Franck Bergerot, Author at Jazz Magazine - Page 3 sur 10

Il ne me reste que deux clichés de ce concert et guère plus de souvenirs. Gérard Terronès produisait des concerts au Petit Forum, théâtre qui se trouvait rue de l’Équerre d’Argent dans le “Trou” des Halles. On y avait vu l’Art Ensemble of Chicago, le trio de Duke Jordan, le Cohelmec Ensemble, Abbey Lincoln, Bernard Lubat. Une autre pan de la programmation était consacré à la chanson (Jacques Bertin, Pauline Julien, etc…).

Le saxophoniste portugais Rão Kyao s’est fait connaître plus tard à la flûte de bambou, notamment avec les Brésiliens Wagner Tiso et Nivaldo Ornelas. Le pianiste martiniquais George-Édouard Nouel, en dépit d’une longue carrière, n’a laissé qu’un disque sous son nom en 1975, “Chodo” (Le Chant du Monde). Ce que l’on peut en entendre sur youtube peut-il nous donner quelque idée de ce qui se joua ce soir-là au Petit Forum. Ses collaborations avec Itaru Oki et Noël McGhie (“Space Spies”) ou Jo Maka et Steve McCall (“Synchro Rhythmic Elecric Language”) laisse à penser que la tradition martiniquaise pouvait s’y teinter d’accents tout aussi free que fusion.

Le nom du contrebassiste Jef Catoire m’est resté familier, peut-être pour ses collaborations avec ou autour de Jef Gilson qui l’engage dès Novembre 1968 à la MJC de Colombes avec Jean-Luc Ponty (vln), Jean-Charles Capon (cello), Bibi Rovère (b) et Lionel Raokotoarivony (dm) (Palm 2). En 1969, il participe à une étrange “Three Generation Jam” avec Bill Coleman (tp), François Guin (tb), Michael Garrett (p) et Art Taylor (dm), ainsi que sous le nom de Philly Joe Jones accompagné par le Jef Gilson Orchestra. Il est aussi l’un des “Trois Jef + Christian Vander” l’associant en 1969 à Jef Seffer et Jef Gilson (Palm6). En 1972, Jef Catoire est le contrebassite de “Sahib Shihab + Jef Gilson Unit” produit par Terronès sur Futura. On retrouve enfin ce contrebassist en 1974 sur “Mother Africa” et “The Meeting Time” de Clint Jackson (tp) et Byard Lancaster (production Gilson sur Palm 6 et 21). Du batteur, je n’ai que le prénom, Christian… Christian Lété ? Il ne semble pas. Franck Bergerot

En novembre 2006, la rubrique Master Class du n° 129 de Jazzman était consacrée à une écoute commentée par Jean-Charles Richard du standard Stella By Starlight, transfiguré par le Second Quintet de Miles Davis le 23 décembre 1965 au Plugged Nickel de Chicago. Suite de l’analyse de la version du 22 décembre par Guillaume de Chassy. Ajustez vos casques sur vos oreilles, ça décoiffe !

En novembre 2006, la rubrique Master Class du n° 129 de Jazzman était consacrée à une écoute commentée par Jean-Charles Richard du standard Stella By Starlight, transfiguré par le Second Quintet de Miles Davis le 23 décembre 1965 au Plugged Nickel de Chicago. À suivre, la version du lendemain au même endroit commentée par Jean-Charles Richard. Ajustez vos casques sur vos oreilles, ça décoiffe !

Je me souviens d’une promenade où Alain Guerrini m’avait entraîné, dans le 14e arrondissement de Paris, rue de Gergovie. J’ai le souvenir d’une ciel gris, mais d’un air de flânerie dominicale. Il voulait me présenter un vieil ami pianiste, avec lequel il avait dû jouer du temps où Alain était lui-même saxophoniste : Marc Havet. Ce dernier était surtout un chanteur qui s’accompagnait au piano et écrivait même une partie de son répertoire qu’il interprétait dans son cabaret. Il venait d’ouvrir celui-ci au 42 de cette rue de Gergovie qu’il anima jusqu’en 2017, Le Magique. Qu’étions-nous aller y faire ce jour-là. Je n’ai pas – ou plus – souvenir d’un récital public, mais plutôt de quelques chansons qu’il avait interprété pour nous, en guise de démonstration. Du Mayol (Les Mains de Femme), du Trenet (La Caissière du grand Café), du Lou Gasté (Elle était swing), du Havet (Paris est tout petit d’après la célèbre réplique d’Arletty dans Les Enfants du Paradis). Alain avait prévu de l’enregistrer – l’avait peut-être déjà enregistré – pour son label Open, référence OP CH 01 (soit la première référence d’une série consacrée à la chanson? Je n’ai pas souvenir d’une suite). Ça s’appelait “Magique” évidemment, paroles et musique de Marc Havet. Faute de retrouver le 30 cm qui doit être parmi les vinyles que j’ai dû descendre à la cave par manque de place, j’en retrouve la trace sur discogs.com.*

Ce 4 avril, le soir du concert de Daniel Huck et Philippe Baudoin qui faisait l’objet de ma dernière chronique, il semble qu’il y ait eu deux parties, la deuxième justement avec Marc Havet, d’où est extrait cette photo. C’est d’ailleurs grâce à cette photo que je m’en rappelle, car je me souviens plutôt du concert que je lui avait organisé dans l’auditorium de la discothèque de Montrouge, pas plus tard que le 22 avril. Il en reste quelques autres clichés, moins présentables encore que celui que je sauve du concert du Cim. D’autant moins présentable que l’on y découvre un public fort clairsemé. Néanmoins enthousiaste si j’en crois ces notes que mon père jetait sur le papier chaque soir en rentrant chez lui. Notes qui commencent d’ailleurs un peu sévèrement… une sévérité qui s’estompe vite :

