Le Salon de Muziq Archives - Jazz Magazine

Avant de découvrir Michael en salle le mercredi 22 avril, Jazz Magazine vous livre en avant-première ses impressions sur ce biopic très attendu.
par Yazid Kouloughli

C’est peu dire que ce biopic, consacré à celui qui reste peut-être l’artiste le plus médiatisé de tous les temps, était attendu au tournant. Avouons-le : les quelques images et la bande-annonce qui ont circulé en amont de la sortie du film n’incitaient pas franchement à l’optimisme, et on redoutait un résultat en deçà du vaste potentiel d’un film sur le Roi de la pop, d’autant que la bande-originale du film laissait deviner une histoire qui n’irait pas au-delà du troisième album solo de Michael Jackson, “Bad”. Au sortir de la projection top-secrète à laquelle nous avons assisté, c’est une impression bien plus positive qu’a finalement laissé le film d’Antoine Fuqua, déjà réalisateur de Training Day, mais aussi de clips pour Stevie Wonder (For Your Love), Prince (The Most Beautiful Girl In The World) et le célèbre Gangsta’s Paradise de Coolio avec Michelle Pfeiffer. Ne faisons pas plus de mystère : Michael est une réussite. Notamment parce que sans chercher à égaler le niveau de détail d’un documentaire, il reste suffisamment précis pour restituer fidèlement l’aventure des Jackson 5 (puis des Jacksons) et le début de carrière solo de MJ, sans perdre un public peut-être moins érudit que les méga-fans. Ces derniers ne retrouveront pas toujours dans les moindres détails les nombreuses histoires qu’ils connaissent par cœur, mais ils apprécieront sans doute l’excellente performance des acteurs, en particulier Coleman Domingo qui incarne de façon saisissante le père terrible Joe Jackson, le jeune Juliano Krue Valdi qui donne du jeune Michael une interprétation très convaincante, et surtout Jaafar Jackson, fils de Jermaine Jackson et donc neveu de la star, qui se tire avec les honneurs d’un rôle ô combien difficile, sur scène et en dehors. A l’heure où le Roi de la pop est si souvent réduit à des caricatures, pas toujours de bon goût, ce rôle qui lui apporte un regain de chaleur humaine et de passion sincère est bienvenu. On a aimé aussi que soient cités et/où montrés, plus ou moins explicitement, le producteur Bruce Swedien, la guitariste Jennifer Batten, le réalisateur John Landis, James Brown (qu’on devine sur un écran de télévision dans le salon des Jackson sans qu’il soit nommé), Eddie Van Halen, Quincy Jones évidemment, ou encore, oui vous aurez bien entendu, Prince ! (On vous laisse découvrir la savoureuse référence par vous-même).

Jaafar Jackson dans le rôle de Michael, en plein brainstorming chorégraphique. Photo : Glen Wilson


L’émotion et le plaisir sont grands, aussi, de revivre des événements-clé (souvent scéniques) de la carrière de Michael Jackson, fidèlement reproduits mais bénéficiant d’une réalisation évidemment plus cinématographique : vous n’aurez jamais vu de cette façon l’iconique premier moonwalk de la star, live au 25ème anniversaire de la Motown, ou le Victory Tour de 1984, entre beaucoup d’autres. Ailleurs, on découvre quelques passages qui semblent plus romancés mais bienvenus, comme les coulisses de la chorégraphie de Beat It, avec quelques danseurs de hip-hop qui incarnent ce que MJ devait à la danse de rue. Sans tomber dans l’écueil qu’on redoutait d’une espèce de vidéo-clip géant, qui n’aurait pas pu égaler les originaux, Antoine Fuqua utilise à bon escient les ressources de ce répertoire magique pour aller un peu plus loin.

« En filigrane, il y a la question du prix du génie et de l’entertainment. Antoine Fuqua livre un portrait de la star plus nuancé qu’il n’y paraît ».

