À Jazz à Juan, Keziah Jones a rappelé que la créativité ne s’arrête pas au bord de la scène. Du BlueFunk de la Pinède à la jam session de l’Ambassadeur, où amateurs éclairés et musiciens de renommée internationale partagent le même groove, la soirée s’est achevée comme elle avait commencé : sous le signe de la liberté.
La (Ré)Créativité de Keziah Jones
La grosse caisse plante le décor. La basse attrape les hanches. La guitare découpe l’air en contretemps. Le funk avance toujours un peu avant le temps, un peu après aussi. Il refuse la ligne droite et préfère les virages. Sur scène, Keziah Jones apparaît tout de noir vêtu. Silhouette longiligne, guitare plaquée contre lui comme un secret qu’il accepterait pourtant de partager pendant deux heures. Plus rien ne rappelle l’homme posé rencontré quelques heures auparavant. En interview, la voix est douce, presque intérieure. Il raconte qu’il écrit depuis l’âge de huit ans. « J’écris mes pensées depuis que j’ai huit ans. » Au départ, explique-t-il, c’était une manière de « me suivre à la trace », de conserver une mémoire de lui-même alors qu’il quittait très jeune sa famille d’origine nigériane pour aller étudier en Grande-Bretagne. Puis les notes quotidiennes sont devenues « de la poésie, des idées imaginées », avant de se transformer « en histoires, en paroles et en concepts ». Lorsqu’on lui demande s’il est peintre, écrivain ou musicien, il refuse les frontières. « Je n’ai jamais vraiment séparé dans ma tête la peinture de la musique. Je pense que c’est une seule chose, juste de la créativité qui s’exprime de toutes les manières possibles. » L’ancien étudiant destiné à reprendre l’entreprise d’ingénierie de son père n’a peut-être jamais cessé d’être ingénieur. « Pour moi, la partie ingénierie, c’était la capacité de construire quelque chose de nouveau. »


Rhythm Is Love
Sur scène, cela s’entend. Les pédales d’effets deviennent des outils d’architecture. Les riffs se superposent, se démontent, se reconstruisent. Les textures se fabriquent en direct. Inventeur du mot BlueFunk, ce territoire où le blues rencontre le funk sans demander la permission au jazz, Keziah Jones déroule un concert placé sous le signe du groove. Ici, tout est affaire de pulsation. Les anciens titres, tels Millions Miles From Home, dialoguent avec les nouvelles compositions. Au milieu du concert, il cite ses maîtres à qui il rend hommage : John Coltrane, Fela Kuti ou Jimi Hendrix. Dans sa musique et sa façon de se donner entièrement sur scène, l’ombre de Prince traverse même la Pinède. À ses côtés, Morris Pleasure fait beaucoup plus qu’accompagner. Le pianiste et claviériste, passé notamment par George Duke, Ray Charles ou Michael Jackson, injecte cette élégance funk dont il possède le secret. Ses nappes épaississent le groove, ses accords relancent la machine. La rythmique respire. Les corps commencent à suivre. Le début du concert demande pourtant un temps d’apprivoisement. Comme certaines rencontres qui ne révèlent leur vérité qu’après quelques silences. Puis, progressivement, les boucles se mettent à tourner plus vite, les riffs deviennent contagieux, les refrains familiers apparaissent. Keziah Jones s’agenouille au milieu de ses pédales, tourne les potentiomètres comme un chercheur devant son laboratoire sonore. Il modèle les fréquences avec les mains autant qu’avec la guitare. La Pinède danse enfin. Le rappel sur Rhythm Is Love agit comme une décharge électrique. Sous les étoiles de Juan-les-Pins, le funk retrouve sa fonction première : faire circuler l’énergie entre la scène et le public qui finissent par se synchroniser.