«…Mais il y a l’humour, la fantaisie, la tendresse, ces dons qu’inventèrent Trenet, qu’il savait faire siens – et je pleure dans la salle noire ; Est-ce que je pleure ? Et pourquoi ? Larmes salées que je dois éponger. Larmes de rire ? Non, de cette émotion que crée la communion…  mais nous sommes quatre pelés dans cette salle. La joie d’une enfantine fantaisie retrouvée. La joie de notre adolescence que, dans la nuit de la guerre, Trenet, feu follet, sut entretenir et nous réconforter. Mais ce n’est pas cela non plus. On dit : Trenet-la fantaisie, il faudrait dire… feu follet, oui, le feu follet de l’éphémère, l’étincelle d’éternité, cette dialectique. La jeunesse éteinte en un instant, la flambée du carnaval dans la nuit de la vie (La Tarentelle de Caruso), la nostalgie de l’enfance perdue. Du paradis perdu. Voilà ce sur quoi, sans le savoir, je pleurais. Et il passait hier soir à la télévision, le pauvre Trenet septuagénaire, une grosse baudruche paralytique. J’ai coupé très vite et je suis allé mettre un disque de lui, Y a d’la joie, Je chante, Quand notre cœur fait boum, Revoir Paris… Mais bien avant, dès 1938, il était pour moi ein Begriff, une intuition que je cherchais à préciser parce que, de l’avoir vu sur les affiches du cirque Bouglione qui passait à Dijon (et soir-là, l’éléphant s’était échappé, était allé se promener bonhomme, dans les allées du Parc au Crépuscule. C’était déjà comme une chanson de Trenet), pour avoir entendu quelques mesures, le premier swing, je savais qu’il y avait une partie de moi, en moi une partie de lui, l’enfantine allégresse marquée d’un mince fêlure. – Relu, réécouté Oh les beaux jours après avoir lui L’innommable. C’est un peu L’Innommable pour les débutants… »

Etc. Il change de sujet, mais je découvre ces lignes, moi qui ait lu L’Innommable et les deux précédents qui font comme une trilogie (Molloy, Malone meurt), préparant une maîtrise de Lettres, un crayon à la main comme plus tard j’écouterai “tout Miles” un crayon à la main. Et je me chante intérieurement « À Venise, ville exquise, m’en allant pour le Carnaval. À l’auberge de la berge, je laissais dormir mon cheval, et fantasque comme un masque, je courus droit au Corso, en chantant dans la bourrasque ce refrain de Caruso : Quand j’étais jeune en dettes, en dentelle, en bonnet pétard, je passais pour voir ma belle par cheminées et placards. » Je vous laisse découvrir la suite. Mais c’est un Trenet déjà vieillissant qui la créa et je crois que je préférai l’entendre à Montrouge, par Marc Havet s’époumonant à la folie pour se donner du cœur et l’impression qu’il chantait devant un Olympia à guichets fermés. Franck Bergerot

* C’est en cet hiver ou ce printemps 1981 qu’Alain Guerrini produisit “Magique” de Marc Havet, au studio Sextan (le même que celui de Vincent Mahey ? Les ingénieurs s’appelaient Hervé Martin et Jean-Paul Debard). Il y avait des arrangements sous la direction de Marc Richard qui tenait également clarinette et saxophone entouré de Patrick Artero, Raymond Fonsèque, Denis Barbier, André Villéger, Pierre Blanchard, Michel Valéra, André Precastelli, Pierre-Yves Sorin, Guy Hayat plus les chœurs de Diane Dupuis, Luc Ouvrier-Buffet, Sophie Lerner et Viviane Ginapé. Je crois me souvenir que je n’ai pas beaucoup aimé cette production et que c’est pourquoi ce disque s’est retrouvé à la cave et que je lui ai préféré le médiocre enregistrement sur cassette réalisé à Montrouge.

J’ai lu “Le Crépuscule des Hommes” d’Alfred de Montesquiou à propos du Procès de Nuremberg en espérant croiser Dave Brubeck. Je ne l’ai pas croisé, mais je ne n’ai pas pas perdu mon temps. D’ailleurs, y était-il ?

J’ai tourné hier les dernières pages du livre d’Alfred de Montesquiou, Le Crépuscule des hommes, dans lequel l’auteur a reconstitué, non les heures, mais la vie de cette espèce de village constitué alentour du Procès de Nuremberg qui se déroula au Palais de Justice du 20 novembre 1945 au prononcé des peines le 1er octobre 1946. Dans une ville dévastée par les bombardements et les derniers combats, où rôdent la menace terroriste de nazis encore en liberté et de bandes des jeunesses hitlériennes déboussolées, désœuvrées, livrées à elles-mêmes parmi une population qui manque de tout confrontée aux “envahisseurs”, il fallut sécuriser le lieu du tribunal ; et, plus encore, accueillir, en fournissant le gîte, le couvert, des lieux de travail, des outils de communication, non seulement au personnel de justice et aux représentants des nations victorieuses (y compris des  Soviétiques soucieux de ne pas être écartés d’un procès dont les accusés leur ont échappé, ces derniers ayant préféré tomber aux mains des Américains), mais aussi aux témoins rescapés de la barbarie nazie, aux médias et aux personnalités de toutes sortes susceptibles d’assurer la plus large publicité à l’évènement auquel les Américains veulent donner une résonance internationale.

C’est donc dans une précarité totale que pendant presque un an, entre le Palais de justice, le Grand Hôtel pour les VIP, quelques maisons restées intactes vers la Gunther Strasse occupée par la délégation soviétique, et le château Faber-Castel où ont été aménagés des dortoirs, se croisent des figures de toutes nationalités et de toutes qualités. On se toise, sympathise ou rivalise, répandant de fausses pistes pour protéger quelque scoop que l’on s’apprête à dicter à son journal un fois libérée une cabine téléphonique ; mais s’y nouent des intrigues amicales, amoureuses… ou diplomatiques sous le regard inquisiteur des Russes… Et si l’on y mange mal, voire encore bien moins, l’alcool coule à flot : whisky, cocktails, vins fins sans oublier le champagne soustraits aux réserves de dignitaires du Reich, ni le thé livré par les Britanniques, ni, acheminé par les Américains, le coca-cola que découvrent les Européens et je ne sais plus quelle boisson « pour homme » servie par les russes et que les correspondantes de guerre les plus aguerries mettent un point d’honneur à s’envoyer cul sec. Les moindres jeunes premiers côtoient les stars du barreau, de la politique, des différentes armées, de la presse et de la littérature, sans compter les interprètes et les photographes (notamment Ray D’Addario dont Alfred de Montesquiou fait le personnage central de son livre).

