admirais le plus chez Bill Evans, c’était son extrême sensibilité sur l’instrument, la finesse de ses progressions d’accords, son sens de l’harmonie et son approche mélodique de la musique. Tout ça, pour moi, trouvait sa pleine mesure quand il jouait des ballades. Sur ce typede répertoire, il était inimitable.

Parmi les batteurs qui vous avaient précédé dans ses trios, quels étaient ceux qui, selon vous, étaient le plus en phase avec son lyrisme ? Celui que je préfèrais, c’était Paul Motian. Il était d’une originalité incroyable et il insufflait une vraie liberté à la musique, de façon constamment originale et personnelle. Il était capablede swinguer irrésistiblement, mais il avait dans le même temps un grand sens de l’abstraction. Ses conceptions du timbre, de la couleur et de l’espace étaient très avancées. C’est particulièrement sensible pour moi sur l’album avec Gary Peacock. J’ai beaucoup aimé aussi ce que Philly Joe Jones a fait dans les trios de Bill Evans. Il avait fait un bref retour juste avant que Bill m’appelle, mais les plages qu’il a enregistrées en 1959 avec Paul Chambers (ou Sam Jones) à la contrebasse figurent parmi les plus swinguantes que Bill Evans ait jamais produites.

On s’est souvent focalisé sur les relations privilégiées qu’entretenait Bill Evans avec les contrebassistes. Vous qui avez expérimenté la fonction de l’intérieur, quels étaient ses relations au batteur ? Qu’ils soient batteurs ou contrebassistes, je crois qu’il demandait essentiellement à ses musiciens d’être le plus libres possible, afin d’insuffler de la vie à ses arrangements. Bill jouait ses arrangements comme un orchestre, toujours un peu de la même façon, et ce qu’il attendait de nous, c’était d’apporter de la diversité, des idées nouvelles, afin d’orienter ses improvisations dans de nouvelles directions. Eddie [Gomez] et moi, on venait en quelque sorte colorer la musique en l’ouvrant à de nouvelles conceptions. Il nous offrait beaucoup d’espace et de liberté parce que c’est précisément ce qu’il désirait qu’on lui amène. C’est vrai, on a souvent insisté sur ses connexions avec les bassistes mais c’était aussi un pianiste qui avait un grand sens du rythme. J’aime beaucoup, par exemple, ses enregistrements Riverside du milieu des années 1950 avec Teddy Kotick et Paul Motian. Il y a notamment une de ses compositions, Five, qui est très complexe rythmiquement, très difficile à jouer. On sent là tout son intérêt pour la partie proprement rythmique de la musique, et sa grande précision dans ce domaine. Et comme je l’ai dit précédemment il pouvait swinguer vraiment fort, surtout quand Philly Joe Jones l’accompagnait.

Que pensez-vous avoir apporté au trio au cours des quelques mois où vous en avez fait partie ? Je crois m’être inscrit dans la musique de Bill Evans à partir de ce que j’en avais compris en écoutant le trio avec Scott LaFaro et Paul Motian. Ce que j’ai cherché à apporter, c’est cette même liberté, cette circulation des énergies dans l’orchestre, une forme de fluidité. Je projetais des couleurs dans sa musique, à la fois avec mon jeu de cymbales, et par la façon d’accorder mes tambours. Vous savez, j’ai toujours voulu ajuster mon jeu aux personnalités des musiciens avec qui je jouais. Bill nous invitait à être inventifs !

Jack DeJohnette, Keith Jarrett et Gary Peacock, un trio qui a marqué l’Histoire du jazz. Photo : X/DR (ECM).

Vous allez par la suite participer activement à un autre trio entré dans la légende du jazz avec Gary Peacock et Keith Jarrett. Comment définiriez-vousla différence d’approche de l’“art dutrio” entre ces deux formations ? Je ne peux pas répondre à cette question comme ça, dans la mesure où je suis resté dans le groupe de Bill quelquesmois seulement, quand l’autre est une desgrandes aventures de ma vie de musicien.Mais je pense que Keith est un musicienplus aventureux dans l’improvisationque Bill, avec une gamme de jeux et detechniques beaucoup plus large. Son jeu est plus riche et créatif, et les formesque l’on a inventées en trio avec lui ontété bien plus loin en matière de libertéet d’abstraction. On a expérimenté dans tellement de domaines ! C’était chaque fois différent et ç’a duré trente ans ! C’est une des associations les plus exigeante, stimulante et satisfaisante de ma carrière !