Jam session : entre amateurs et célébrités
Mais à Jazz à Juan, les concerts ne s’arrêtent jamais vraiment. Quelques centaines de mètres plus loin, la jam session prend le relais à l’hôtel Ambassadeur. Nils Indjein aux claviers et au chant, Thomas Braganti à la basse, Maxime Aigon à la batterie installent immédiatement une ambiance festive et bienveillante où chaque musicien, amateur de bon niveau ou professionnel, est le bienvenu pour jouer. Le public, entre locaux, amateurs de jazz, touristes, habitués du festival , de Paris à Chicago en passant par Tokyo, n’hésite pas à se lever pour aller danser. Ce soir-là, ultime surprise quand les musiciens de Keziah Jones arrivent. Le batteur lance simplement, avec une joie enfantine et un sourire d’une lumière digne de ceux qui vivent au rythme de leur passion, : « I want to play. » Pas de vedettariat, pas de protocole, seulement l’envie de jouer. Après un morceau à l’énergie folle, Nils Indjein lance un appel dans le public: « If Mo (Morris Pleasure) is here, tell him to come, he is one of my idols! » En quelques secondes, la hiérarchie disparaît. Les grandes scènes et les petites ne font plus qu’une. Les musiciens se passent les solos comme on se transmet une histoire. Un jeune artiste peut partager le même morceau qu’une légende. Quelques instants plus tôt, Cory Wong, guitariste des Fearless Flyers, et le bassiste Mark Lettieri du groupe avaient eux aussi rejoint la fête. Peut-être est-ce cela, finalement, l’esprit du jazz dont parlait Keziah Jones lorsqu’il nous confiait : « L’improvisation, l’esprit de liberté… la capacité de décrire les choses de plusieurs façons différentes. »Le funk fait danser les corps. Le jazz, lui, trouve toujours une manière inattendue de faire danser les rencontres.
Hanna Kay
Crédit photo : (c) Jazz à Juan – M. Igersheim
À Jazz à Juan, Fatoumata Diawara a transformé la Pinède en un espace de liberté avec le groove pour langage universel. Héritière des traditions mandingues, nourrie de folk, de funk et de jazz, la chanteuse malienne a célèbré la différence, la voix des femmes et l’ouverture aux autres avec une énergie qui fait danser autant qu’elle fait réfléchir.
De l’intime à l’universel
Il faut voir l’énergie qui se déploie dès les premiers morceaux. Guitariste, chanteuse, meneuse de scène, Fatoumata Diawara entraîne le public dans son mouvement. Peu nombreux sont les artistes capables de faire se lever l’ensemble du public de la Pinède en première partie de soirée. Mais derrière cette puissance physique, c’est une autre force qui s’impose : celle d’une femme qui parle avec une sincérité désarmante. Née au Mali, d’abord comédienne avant de devenir l’une des grandes voix africaines contemporaines, Fatoumata Diawara rassemble dans son chant les traditions mandingues, ses influences folk et jazz. La musique n’est pas ici résumée à un style mais à une sensibilité au monde.

Quand elle parle de jazz, Fatoumata Diawara évoque la liberté. Pour elle, le jazz est ce lieu où l’on accepte de sortir de sa zone de confort, où les rencontres obligent chacun à grandir sans renoncer à son identité. Ses collaborations avec Herbie Hancock, Roberto Fonseca ou Matthieu Chedid procèdent toutes de cette philosophie : dialoguer avec d’autres cultures sans jamais oublier d’où l’on vient. « Tu apprends forcément, ils t’obligent à sortir de ton confort. J’aime prendre des risques », nous confie-t-elle avant le concert. «Je veux être libre d’être pentatonique et d’aller diatonique, fusionner , à partir du moment où chacun reste soi-même. » Cette liberté est sans doute la meilleure définition de sa musique. Afro-pop, funk, blues mandingue, rock, jazz… Peu importe finalement les étiquettes. Ce qui compte, c’est le groove, cette circulation de l’énergie qui relie les musiciens au public et transforme un concert en confidence universelle. Chez Fatoumata Diawara, la musique est une nécessité. « La musique est pour moi comme un petit monde que j’ai créé pour moi-même, pour pouvoir me réfugier. Quand j’écris ma musique , je ne pense pas trop à ce que les gens vont dire. J’exprime ce que j’ai sur le cœur. » Entre deux chansons, elle évoque son père regretté disparu, celui qui l’a toujours encouragée lorsqu’on lui reprochait d’être différente, « trop sensible » , dit-elle avec ironie, comme un doux reproche à une société qui ne laisse pas assez s’exprimer la part de sensible, surtout chez les enfants. Elle célèbre cette différence comme une force. Entre deux morceaux sur scène, elle évoque les enfants autistes, handicapés, ceux qui ne peuvent pas voir avec les yeux, mais seulement avec le cœur, et c’est là où la musique rassemble.