Étrange sentiment que le rapport, très documenté, de ces mondanités, intrigues et marivaudages, en marge de ce procès historique d’un genre inédit et dont les modalités témoignent d’un certain climat d’improvisation, et que l’on observe souvent de l’extérieur de la salle d’audience (l’accès n’étant autorisé qu’aux personnalités dûment accréditées). Y seront détaillées les monstruosités du régime nazi en présence de quelques-uns de leurs principaux auteurs, du fanfaronnant Hermann Göring au détraqué Rudolf Hess en passant par le matois Albert Speer. Et il faudra quelques rappels à l’ordre pour ramener cette foule dissipée à la réalité de l’horreur qui transpire à travers la trame du récit, la présence arrogante des accusés et l’effroi qui semble soudain les saisir face aux images qui leur sont projetées, au témoignage de la résistante Marie-Claude Vaillant-Couturier et de ce jeune journaliste juif-allemand qui brûle de témoigner de son expérience de déporté… C’est presque par hasard qu’il y est invité, parce qu’il a vu “travailler“ Mengele, le médecin tortionnaire d’Auschwitz. On y verra encore l’arrestation presque providentielle de Rudolph Höss qui racontera calmement, sans émotion apparente: « Oui, j’ai commandé Auschwitz de mai 1940 jusqu’au 1er décembre 1943, et j’estime qu’au moins deux millions cinq cent mille victimes y ont été exterminées par le gaz et par le feu… »

Et Dave Brubeck dans tout ça ? Alfred de Montesquiou signale la présence d’un orchestre de musiciens noirs, sans l’identifier plus que ça. Est-ce le même que l’on voit faires danser au Grand Hôtel, notamment lors de la soirée d’adieu, sans que ne soit mentionné qu’il est “noir ” ? Débarqué à Omaha Beach début août 1944, Brubeck avait été convoyé à Verdun par fourgon à bestiaux puis désigné pour rejoindre la 3ème armée du Général Patton sur le front, mais repéré pour ses qualités musicales, il s’était vu confié la tâche de monter un orchestre. C’est ainsi que nait le Wolfpack qui comptera jusqu’à 18 musiciens, dont un afro (le tromboniste Jonathan Richard Flowers) en dépit des réticences du commandement, mais avec le soutien du colonel Leslie Brown. L’orchestre suivit l’avancée de la 3ème armée, au point de se retrouver à un moment quasiment piégé, au-delà des lignes allemandes, pendant les contre-attaques des Ardennes. Le passage du Rhin et le bruit des chars et des camions sur les pontons métalliques du génie militaire lui inspira la composition We Crossed the Rhine, et l’orchestre suivra l’armée américaine jusqu’à Nuremberg où il aurait fait la réouverture de l’Opéra de la ville le 1er juillet 1945. La suite reste imprécise. Rejoua-t-il à l’Opéra où le procureur Jackson fit donner en septembre, la 5ème Symphonie de Beethoven en présence des juges du procès à venir ? Joua-t-il au grand hôtel ? Resta-t-il à Nurembrerg jusqu’à son rapatriement début 1946 ? Tout cela reste très flou. Franck Bergerot

[le film #7/2 étant privé] Ils seront plus nombreux le lendemain à rejoindre Huck et Baudoin devant les micros et le Revox du trompettiste François Biensan chargé de la prise de son assisté du saxophoniste Marc Richard et du pianiste Jacques Schneck (ce dernier ne figurant pas au line up du disque à venir). Outre, Biensan, les 8 mars, 4 et 26 avril (des dimanches, jours de fermeture au Cim), on verra défiler le tromboniste Claude Gousset et les saxophonistes Marc Richard et André Villéger.

Mais ce 4 avril, c’est le quintette convoqué le lendemain pour l’enregistrement, qui est venu s’échauffer en public, soit François Biensan (trompette et bugle), Daniel Huck (voix, saxophone alto et ténor), Philippe Baudoin (piano, arrangeur, compositeur, directeur musical) et la rythmique du disque à venir (sauf sur quelques pièces en duo voire en solo) : Ricardo Galeazzi (contrebasse) et François Laudet (batterie).

François Laudet (22 ans), je le reverrai souvent, au Petit Journal Saint-Michel, au Petit Opportun (dans le rôle d’O’Neil Spencer, lorsque Claude Tissendier recréa le répertoire du sextette de John Kirby avec le patron du lieu, Bernard Rabaud, au piano), au Méridien (où il accompagna quelques big bands de Claude Bolling à Marc Richard et peut-être même le sien), spécialiste des big bands, formé à l’écoute de Sam Woodyard, Sonny Payne, Gene Krupa, Buddy Rich et Louie Bellson. J’ai dû l’interviewer et même assister – souvenir confus – à l’une de ces écoutes de disques qu’Alain Guerrini programmait un soir par semaine dans la grande salle du Cim. Et je crois bien lui devoir quelques-unes de mes connaissances sur ce monde du big band.