Comme vous l’évoquiez tout à l’heure,en plus d’être un grand batteur, vous êtes aussi un très bon pianiste. Quevous a apporté cette faculté ? Cela a fait de moi un musicien beaucoup plus fin dans son écoute. Je sais toujours où le pianiste en est dans son discours, les directions qu’il s’apprête à prendre. Ça me permet d’anticiper, de l’accompagner très rapidement dans les voies qu’il emprunte, voire de les lui ouvrir. Et puis j’ai mon propre trio en tant que pianiste à Chicago. Donc je sais également ce que j’attends d’un batteur dans ce type de contexte ! Ça aussi m’a beaucoup apporté dans ma façon de poser mon jeu de batterie dans le fragile équilibre d’un trio.

En tant que pianiste, le fait de côtoyerdes génies de l’instrument commeBill Evans et Keith Jarrett a-t-il eu unimpact sur votre jeu ? Oh je pense que oui, comment pourrait-il en être autrement ? Mais j’essaie de ne pas trop y penser, parce que ce que je recherche, là comme ailleurs, c’est exprimer ma propre sensibilité. J’essaie de jouer ce que je ressens, ce que j’entends, c’est ça le vrai grand défi d’un musicien.

Dans les années à venir, avez-vous le projet de collaborer de nouveau avec des pianistes ? Pour l’instant tout est à l’arrêt à cause du Covid-19, je ne joue avec personne et je n’ai aucun projet. Mais j’espère bien que ça va reprendre. Alors qui sait ? J’ai beaucoup d’admiration pour quelqu’un comme Craig Taborn par exemple…

Avant son concert au Bal Blomet le 23 octobre dans le cadre des Jeudis Jazz Magazine, entourée de solistes d’exception, la cheffe d’orchestre, pianiste et compositrice majeure de la scène jazz hexagonale parle de son nouvel album “African Rhapsody”.

« Ma vision de l’Afrique rend hommage à Duke Ellington, aux femmes et aux textes des poètes de la négritude, à travers une musique que j’ai voulue joyeuse et jubilatoire, mais aussi profonde et spirituelle », confiait Leïla Olivesi à Lionel Eskenazi dans notre numéro 786 daté octobre 2025. Et c’est peu dire que son nouvel album, “African Rhapsody” (sortie le 17/10 sur le label Attention Fragile, distribué par l’Autre Distribution), reflète parfaitement cette vision sensuelle inspirée par les plus grands esprits. “African Rhapsody” est d’ailleurs récompensé d’un Choc dans ce même numéro par Pascal Anquetil, dont on ne peut que partager l’enthousiasme. Il a raison, oui, il est rigoureusement impossible de « ne pas tomber sous le charme de [cette] écriture fine et fluide qui sait avec élégance se ressourcer dans le passé (l’école française mais aussi Duke Ellington, Wayne Shorter) pour mieux cultiver le présent et féconder l’avenir », car c’est bien ça que l’on recherche aujourd’hui dans le jazz créatif, cette volonté de s’inventer des lendemains qui chantent sans rien oublier des leçons des grands maîtres.

Pour venir écouter Leïla Olivesi et son orchestre au Bal Blomet, réservez ici !

Et comment mieux mener à bien cette mission essentielle qu’entourée de, tout simplement, les meilleurs, la crème de la crème des solistes de la scène jazz hexagonale : Baptiste Herbin au saxophone alto, Adrien Sanchez au saxophone ténor, Jean-Charles Richard aux saxophones baryton et soprano, Quentin Ghomari à la trompette, Manu Codjia à la guitare, Yoni Zelnik à la contrebasse, Donald Kontomanou à la batterie et Camille Bertault au chant. Un véritable all stars pour une musique qui invitera forcément au rêve, en compagnie d’une cheffe d’orchestre qui fait désormais partie intégrante des grandes figures du jazz actuel. Noadya Arnoux

Photo : Solène Person