Fatoumata Diawara : « Le jazz, c’est la liberté »
Son histoire de vie commence par une confrontation avec la foi, avec le destin. En interview, elle raconte combien la disparition de sa sœur aînée, alors qu’elles étaient presque des jumelles, a bouleversé son existence vers l’âge de 7 ans. « Ça m’a permis de comprendre que le temps était précieux. J’aime vivre les choses à 200 %. » Vivre comme une survivante et c’est cette urgence de s’émerveiller d’être vivant qui se transmet sur scène. Cette hypersensibilité, elle ne cherche pas à la cacher. Au contraire. « Je suis une survivante. La musique, c’est l’énergie vitale. C’est une nécessité de composer, de créer, de s’exprimer. » On comprend alors pourquoi son engagement politique ne ressemble jamais à un discours. Il naît de cette conviction que chanter aide à accepter l’inacceptable. « Je chante pour accepter les choses. Comme si c’était un passage nécessaire pour trouver mon équilibre. Pour accepter des choses injustes. » Avec les vibrations de sa voix, son objectif est d’éveiller les consciences sur le monde, de s’ouvrir à l’autre. Cette même exigence traverse son regard sur les femmes. Avant le concert, elle explique combien le jazz représente pour elle un espace d’émancipation. « J’aime bien voir la femme dans le jazz. Elle est plus dans la voix, il y a plus de profondeur dans le jazz. Elle n’est pas que le corps, elle est la voix. Il faut que la future génération entende que la femme a le choix de ne pas être qu’un corps. »
Sur scène, ces mots prennent une résonance particulière lorsqu’elle invite les femmes à se rapprocher, à occuper l’espace, à ne pas se laisser intimider. Elle-même soigne son élégance, mais refuse les injonctions qui réduisent les artistes féminines à leur apparence. Elle rappelle son éternelle lutte contre l’excision, contre les mariages forcés. Chez elle, le corps danse parce que la voix parle.
La dernière partie du concert donne de l’espoir. Fatoumata Diawara reprend Imagine de John Lennon. Quelques mots suffisent à rallumer cette utopie fragile qui traverse les générations : « Imagine all the people living life in peace… » (Imagine tous les gens vivant en paix). Dans une époque traversée par les conflits, l’hommage sonne moins comme une nostalgie que comme une transmission. Aux grands anciens succède une artiste qui revendique l’héritage tout en le réinventant. Une femme qui puise dans le Mali, le jazz, le funk, le rock et les musiques du monde pour rappeler la nécessité d’un monde égalitaire entre homme et femmes, un monde où l’on ferait attention à l’autre et au vivant tout simplement.
Hanna Kay
Crédit photos : Jazz à Juan – M. Igersheim
Chez Goran Bregovic, la joie n’est jamais naïve. Elle danse toujours avec la tragédie, comme le suggère le nom de son «Orchestre des Mariages et des Enterrements». À Jazz à Juan, le compositeur des musiques des films d’Emir Kusturica a rappelé ce 15 juillet 2026 qu’avant d’être une fête, la musique est peut-être une manière de continuer à croire en l’humanité.
De la tendresse en fanfare
Ni tout à fait concert, ni tout à fait spectacle, plutôt une fête populaire , une procession, une troupe, une noce qui pourrait, quelques mètres plus loin, devenir un enterrement avant de repartir aussitôt en farandole. C’est par une blague juive qu’il ouvre le début du concert . Rebecca Weiss aperçoit chaque jour, depuis soixante ans, M. Horowitz prier devant le Mur des Lamentations à Jérusalem. Elle finit par le questionner ce qu’il demande inlassablement à Dieu. Après un silence, l’homme répond : « J’ai l’impression de parler à un mur. » Bregovic sourit, puis ajoute : « N’attendons pas de Dieu qu’il réconcilie les peuples. C’est à nous de le faire. » La salle applaudit. La plaisanterie a la légèreté des contes populaires mais la gravité de notre époque. Dans la bouche de celui qui a traversé l’éclatement de la Yougoslavie, l’une des guerres les plus meurtrières qu’ait connue l’Europe depuis 1945, ces mots résonnent autrement. Né en 1950 d’une mère serbe et d’un père croate, devenu dès les années 1970 l’une des plus grandes figures du rock des Balkans avant de conquérir le monde par ses musiques de films, Bregovic parle moins de politique que d’humanité. Et sa musique en est peut-être la plus belle traduction. Les premières notes de La Nuit de la Saint-Barthélemy, écrite pour le film La Reine Margot (1994) de Patrice Chéreau, installent immédiatement cette tension permanente entre beauté et chaos. On croirait une scène sortie d’un film d’Emir Kusturica, dont Bregovic a composé les musiques du Temps des Gitans (1988) puis d’Underground, palme d’or à Cannes en 1995. Les chœurs résonnent vêtus de noir, deux chanteuses bulgares en costume traditionnel semblent porter plusieurs siècles de mémoire dans leurs voix, les cuivres s’échauffent. Au milieu d’eux, Goran Bregovic, tout de blanc vêtu, ressemble à un personnage qui aurait traversé l’écran pour venir diriger cette étrange cérémonie. Tout, chez lui, relève du contraste. Le noir et le blanc, le sacré et la fête, les fanfares balkaniques et les harmonies liturgiques. On chante en romani, en italien, en latin. Peu importe finalement la langue. L’essentiel est ailleurs : faire de la musique un territoire où personne n’est étranger.