Ricardo Galleazzi, contrebassiste. Je ne saurais en dire grand’ chose. C’était une silhouette, une figure du swing à la française qui y faisait autorité par une autorité qui lui était toute particulière. Pour moi qui arrivait du jazz le plus contemporain, voire le plus free, c’était moins facile d’appréhender de l’extérieur la qualité de ces bassistes qui s’en tenaient, aussi efficacement soit-il, à leur rôle de soutien, tout en ayant chacun sa touche personnelle. Galleazzi en particulier n’était pas tombé de la dernière pluie. Né en 1931, il était arrivé d’Argentine à Paris avec l’orchestre de Lalo Schifrin en 1953, faisant le métier avec Michel Hausser, Benny Waters (et caetera) ; prêtant la main aux Américains de passage, membre dans les années 1970 du big band Swing Limited Corporation. On pouvait lui confier les clés d’un orchestre en toute confiance…

François Biensan ? N’est-ce pas là que je l’entendis la première fois ? Je suis stupéfait de découvrir qu’il est de 1945. Je l’ai toujours cru plutôt de mon âge, alors qu’à l’époque, il avait déjà un riche passé derrière lui, de trompettiste, et même de multi-instrumentiste (harmonica blues, orgue et piano…). Familier des Américains de passage à Paris, compagnon de Marc Laferrière, il sera une figure des grands big bands français, de Gérard Badini au Duke Orchestra. Plutôt intimidé par les milieux du swing que je fréquentais peu, je n’ai jamais échangé avec lui, mais c’était un musicien que j’écoutais toujours avec plaisir, notamment lorsqu’il enregistra en 1985 sous son nom “Quelle différence y a-t-il entre une trompette…” pour l’éphémère label de Laurent Cugny, Écorce, avec la participation de Claude Tissendier, Hervé Sellin ou Alain Jean-Marie, Pierre-Yves Sorin, François Laudet ou Vincent Cordelette. Un disque défiant les frontières stylistiques tout comme le label sur lequel il parut (Big Band Lumière, Antoine Illouz, Zool Fleischer).

On ne présente plus Daniel Huck (alors tout juste 33 ans)… Et d’ailleurs comment le présenter ? Nulle étiquette ne lui convient, tant son érudition du jazz est encyclopédique (vendeur historique au rayon jazz de la première Fnac Châtelet sur le Sébasto), sinon pour dire qu’il est une incarnation du swing, de cette chose qui est tout à la fois la peau, le squelette et la musculation du jazz, propulsion, articulation, plasticité, l’énergie et l’économie… quelque chose qui va de Benny Carter à Maceo Parker voire Steve Coleman, qu’il partagea idéalement avec Eddy Louis au sein du Multicolor Feeling, et qu’il transpose dans son art vocal, interprétant les paroles ou scattant hors texte. Ah ! Les scatteurs·euses à la petite semaine, vous pouviez remballer vos yaourts et vos petites pâtisseries. La science – autodidacte *– de l’improvisation sur grille, le sens de l’humour et de l’absurde de Leo Watson… Vous ne connaissez pas, le virtuose des Spirits of Rhythm ? Allez donc chercher sur le net. Et tant qu’on y est, prêtez l’oreille à la conversation entre Huck et Baudoin, revisitant leur histoire, notamment leurs débuts dans le caves du Quartier latin.

Philippe Baudoin donc. Un autre érudit, d’une autre nature, plus méticuleux, quasi monacal. Je me souviens m’être rendu chez lui lorsqu’il habitait avec sa compagne Isabelle Marquis une ancienne boulangerie au pied de la Butte Montmartre. Des montagnes de livres et de partitions… Depuis, ils ont déménagé et, s’il faut toujours grimper pour attraper certain ouvrages, il faut surtout descendre à la cave. Surprendre Philippe chez lui derrière sa vitre, penché sur son travail, ses “grimoires”… on a l’impression d’être dans Le Nom de la Rose. Cette érudition que j’ai rencontrée chez lui, sous d’autres atours chez Claude Carrière et chez Alain Tercinet, m’a fait prendre conscience qu’on ne pouvait se contenter de la littérature française, aussi fleurie soit-elle, pour appréhender le jazz, tant les auteurs s’y recopiaient les uns les autres sans remonter aux sources. Et parmi mes trésors se trouvent les deux tomes de grilles harmoniques standards telles que Baudoin les avaient compilées, vérifiées, corrigées, complétées à l’intention de ses étudiants. Pour les protéger, j’ai remplacé leurs reliures en plastique par des pochettes individuelles pour classeur qui les protègent de la manipulation et me permet, le cas échéant, d’y incorporer un ajout. Je ne les fréquente pas en musicologue que je ne suis pas, mais j’aime considérer ces grilles, les noms compositeurs et auteurs tels précisé ou rectifiés par le révérend Dom Baudoin.

À ces éruditions, nos deux comparses combinaient des humours assez contrastés, explosif chez Daniel, pince sans-rire chez Baudoin, érudition pince-sans rire qui pourrait qualifier son jeu pianistique, pointilleux sur l’historique de chaque harmonie et pleine d’imagination quant au calembour, cet art dont relève le domaine harmonique tel que pratiqué par les jazzmen. Les compositions et les emprunts au répertoire de Philippe Baudoin pour cet orchestre à géométrie variable qui les réunissait sous le nom de Happy Feet, témoignaient de ce mélange d’humour et d’érudition qui leur inspira la biguine Les Impôts Locaux en pensant à Un Poco Loco de Bud Powell (je me chante toujours en moi-même lorsque je me penchez sur ma feuille d’impôt ces paroles que Huck propulsait de sa voix enfumée « Les impôts locaux, les impôts locaux mon coco, les impôts locaux, moi quand faut payer j’ai le cœur gros… houp-là ! ». Et je n’ai pas oublié le détail de ce « houp-là ! ».

Le disque parut sous leur deux noms, titré “Happy Feet and Friends” sous la référence OP 16 du label Open d’Alain Guerrini, avec une pochette imaginée par le photographe et graphiste Daniel Jan, figure familière du Cim. Hélas jamais réédité, pas même présent sur le net ! Il faudra faire quelque chose. Philippe s’y autorise un solo sur le traditionnel suédois Ack Värmeland du Sköna (Dear Old Stockholm) en hommage au banjoïste et saxophoniste Göran Erickson qui agrémentait Yarbird Suite d’un virtuose solo de pipeau sur le premier disque de l’Anachronic Jazz Band. C’était au siècle dernier. Philippe nous a appris récemment son décès le 27 décembre 2025. Franck Bergerot

* Je me souviens d’une très longue interview, de celles que Guy Chauvier aimait publier dans la revue Jazz Classique (une cinquantaine de numéro entre 1998 et 2009), où Daniel Huck racontait notamment comment il avait appris à scatter, s’entrainant seul à tue-tête dans la rue en rentrant chez lui la nuit.