(Sur)vivre en musique
La première partie puise largement dans son univers cinématographique. Les thèmes sont mélancoliques, parfois méditatifs, presque religieux. Puis le compositeur annonce, malicieux : « Maintenant, c’est la partie pour boire et danser. » Les cuivres prennent le pouvoir. Les rythmes s’emballent. Les spectateurs se lèvent presque malgré eux.
Il y a chez Bregovic quelque chose que Romain Gary aurait sans doute aimé : cette façon de répondre au malheur non par le déni, mais par l’excès de vie. Comme si la fête devenait une forme de résistance, comme si l’humour empêchait les frontières de devenir définitives. Le carnaval, ici, n’efface pas les blessures ; il rappelle seulement qu’aucune identité n’est faite pour rester enfermée derrière un uniforme. Dans le public, plus de deux mille personnes accompagnent cette montée en puissance. Les gradins vibrent, les mains battent la mesure, les corps hésitent encore puis finissent par céder à cette énergie irrésistible. Vers la fin, lorsque résonnent les premières notes de Bella Ciao, le théâtre de la Pinède se transforme en immense chœur populaire. La chanson, débarrassée de tout slogan, retrouve sa fonction première : celle d’un chant partagé. Derrière la scène, la Méditerranée en fond d’écran, avec quelques éclats de feux d’artifice au loin, comme un clin d’œil des étoiles. Pendant près de deux heures, Jazz à Juan a retrouvé ce qui fait son âme depuis toujours : un endroit où les musiques circulent plus librement que les hommes, où les histoires les plus douloureuses peuvent encore se raconter sans haine, et où l’on repart avec cette idée simple, presque obstinée, que danser ensemble est peut-être déjà une manière de commencer à se réconcilier.
Hanna Kay
Crédits photos : (c) Jazz à Juan – M. Igersheim
Il y a trois semaines, les guitares et les sourires dansaient sous les arbres du camping de Samoreau, comme si le swing avait le pouvoir de courber l’espace-temps. Aujourd’hui, c’est hélas une autre musique qui s’élève de la forêt de Fontainebleau : celle du feu.
Terre d’amour et de feu
Près de deux mille hectares sont partis en fumée dans la forêt de Fontainebleau. Les images montrent des flammes, des canadairs, des pompiers héroïques. Elles disent qu’il n’y a pas de victimes humaines. Elles ont raison, mais elles oublient les autres morts : les cerfs, les chevreuils, les lapins, les renards. Toute cette vie discrète qui habitait la forêt bien avant nous. À quelques kilomètres seulement, trois semaines plus tôt, un autre feu brûlait. Celui des guitares et du jazz manouche.
Commencer un article sur le Festival Django par un incendie peut sembler étrange. Pourtant, le destin de Django Reinhardt lui-même est né des flammes. En 1928, l’incendie de sa roulotte lui brûle grièvement la main gauche. Il y perd l’annulaire et l’auriculaire. Beaucoup auraient abandonné. Lui inventera une nouvelle manière de jouer, ou plus exactement de vivre, entre ses traditions manouches, la musique populaire des bals musettes, et son amour des airs de musique classique à la Debussy. Comme si parfois un traumatisme obligeait la beauté à renaître.
Chaque année, pendant la semaine du festival Django, Samoreau, non loin de Samois-sur-Seine où Django s’est éteint en 1953, ressemble à un royaume caché. Derrière les caravanes, les tentes et les arbres, le camping devient bien davantage qu’un hébergement du festival. C’est une petite république où la musique tient lieu de langue commune.



Le royaume des Enchanteurs
« Plaire, séduire, donner à croire, à espérer, émouvoir sans troubler, élever les âmes et les esprits, en un mot, enchanter, telle est la vocation de notre vieille tribu », écrivait Romain Gary dans Les Enchanteurs. C’est exactement cela, ou presque. Car une question demeure : les enchanteurs fabriquent-ils une illusion ou révèlent-ils une vérité que notre quotidien a simplement oubliée ? Ici, les adultes retrouvent sans pudeur leur âme enfantine. Personne ne paraît surpris de voir un violon surgir entre deux caravanes, un accordéon répondre à une guitare peinte, une contrebasse apparaître comme un vieux cheval fidèle. On ne demande pas aux musiciens de jouer : ils commencent naturellement, comme on engage une conversation. Marian Badoi, accordéoniste d’origine roumaine basé en France, accueille les nouveaux venus avec un verre à la main et un accordéon sur les genoux. À peine quelques notes, et les voisins interrompent le rangement des caravanes. Les enfants s’approchent, les adultes sourient, et tel un écho du Joueur de Flûte de Hamelin, attire chanteuses et musiciens. Raphaël Tristan attrape son violon, ajuste sa perruque. « Ici, on m’appelle Yamandu. »Personne ne rit vraiment. Parce qu’ici, tout le monde accepte que l’on puisse devenir un autre pendant quelques heures. L’installation tient dans la simplicité : quelques chaises pliantes, une glacière, des bouteilles d’eau, quelques bières, des étuis de guitare posés dans l’herbe comme d’autres déposeraient leurs valises des vacances. La destination est bien connue de tous, le partage. Le concert, ou plutôt la jam session, n’est jamais annoncé. C’est le prolongement spontané des moments de vie. Un guitariste entre dans une conversation frottant quelques cordes comme quelqu’un diraient quelques mots. Les autres répondent. Les phrases deviennent des chorus, les silences deviennent des interrogations pour la prochaine note, et on reste accroché, fasciné par cette fulgurance collective improvisée au coin d’une table. Réapprendre à vivre peut-être, c’est-à-dire apprécier l’instant avec l’émerveillement d’un enfant. Le jazz manouche retrouve sa définition la plus juste : non pas un style musical, mais une façon de faire société.