Ce jour-là, j’aurais pu aller écouter Derek Bailey au Dunois. Mon goût pour la guitare me faisait peut-être fuir cette manière d’anti-guitare. Et puis les Hauts de Chatou et sa MJC, j’y étais plus chez moi que tout au bout de la sombre rue Dunois. J’y avais grandi dès l’âge de 7 ans, dans un HLM surgi en 1960 de l’effort immobilier de l’époque et à l’ombre duquel les maraîchages de la plaine qui s’étendait jusqu’à Montesson seraient bientôt remplacés par le gangrénage périurbain. J’avais pris mon indépendance depuis six ans, désormais parisien, je revenais encore souvent vers cette Boucle de la Seine où j’avais fait mon premier apprentissage de la vie et de la musique.

Dans mon film photographique  #2/2 du 17 janvier, j’ai déjà évoqué Didier Large entre folk et jazz en duo avec Rémy Froissart. Optant cette fois pour la seule guitare électrique, il avait monté un quartette sur un répertoire de sa plume pour saxophone, violoncelle et batterie.

Le saxophoniste en était Éric Denfert, grandi dans l’entourage de Jef Gilson qu’il assista à la prise de son. Denfert apparaît à l’alto et au baryton sur “Funny Funky Rib Crib” de Byard Lancastet et faisait partie de la toute première mouture de Lumière de Laurent Cugny. On le retrouvera plus tard à différentes occasions sur mes négatifs, certains du domaine privé puisqu’il est le père de mes neveux et nièce. Et le hasard a voulu hier que, rangeant mon bureau, sur une étagère où se côtoient les inclassables par leurs sujets et leurs formats, entre New Orleans Jazz and Second Line Drumming de Herlin Riley / John Vidacovich et Jazz Vocal de Jérôme Duvivier, je tombe sur L’improvisation dans le jazz / La Question de la transmission, mémoire de maîtrise qu’Éric Denfert défendit à Paris VIII Nanterre en 1999 lorsqu’il se consacra à l’enseignement du saxophone et de l’improvisation ; hasard qui m’invita à feuilleter ces pages et à m’abandonner à quelque rêverie.

Laurent Gardeux au violoncelle: autre sujet de rêverie, car si je me crois capable de le reconnaître aujourd’hui, pas plus que je ne le reconnais sur ce négatif, je me souviens l’avoir croisé souvent rue des Lombards en son âge d’or, avec son amie de l’époque qui jouait de la guitare, de ces souvenirs estompés par le brouillard du temps et que l’on aimerait ressusciter parce que s’y devine quelque sympathie. Le violoncelle était rare à l’époque sur les scènes du jazz et Laurent Gardeux venait de l’adopter après s’être formé à la guitare classique. Sa fiche facebook fait état d’une riche carrière dans le domaine de l’enseignement (notamment directeur du Pôle supérieur d’enseignement artistique Paris Boulogne-Billancourt), ainsi que dans le domaine de la création comme musicien, auteur, comédien au sein de la Compagnie du Loup-Ange.

Enfin, Manuel Vidal. Je ne me souviens pas de l’avoir revu depuis cette époque, mais sur ce cliché, son visage m’est encore familier, ainsi que son “geste” et son attitude à la batterie où j’appréciais une sorte de grâce et d’élégance qui convenait bien à ce conception chambriste du jazz que poursuivait Didier Large. Dans les pages programmes de Jazz Magazine, le concert avait été annoncé très sobrement : « quartette jazz-folk » qui était bien cette interzone que Didier Large explorait à l’époque et dont témoigne ses disques toujours disponibles sur les plateformes “Jazz Guitar Solo” et “Double Face”.

Le hasard, qui a décidément bon dos, veut que Didier ait récemment ressorti de sa retraite ses guitares et une belle paire de micros pour se livrer sur Youtube : on peut dorénavant l’y voir interpréter Rain’s Chords une brève méditation au médiator sur une belle Gibson J50 cordes acier (cousine de celle que jouait autrefois John Renbourn) et Mue Gaie, l’ample développement d’une composition pour guitare classique sur un bel instrument du luthier Italien, Roberto Regazzi. Il nous promet d’autres livraisons à venir. À suivre. Franck Bergerot

Début 1978, l’obtention d’un CAFB option discothèque (certificat d’aptitude aux fonctions de bibliothécaire) m’avait détourné d’un mémoire de maîtrise sur la disparition du personnage dans les romans de Samuel Beckett dont – en dépit de lectures passionnées et d’une méthode de travail qui me servit lorsqu’en 1995 je me lançais dans la rédaction d’un premier ouvrage sur Miles Davis commandé par Benoît Duteurtre pour Le Seuil (Miles Davis, initiation à l’écoute du jazz moderne) – je ne voyais pas bien à quel avenir professionnel il pouvait bien me préparer.

Diplôme de discothécaire en poche, 100 curriculum vitae et actes de candidature envoyés par la poste, je me vit proposé un poste de discothécaire à la toute nouvelle bibliothèque municipale de Montrouge. Je débarquais dans de vastes locaux tout neufs, déjà pour partie meublés par la Société Borgeaud qui avait pignon sur rue à Montrouge même, mais où tout restait à faire. Avec cet avantage que, positionné au rez-de-de chaussée d’un immeuble où l’accès à la bibliothèque se faisait à l’étage supérieur, j’acquis rapidement une indépendance quasi totale, comparativement à la norme de ce genre d’établissement où la discothèque n’est qu’un département, parmi d’autres, de la bibliothèque (on ne disait pas encore médiathèque). La bibliothécaire étant ce qu’elle était, j’acquis très rapidement l’oreille du secrétaire général avec qui, le fonds ayant été ouvert au public en janvier 1980, je négociai moi-même un budget indépendant de ce que, dans le monde des bibliothèques, on appelait “animation”, et tirait ainsi parti d’un petit auditorium mitoyen de la salle de prêt pour organiser des concerts gratuits.

Ma première initiative fut, si mes souvenirs sont extacts, de faire venir le musicien indien, joueur de vina, Nageswara Rao dont j’avais fait la connaissance à la Fac de Nanterre dans un cursus de musicologie du département de philo consacré aux traditions orales extra-européennes, pour une prestation qui fut à la fois concert et initiation à la musique karnatique. Je revois encore le secrétaire général qui m’avait fait l’honneur d’assister à cette première manifestation, assis parterre dans un coin, et manifestement ravi. La partie était gagnée, j’avais mon budget. Le 6 juin 1981, il s’ensuivit un concert que me proposa Yves Riesel. Plus tard, co-fondateur de Qobuz, il avait partagé mes débuts de critique musical dans les pages d’Antirouille entre 1975 et 1978. Cherchant à promouvoir la violoncelliste Susan Ramonet, il avait vu dans mon auditorium le lieu idéal pour roder un répertoire de choix : les Suites pour violoncelle seul de Bach. Grand moment de musique, à six mètres maximum de l’instrument; et – en dépit des grandes références que je m’appliquais à proposer à mes emprunteurs (Casals, Tortelier, Fournier, André Navarra, Rostropopo) –, je tiens toujours en grande estime le CD qu’elle enregistra plus tard, en 2000 pour Arkes Records.

La suite ? Ce fut peut-être un vieux crapaud Pleyel dont la Mairie ne savait trop quoi faire et qu’inaugura Hervé Lavandier ce 1er avril 1981, en duo avec le violoniste Pierre Blanchard. J’avais fait la connaissance de ce dernier après son installation à Paris en 1978 et l’avait probablement croisé au Cim où il enseignait, collaborant par ailleurs avec Yochk’o Seffer, Didier Levallet (qui venait de monter son Swing Strings System); et je serai bien étonné de n’avoir pas été entendre auparavant le duo Lavandier-Blanchard au Caveau de La Montagne.

Pour son numéro de mars 1980, Jazz Hot avait voulu faire sa Une sur le renouveau du violon jazz en France et avait souhaité réunir sur une même photo Dominique Pifarély, Michel Ripoche, Pierre Blanchard et Didier Lockwood. Ce dernier – ou son producteur – n’ayant pas souhaité se voir associé à trois nouveaux venus dont il était l’aîné de quelques mois pour Blanchard et Pifarély et le cadet de 9 ans pour Ripoche, Laurent Goddet décida de maintenir sa une sans Lockwood sous le titre les “3 Mousquetaires du violon”, leur D’Artagnan faisant l’objet d’un encadré biographique dans les pages, sur le même double que les trois autres qui se prêtaient au jeu d’une interview collective sur trois pages bien pleines en un temps où la maquette était conçue pour être au service du texte et non l’inverse. En 1981, on vit Blanchard et Pifarély succéder à Lockwood chez Levallet, et ils appartenaient tous à une génération marquée par Stéphane Grappelli, Michel Warlop (Blanchard le citait tout particulièrement), Jean-Luc Ponty et Zbigniew Seifert.

En accueillant Blanchard, j’avais le sentiment de faire entendre à mon public un héritier direct de ce violoniste polonais (victime d’un cancer en février 1979 après avoir émigré aux États-Unis) et m’étais efforcé d’enrichir le fonds de la discothèque de Montrouge des deux disques alors les plus accessibles sur le marché (les commandes publiques limitant le choix des fournisseurs) : “Man of the Light” de 1977 (avec Joachim Kühn, Cecil McBee et Billy Hart) et “Passion” de 1978 (avec John Scofield, Richie Beirach, Eddie Gomez, Jack DeJohnette et Nana Vasconcellos).

Là encore ni notes ni comptes rendus, sinon le souvenir de beaucoup d’enthousiasme. Seuls mes négatifs photographiques témoignant de cette soirée, les regardeurs les plus attentifs pourront déduire, observant le couvercle du piano sur l’un de mes clichés, la date précise de 1981 à laquelle eut lieu ce concert et de l’esprit de décontraction et de complicité qu’il existait dans l’organisation de ces concerts. Franck Bergerot

PS : je retrouve dans le journal de mon père, toujours très fidèle, en toute innocence, aux concerts que j’organisais, ces lignes de néophyte : « Le pianiste qui n’a rien d’efféminé a un fin visage de demoiselle ou d’ange de Fra Angelico sous un botte de cheveux blonds en vrac. Il a 22 ans, un enfant, et compose joliment. Il se nomme Hervé Lavandier. Le violon, Pierre Blanchard, excellent violon, timide et conscient de sa valeur, se tord comme une flamme pour extraire de lui la musique, et danse, danse, sans que ses pieds changent de place. Je patauge, cherche des thèmes, essaie de suivre les improvisations. Me touchent surtout deux ballades, l’un de Miles Davis et l’autre de l’un de ces deux jeunes gens où je crois retrouver quelque langueur germano-romantique. » J’ai bien souvent moi-même – pour ne rien dire de mes confrères – pu me montrer au moins aussi candide dans mes comptes rendus.

Mes relations avec les avant-gardes de l’improvisation ont toujours été changeantes, de l’adhésion enthousiaste à une certaine détestation, mon intérêt pour le free jazz ayant été douché par certains expériences qui n’avaient d’autre mérite que d’être excessives et/ou brouillonnes, la figure d’Anthony Braxton ayant constitué pour moi l’exemple d’une exigence à la free music. La traque du cliché et du moindre geste relevant d’une mémoire entrait en contradiction avec une certaine idée d’héritage propre au jazz, et l’irruption d’approches purement bruitistes à tendance punk suscitait chez moi, selon l’humeur du moment, le contexte et le talent réel ou supposé des musiciens, pur émoi, attention bienveillante ou rejet sans appel. Et puis, ma fréquentation du CIM me plaçait sous influence. Après tout ne venais-je pas de passer deux ans à ânonner l’anatole et ses VI-II-V-I dans tous les tons sous l’œil sourcilleux du bon professeur Fohrenbach ? Et peut-être que, déjà, de guerre lasse, j’avais quitté son cours pour me confier à Claude Tissendier qui tenta me faire mieux maîtriser mes doigts, l’articulation de mon phrasé… « Souris, me disait-il. Imagine que tu es premier alto au Lido et que tu joues pour les plus belles filles du monde. » Jean-Louis Chautemps, qui ne dédaignait ni les avant-gardes ni les jolies filles, ne m’aurait pas dit autre chose.