Il etait une fois en jam
Alors les personnages apparaissent comme dans un conte. Jean, dit Johnny Sunshine saisit sa contrebasse comme un cowboy du Far West retrouve sa monture. Les archets galopent, l’accordéon accélère, le violon poursuit la course. On ne sait plus très bien si l’on écoute des musiciens ou si l’on regarde un vieux film dont les images auraient décidé de sortir de l’écran.
La violoniste Aurore Voilqué passe discrètement écouter quelques morceaux. Elle glisse au détour d’une conversation les premières confidences sur Balkan Ladies Connexion, son prochain album sur le label Ouest à la couverture pleine d’énergie de vie illustrée par Joann Sfar. Reunissant six femmes talentueuses, les nouveautés circulent ici avant les communiqués de presse, de bouche à oreille, comme les secrets que les lutins confient aux enfants.
Plus loin, Marcia Bamberg, telle la fée des fleurs, chante “La Foule” avec Dominique Paats à l’accordéon. Les visages s’éclairent. Les inconnus deviennent partenaires de danse sans même avoir échangé leurs prénoms. Puis surgissent, au détour d’une autre caravane, des musiciens d’Amérique latine du groupe Django Sessions. Les frontières disparaissent comme elles s’effacent toujours dans le jazz. Buenos Aires rejoint Samoreau. Les Balkans croisent les caravanes. Les valses, les czardas, les airs populaires et le swing inventé par Django se donnent rendez-vous sous les arbres. Le public s’attroupe peu à peu et les applaudissements s’entendent de plus en plus loin. Le succès se mesure ici à l’écho. Entre deux bains dans la Marne, les stars passent parfois sans que personne ne les remarque. Matcho Winterstein devant sa caravane, guitare en bandoulière. Quelques notes seulement, mais qui suffisent à comprendre la poigne d’une main gauche de fer.



Ici, les virtuoses n’ont pas besoin de scène pour exister. . Les lieux de vie sont la véritable scène. Une caravane, une table de camping, un coin d’herbe suffisent. Comme dans les films de Tony Gatlif, les plus beaux personnages ne jouent pas un rôle : ils vivent. Les meilleurs acteurs sont les gens qui ne font pas semblant, mais qui incarnent leur propre histoire. Les grandes scènes font rêver sous l’illusion des projecteurs, le camping de Samoreau raconte les histoires humaines. Peu importe son origine, on y croise des gadjos (mot pour désigner les non-gitans), des manouches, des familles, des enfants, des anciens, des inconnus qui repartent en se promettant de revenir l’année suivante. La musique ne sert pas à impressionner, mais à accueillir. Pendant quelques jours, chacun accepte cette illusion magnifique : un monde où personne ne se presse, où les sourires ne sont pas fabriqués, où les chansons remplacent les discours.
Les lois de la relativité musicale
En raison des orages annoncés, nous avons choisi de rejoindre le camping de Samoreau dès la fin de l’après-midi. Et déjà, la vie y bouillonnait. Les guitares passaient de main en main, les rires circulaient d’une caravane à l’autre. On devinait pourtant que le véritable enchantement viendrait plus tard. Ici, la nuit possède sa propre lumière. Quelques guirlandes suspendues aux auvents suffisent à transformer le camping en village de lutins, où les musiciens apparaissent comme par magie. Certains n’arriveront qu’à la tombée de la nuit et joueront jusqu’à l’aube. Les frères Krief, Lior et Ezechiel, parmi les plus fins guitaristes manouches de leur génération, Steven Reinhardt, descendant de Django, aussi fulgurant dans les cavalcades virtuoses que bouleversant dans la nostalgie qui affleure sous ses cordes, ou encore Mario Forte, ce violoniste qui dessine des nuages avec son archet, ou Adrien Moignard, qui vient de sortir un nouvel album Choc Jazz Magazine. À Samoreau, les plus belles histoires commencent souvent tard, comme des confidences quand les scènes officielles se taisent.