Tout ça m’entrainait assez loin de ce qui se tramait rue Dunois. Occupés par un collectif porté sur les Arts de la rue et l’agit-prop depuis 1976, ces locaux industriels désaffectés trouvèrent un animateur plus structuré que d’autres pour donner une colonne vertébrale à la programmation du lieu à partir de 1979 : Sylvain Torikian qui deviendrait bientôt l’un des principaux animateurs et interlocuteurs de cette zone floue et mouvementée que l’on appela les nouvelles musiques improvisées notamment au sein du Japif (Jazz Action Paris Ile de France. Cf. portrait complet et bien tourné sur le site de Nato Music). Avec le soutien de François Tusques qui prêta son piano, on y vit d’ailleurs s’épanouir un panorama beaucoup plus large que celui de la seule avant-garde, si l’on songe qu’Alain Jean-Marie fut l’un des premiers habitués de ce Pleyel avec Bobby Few et Georges-Édouard Nouel.

On y vit bientôt défiler les avant-gardes françaises, européennes, nord-américaines de passage ou résidant à Paris, voire du jazz plus conventionnel. Je mis un certain temps à fréquenter le lieu. Habitant le 18e arrondissement et travaillant à Montrouge, aller jusqu’au M° national pour descendre cette longue et interminable rue peu éclairée me semblait une épreuve à laquelle je préférais les curiosités s’offrant à moi tout au long de la ligne 4, du Cim quasi à ma porte au Petit-Journal Saint-Michel (où l’on n’entendait d’ailleurs pas seulement du dixieland que d’ailleurs je ne négligeais pas) en passant par le New Morning qui n’allait pas tarder à ouvrir et le Dreher qui n’allait pas tarder à fermer, sans oublier le Petit Op’.

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Ce 31 mars 1981, me doutais-je de l’importance de ce que j’allais écouter ? Avais-je quelque conscience de ce qui se passait à l’époque à New York ? Avais-je entendu parler de la No Wave, de ce que l’on appellerait bientôt la Downtown Scene, de James Chance & the Contortions et de Sonic Youth, de DNA, Arto Lindsay et Ikue Mori, de John Lurie et ses Lounge Lizards, d’Eugene Chadbourne et John Zorn, de Bill Laswell et Material ? J’étais probablement venu sur le nom de Fred Frith dont je connaissais l’existence pour avoir lu son nom parmi les Anglais de Henry Cow que j’assimilais à une sorte déviance free de l’école dite de Canterburry… vision très approximative mais, après tout, il n’est pas un de ses membres du milieu des années 1970 (Geoff Leith, Tim Hodgkinson, John Greaves, Chris Cutler, Peter Blegvald, Lindsay Cooper et Frith en personne qui s’installerait à New York à la fin des années 1970) qui ne figure à l’index de l’ouvrage d’Aymeric Leroy consacré à la dite école.

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Qu’ai-je retenu de ce concert de Massacre (déjà programmé la veille) ? Sinon qu’il y avait là quelque chose qui relevait du “massacre”, massacre sonore porté au statut d’art musical, comme le revendiquerait d’une certaine manière le titre de l’album “Killing Time”* que le groupe enregistra “live” à Dunois même (ce soir-là ? Les discographies le date d’avril) avant de le compléter en juin à Brooklyn. À réécouter aujourd’hui le disque publié en septembre 1981 sur Celluloid, c’est assez ludique, insolent certes et violent – le volume sonore devait être assez élevé – mais somme toute assez réjouissant. Lorsque Fred Frith ne fait pas surgir de sa guitare toute une volière, il a ses moments d’un lyrisme certes erratique et brumeux mais assez captivant. Après tout, la prestation d’Henry Kaiser invité du Rova Saxophone Quartet (découvert sans guitare quelques mois plus tôt à Moers) sur “Dare Devils” devait m’avoir préparé à ce genre de guitare. C’était en tout cas la première fois que je voyais jouer d’une guitare ainsi posée à plat sur une table, même si d’autres s’y étaient essayés avant lui.

Dans sa chronique pour Jazz Magazine, Olivier Danos disait avoir entendu dire dans le public : « Ça encore, ça va parce que c’est du rock, mais Derek Bailey, c’est vraiment insupportable. » Aurait-il surpris ceci dans ma bouche ? Je ne le pense pas. Toujours est-il que (mon carnet de négatifs attestera que j’étais pris ailleurs) je ne suis pas retourné à Dunois pour écouter Derek Bailey qui s’y produisait en solo du 2 au 4 avril, à la même affiche que Evan Parker et Han Bennink, en clôture d’une programmation anglaise : Lindsay Cooper solo (les 13 et 14 mars), Richard Beswick et Phil Wachsmann (les 17 et 18), Lol Coxhill solo (les 27 et 28). Franck Bergerot

* C’est par cette première référence, dès que je pus en faire l’acquisition, que j’informai les adhérents de la Discothèque municipale de Montrouge que je venais d’ouvrir de l’existence d’un nouveau courant new-yorkais. J’étais loin d’en avoir pleine conscience mais je pus en suivre l’évolution au fil des parutions de “Temporary Music” de Material à “Golden Palominos”, et même jusqu’à “Future Schock” de Herbie Hancock, co-produit par Bill Laswell.