Est-ce vrai ? Ou est-ce simplement ce dont nous avons besoin pour continuer à croire que les hommes savent encore vivre ensemble ? Peut-être Romain Gary répondrait-il que la question importe peu. Les enchanteurs ne sont pas là pour faire oublier le réel. lls sont là pour rappeler que, certains soirs, la musique courbe l’espace-temps. Les heures cessent de s’écouler normalement, les inconnus deviennent des proches, quelques accords suffisent à abolir les distances et les minutes partagées se comptent en années-lumières.
Alors, tandis que la forêt de Fontainebleau panse aujourd’hui ses blessures, les souvenirs de Samoreau résonnent autrement. Le feu avait déjà croisé la route de Django Reinhardt. Il avait brûlé sa roulotte, meurtri sa main, mais jamais son imaginaire. Sa musique, elle, continue de traverser le temps comme si, elle aussi, refusait d’obéir aux lois ordinaires de la physique.
Hanna Kay / Crédits photo : (c) Maxim François
À Ajaccio, la scène a du panache. Napoléon monte toujours la garde, du haut de sa statue, au-dessus du théâtre de Verdure du Casone. De Ray Lema à Maria Froes, de Luz Casal à Omar Sosa, des styles musicaux différents mais une même conviction qui traverse cette édition du 1er au 4 juillet 2026 : le jazz n’est peut-être pas seulement un genre musical, mais une manière d’être libre.
Une scène entre ciel et mer
Ce soir du 1er juillet, le plateau se partage entre le pianiste congolais Ray Lema et la nouvelle génération brésilienne de la bossa-nova, Maria Froes. Même la lune s’est invitée, timide derrière les nuages, comme une beauté qui n’ose pas se dévoiler. Les sentiments ont suivi, préférant dans la pudeur de la nuit, les notes aux mots. La musique possède ce pouvoir singulier : celui d’effleurer l’imagination, d’ouvrir la porte des rêves, jusqu’à brouiller la frontière entre songes et souvenirs. Créé en 2002 sous l’impulsion de quelques passionnés de jazz insulaires, Jazz in Aiacciu a traversé les décennies comme traversent les existences : avec des élans, des silences, des interruptions. 2026 est sa 24ème édition. La musique n’a pas d’âge. À 80 ans, Ray Lema a le corps et l’âme d’un jeune premier, dans ses intentions rythmiques, l’énergie qu’il transmet et les grooves qu’il lance avec malice. Le groupe répond avec une précision jubilatoire et le son engagé et mélodieux du saxophoniste Irving Acao, capte l’attention de l’audience.

Deuxième partie de soirée avec, Maria Froes qui, à seulement 23 ans, regarde, elle aussi, vers l’avenir sans jamais oublier ceux qui l’ont précédée. Des compositions mais également sa reprise de Tempo de Amor , de l’immense Baden Powell, qui résonne comme un salut respectueux à ceux qui ont façonné cette musique avant de la transmettre. Peu de place à l’improvisation, des airs de pop et de musique brésilienne. Dernier rappel, Maria Froes livre une version lumineuse de Sodade, immortalisée par Cesária Évora. Sa bassiste troque la basse électrique pour la contrebasse. Une sensualité suggérée, naturelle, qui emmène le public à la danse comme une histoire d’amour qui sans jamais poser de questions, trouve d’elle-même le chemin du cœur. À gauche de la scène, la Méditerranée. Au-dessus, les étoiles. On pense alors à ceux qui, sur d’autres rives, lèvent les yeux vers le même ciel. Les frontières dessinent des cartes. Les vibrations, elles, ignorent les géographies et c’est le pouvoir de la musique.


Is that Jazz ?
Dans la programmation, tout n’est pas du jazz à proprement parler. Programmée le lendemain, Luz Casal n’est pas une chanteuse de jazz. Pourtant, en l’écoutant parler de la scène, on retrouve des points communs montrant que le jazz dépasse le simple style musical mais se cache aussi derrière une intention et une façon de partager l’instant. « Chaque concert est différent. C’est un moment unique selon l’énergie de chaque instant», confie-t-elle. Connue dans le monde entier pour Piensa en mí ou Historia de un amor, elle refuse les automatismes. Pas de chorégraphie, pas de danseurs, seulement une énergie qui circule entre la scène et le public. « Quand les gens sont debout, quand ils sont assis, quand ils applaudissent d’une certaine manière, cela vous donne de l’élan. C’est pour cela que chaque concert est différent. » Pour elle, le véritable succès ne se mesure ni aux chiffres ni aux récompenses. « Le meilleur succès, c’est le partage ». Lorsqu’on lui demande d’où viennent les mélodies, elle hésite. « C’est Dieu, c’est l’esprit, c’est l’âme… je ne sais pas. » Puis elle ajoute que chanter est toujours un acte de vulnérabilité. Une confiance accordée à sa propre voix.