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Mike Zwerin (1930-2010) portait volontiers le chapeau mais était connu à Paris pour sa double casquette de journaliste-écrivain et tromboniste. New-Yorkais, étudiant à la High School of Music and Art, il avait participé à l’âge de 18 ans à une jam session au Minton’s. On était en 1948 et, Miles Davis qui passait par là l’avait invité à se joindre le lendemain à une répétition : il s’agissait du fameux nonette que Miles était en train de constituer pour les premiers concerts septembre 1948 au Royal Roost. Il figure ainsi sur l’enregistrement radio du 4 septembre 1948 mais sera rapidement remplacé par un certain Ted Kelly puis, pour les séances Capitol, par Kai Winding ou J.J. Johnson. Après quoi on suit sa trace dans les discographies de Claude Thornhill (années 1950), Maynard Ferguson, Bill Russo, les différente émanations orchestrales de l’Orchestra of USA créé par John Lewis et Gunther Schuller, doublant souvent dans le années 1970 à la trompette basse. En 1967, il figure sur “The Magic of Ju-Ju” d’Archie Shepp. Il réapparaît en 1977 en Europe dans une Trumpet Machine (Franco Ambrosetti, Palle Mikkelborg, Kenny Wheeler, Jon Faddis, Woody Shaw), puis dans le Concert Jazz Band de George Gruntz.

Résident à Paris, il trouve alors sa place dans le Celestial Communications Orchestra d’Alan Silva et monte un trio avec Christian Escoudé et Gus Nemeth (“Not Much Music”), puis apparaît en 1980 sur le premier disque de Michel Petrucciani, avec Louis Petrucciani et Aldo Romano. Faute d’avoir gardé quelque souvenir de ses qualités instrumentales (il jouait ce soir-là de la trompette basse), je garde en mémoire une silhouette d’Américain à Paris, qui faisait autorité comme journaliste, ancien de Village Voice, correspondant de Down Beat et de l’International Herald Tribune.

La réputation de Glenn Ferris était toute autre. Je découvrais alors son existence comme associé au Dolphin Orchestra du saxophoniste Jean-Pierre Debarbat qui venait de se métamorphoser en Collectif de la Planète Carré, fidèle à Olivier Hutman, Frédéric Sylvestre et Jacques Vidal. À l’été 1980 était paru sous le nom de Glenn Ferris “A Live (with Collectif Planete Carré)” et l’arrivée de ce tromboniste sur la scène parisienne avait suscité un certain émoi.

Les connaisseurs avaient déjà repéré son nom au sein du big band de Don Ellis dès 1968, alors âgé de 18 ans (“Autumn”), avec lequel il fit ses premiers pas sur le territoire français à l’occasion du concert d’Antibes-Juan-les-Pins de cette même année 1968. Par la suite, on l’avait remarqué parmi la section de vents de Billy Cobham au coude-à-coude avec les Brecker Brothers (“Total Eclipse”, 1974 ; “A Funky Thide of Sings”, 1975). On savait moins qu’il figurait parmi le pléthorique effectif du “Grand Wazoo” de Frank Zappa et qu’il avait tourné en 1972 au sein de la version subséquente des Mothers of Invention surnommée “Petit Wazoo”. En 1979, il inaugurait les débuts discographiques de Tim Berne (“The Five-Year Plan”). Et Paris découvrait désormais ce tromboniste à l’expressivité mingusienne.

Faute de souvenirs précis (ils sont encore moins précis que la définition de ces quelques clichés scannés directement d’après négatifs), la rythmique mérite aussi quelques commentaires. À la guitare, André Condouant est une figure du jazz antillais. Né en 1935 à Pointe-à-Pitre (mort en Guadeloupe en 2014), contrebassiste de Robert Mavounzy, il s’est fait connaître à Paris à partir de 1957 auprès d’Al Lirvat ; puis passé à la guitare, il rejoint l’orchestre “typique” de Benny Bennett et commence à fouler les scènes du jazz avec l’organiste Lou Bennett. Vivant à Stockholm puis Berlin Ouest on l’aura entendu auprès de Dexter Gordon et Art Farmer, puis de retour en France avec Griffin. Sur le label guadeloupéen Debs, il enregistre son premier disque en 1970 entouré d’Eddy Louiss, Percy Heath et Connie Kay (“Brother Meeting” où son Blues For Wes honore son ascendance) et réitère en 1979 avec Richard Raux, Michel Graillier, Sylvain Marc, Tony Rabeson et Jean-Pierre Coco (“Happy Funk”). En 1981, il est à quelques mois de son troisième disque qui inaugure un partenariat régulier avec Alain Jean-Marie (“André Condouant”, accompagné de Patrice Caratini et Oliver Johnson).


Quant à Jacques Vidal (ici hors champ de mes clichés) et Éric Dervieu, c’est la génération montante. Ils viennent de collaborer sur le disque “2 +” (soit Frédéric Sylvestre-Jacques Vidal + Éric Lelann-Éric Dervieu) et on ne cessera de les entendre, Jacques Vidal souvent sous son nom, Éric Dervieu auprès René Urtreger qui lui restera fidèle, mais aussi notamment au sein du trio Sellin/Del Fra/Dervieu (“Happy Meeting”).

C’était le seul concert annoncé ce jeudi 26 mars 1981 dans les pages programmes de Jazz Magazine hors la rubrique “club” où figuraient le Quatuor de Saxophones (Jean-Louis Chautemps, François Jeanneau, Philippe Maté, Jacques Di Donato) à la Chapelle des Lombards ; le duo  “Cara-Fosset” (Patrice Caratini et Marc Fosset) au Petit Opportun ; le Funky Jazz Quartet de mon ami le guitariste Giles Ventadour (René Gervat, Raymond Delage qui était probablement le leader et Bernard Planchenault) comme tous les mardis et jeudis au Ramada Hôtel de Vélizy 2 ; Est-ce bien raisonnable ? (trio dont le saxophoniste était Thierry Maucci et qui signait cette année-là son seul et unique disque) au Doyen de Montpellier.

Que n’ai-je prolongé mes émotions trombonistiques ce soir-là au Caveau de la Montagne avec René Urtreger, le contrebassiste Luigi Trussardi et un autre grand tromboniste : Luis Fuentes. Franck Bergerot