« Le jazz n’est pas un style musical, c’est une façon de penser »
Omar Sosa pousse la réflexion un peu plus loin. Avec Vibe Factor, il ne joue pas seulement du jazz : il en défend la philosophie. « Le jazz n’est pas un style musical, c’est une façon de penser », résume le pianiste cubain lors de son interview de ce matin. Une manière d’être libre, d’écouter avant de répondre, de faire vivre ce vieux principe du jazz : call and response. Avec ses complices, il ne cherche pas à démontrer une virtuosité mais à « donner de la vibe et en recevoir ». Le groove, chez lui, n’est pas une formule rythmique. C’est une vibration, une fréquence qui touche quelque chose à l’intérieur de l’âme de chacun. « Nous essayons de créer une ambiance qui nous transforme nous-mêmes avant de toucher le public. C’est ça le groove ». Son batteur, Diego Piñeira, s’inquiète aussi d’une époque qui compresse le temps. Enseignant au conservatoire, il raconte qu’un étudiant lui a demandé de résumer une modulation rythmique en trente secondes pour les réseaux sociaux. « On ne peut pas compresser le temps », répond-il. Le jazz exige de laisser respirer une idée, de lui permettre de grandir. Pour Omar Sosa, la transmission est une urgence. « Beaucoup pensent que tout a commencé avec Internet », sourit-il, rappelant que Coltrane, Miles Davis, Randy Weston ou Bill Evans ont construit les fondations de cette musique. « Nous essayons de garder le flambeau de cette philosophie » et de « défendre la tradition avec un son contemporain ».

Le dernier passeur de disques
Le festival de Jazz in Aiacciu, c’est aussi ce qui se passe entre les concerts. Flâner dans les ruelles d’Ajaccio, rejoindre la plage en attendant la tombée de la nuit, puis pousser la porte d’une adresse que tous les mélomanes de l’île connaissent. Au 48, rue Cardinal-Fesch, André Paldacci veille depuis près de trente ans sur Vibrations, le dernier disquaire indépendant de Corse. Dans sa boutique, les vinyles côtoient les CD, la musique corse dialogue avec le jazz, le rock, le classique ou le métal. Une caverne d’Ali Baba où l’on vient chercher un album, mais d’où l’on repart souvent avec une histoire.
Au fond, Ray Lema, Maria Froes, Luz Casal, Omar Sosa et un disquaire passionné, racontent une même histoire. La musique ne se consomme pas, elle se transmet. Elle demande du temps, de l’écoute et le courage de ne pas savoir exactement où mènera la prochaine note. Et le jazz, peut-être, est aussi cela : une manière de refuser ce qui est trop prévu, de prendre des risques, et d’être libre, ensemble.
Hanna Kay
Visuels : HK
7 équipes qualifiées. Un jury en tribune officielle. Et, au bout du tournoi, un seul groupe appelé à soulever le trophée, malgré des esthétiques et des propositions artistiques très différentes, rappelant que le jazz est un langage vivant en constante réinvention . Bienvenue au Rezzo, la grande finale de la nouvelle scène dont JazzMag est partenaire.
Sélection officielle
Avant d’entrer sur la pelouse de la scène Cybèle, il a fallu passer les qualifications. Plus de 160 candidatures, venues de tout le territoire français, examinées par les structures partenaires. À l’arrivée, sept formations seulement décrochent leur billet pour la phase finale. Ici, pas de tirs au but, mais des thèmes, des solos, des prises de risque. Pas de mercato spectaculaire, mais une promesse pour les gagnants : un an d’accompagnement, une résidence artistique, l’enregistrement d’un album, une tournée et l’ouverture de la soirée All Night du festival de l’année suivante.
Jazz Magazine prend place sur le banc des sélectionneurs, aux côtés de la flûtiste Ludivine Issambourg, présidente du jury, de Franck Descollonges (label Heavenly Sweetness), Antoine Bartrau (directeur du Crescent à Mâcon) , et Mathilde Favre (Fondation BNP Paribas qui soutient le Rezzo depuis 2019). Objectif : repérer non pas l’équipe la plus démonstrative, mais celle qui tiendra la saison. Un exercice délicat pour le jury. Car si un seul groupe soulève le trophée, tous ont montré qu’ils avaient leur place dans le championnat de la nouvelle scène.
Avant les concerts, tout semble pourtant loin de la compétition. À l’Hôtel de la Poste, quartier général des artistes et des jurés, l’accueil est celui d’une maison de famille : jus d’orange et gâteau iranien préparé par la propriétaire, quelques conversations. De quoi garder les idées fraîches ( merci la climatisation dans les chambres), avant de rejoindre la scène Cybèle.

Coup d’envoi 1er jour
Le quintet de Jérémie Lucchese entre le premier sur le terrain. Jeu collectif, circulation fluide, fondamentaux solides. Le groupe assume un jazz acoustique nourri de tradition ancrée dans l’histoire du jazz, sans jouer les anciens combattants. Construction propre, maîtrise technique, place à l’improvisation, ambiances à la Pat Metheny, sensible, avec des moments poétiques et une technique indéniable. Entrée en matière convaincante.
Avec MARSAVRIL, changement de système. Les lignes bougent, les frontières se déplacent, entre jazz, musique répétitive, funk et groove. La basse électrique et la voix de Jasmine Lee captent le public, les influences débordent sur les côtés, on pense à Makaya McCraven ou Meshell Ndegeocello. On ne sait plus très bien où commence le jazz, où finit le reste. Et c’est précisément là que le jeu devient intéressant.
Aâma ralentit le jeu sans jamais perdre la tension. Le quintet privilégie une écriture très précise et un grand travail de mise en place aux effets de manche. Les voix d’Emma Prat et la guitare particulièrement mélodieuse de Bertrand Maïlar portent une musique aux accents jazz, orientaux et africains, d’une grande élégance. Tout semble à sa place, minutieusement ciselé, comme si chaque passe avait été répétée avant le coup d’envoi.



Reprise du jeu et suite des matchs
Le lendemain, TREK attaque en profondeur. Le nom annonce déjà le programme : avancer, explorer, tenter des trajectoires moins attendues. Les compositions découvrent des couloirs expérimentaux, cherchent l’espace libre. Ici, le risque n’est pas une feinte, c’est un état d’esprit. Le jazz s’ouvre, frôlant des influences electro, à la limite du clubbing, ou comment aller chercher un public plus large, plus jeune. C’est le plan de jeu et c’est une très bonne tactique.
Avec Moustik Haterz, le rythme s’accélère. Pressing haut, transitions éclairs, énergie contagieuse. Les influences balkaniques et orientales irriguent un jeu collectif porté par deux saxophones, un clavier, une basse et une batterie parfaitement soudés. Ça circule vite, ça groove, ça entraîne immédiatement le public dans une joie partagée que le groupe montre avec sourire et complicité. Le jazz retrouve son sens du mouvement, du dribble et du corps.
NUBU entre ensuite avec une défense à trois cuivres et une attaque de timbres. Le brass band urbain travaille les textures, les couleurs, les angles. Le serpent, ancêtre du tuba, joue titulaire aux côtés d’instruments plus contemporains, pendant que les voix, entre yodel, cris et motifs rythmiques, relancent sans cesse le jeu. L’énergie est surprenante, jazz mais impulsions folk et intentions hip-hop parfois. NUBU invente une tactique que personne n’avait vue venir. Un pari audacieux et remarqué.
Dernier match avec Namas pour jouer les prolongations. Les grooves s’installent, la répétition devient tension, puis relâchement. Quelque chose de la scène américaine actuelle traverse l’ensemble, façon Robert Glasper. De la Bretagne dont ils sont originaires, ils ont sans doute rêver nous faire traverser l’Atlantique pour atteindre les États-Unis. Le public suit. L’improvisation n’est plus un solo au centre du terrain, mais une vague collective, poétique aussi, et l’équilibre parfois difficile à trouver entre groove, son, mélodies, est ici très appréciable.



TREK Jacob Chaygneaud-Dupuy (trombone), Sébastien Razafindragolo (guitare), Antton Armantier (claviers), Nankouma Lesage (basse, Pierre Bouchard (batterie)



Finale
Au coup de sifflet final, difficile de comparer les équipes. Aucun groupe ne joue dans le même schéma. Aucun ne cherche le même but. Pourtant, tous partagent cette énergie des grandes compétitions : l’envie de prendre le solo, de tenter, de déplacer le jeu. Finalement, Moustik Haterz remporte le match. Mais n’oublions pas les autres, qui vont encore évoluer et dont on entendra parler.
C’est peut-être cela, le Rezzo. Pas un match où l’on sacre simplement le meilleur du moment. Plutôt un tournoi de détection. On n’y cherche pas seulement qui gagne aujourd’hui, mais qui donnera encore envie de remplir les stades demain. Et avant les stades, les salles et les festivals de jazz.
Hanna Kay
Crédits photos : © Pierre Gouineau