Ombres et lumière
Mais l’autre grande force de ce film réside ailleurs que dans son côté spectaculaire, et on peut dire que, même si le réalisateur de Michael ne prend pas la même distance critique que ne l’aurait fait un documentariste, Antoine Fuqua livre un portrait plus nuancé qu’il n’y paraît, pas totalement à la gloire de Jackson. Le film insiste beaucoup sur son excentricité, à la hauteur de son talent, qui le distingue de ses frères : sa passion pour les jeux, les jouets et les jeux vidéo, les animaux de compagnie (son rat Ben, le singe Bubbles, le serpent Muscles, son lama, sa girafe) et surtout une ambition artistique et médiatique (l’un et l’autre sont intimement liés dans sa vision des choses) qui dépasse de très loin celle de sa fratrie et peut-être de tous ses contemporains.
Il aurait été difficile de faire autrement, mais le film aborde de façon assez directe son enfance rude et son père violent, animé par une ambition ambiguë, entre volonté d’ascension sociale pour éviter à ses enfants de « finir à l’usine » comme lui, dans la ville ouvrière de Gary dans l’Indiana, et velléités purement commerciales. L’épineuse question de ce qu’on doit à Joe Jackson, catalyseur et “maître-d’œuvre” de la carrière de ses fils, est donc abordée, Michael Jackson ayant lui-même déclaré qu’il a fait de lui ce qu’il est devenu, phrase plus lourde de sens qu’il n’y paraît. D’où la farouche volonté d’indépendance de Michael Jackson, mais aussi son rapport très tôt malsain à son image, des moqueries sur son physique dès l’enfance aux chirurgies à répétitions, manière de se forger sa propre image, en quête d’un étrange idéal de perfection, comme de se libérer de celle de son père, à qui il justifie, dans une scène marquante, son changement d’apparence par des raisons purement médicales, ainsi qu’a continué de le faire la star, jusqu’au bout, dans la réalité. Mais le non-dit du besoin de rupture familiale est bien montré dans le film, qui va jusqu’au licenciement de Joe Jackson par fax interposé et l’évitement d’une confrontation qui a duré jusque tardivement dans sa carrière.

Le légendaire Billie Jean du 25ème anniversaire de la Motown, comme si vous y étiez. Photo : Bruce Talamon


En filigrane, il y a la question du prix du génie et de l’entertainment, depuis une enfance sacrifiée au nom de la performance jusqu’aux brûlures terribles que subit Jackson en 1984 lors du tournage d’une publicité pour Pepsi (montrées de façon spectaculaire dans Michael), début d’une longue et sombre histoire avec les anti-douleurs qui finiront par l’emporter, comme Prince. Et on ne peut s’empêcher de penser que cette question dépasse de loin la seule carrière de MJ et rejoint aussi, d’une certaine façon celles de d’Angelo, Whitney Houston ou Prince, pour ne citer qu’eux, dont les démons, pas toujours si différents de ceux de Michael Jackson, ont pesé sur leurs parcours. 

L’histoire continue
Le film ne va donc pas au-delà des prémices de “Bad”, et toute une partie de la carrière du King Of Pop n’est pas abordée : ni les albums des années 1990 et au-delà, ni la controverse grandissante sur la couleur de peau (bien que le vitiligo dont il souffrait est explicitement montré dans le film), ni bien sûr les accusations très graves qui terniront le reste de sa vie personnelle et artistique. Selon plusieurs sources, le film, dont la sortie a déjà été repoussée d’un an, aurait été partiellement ré-écrit et re-tourné, notamment à la demande de l’Estate de Michael Jackson pour supprimer des passages abordant ces questions. Ce qui en laissera peut-être certains sur leur faim, même si dans les faits les aventures artistiques en demi-teinte de Jackson à partir de cette période (en dépit de leurs indéniables qualités) se prêtaient sans doute moins à ce film “best of” conçu pour être accessible au plus grand nombre. Michael, bien qu’il ne raconte pas toute l’histoire, est peut-être aujourd’hui le meilleur moyen de faire découvrir MJ à une nouvelle génération, une introduction tant à l’œuvre qu’à la vie, y compris certaines parts d’ombre, d’une star qui continue de fasciner, d’interroger et parfois de déranger, signe que sa musique est encore de notre temps.

“5150” avait marqué début 1986 l’arrivée du chanteur Sammy Hagar au sein du groupe des frères Van Halen. Un coffret célébrant le quarantième anniversaire de cet album très populaire vient de sortir. Visite guidée.
Par
Julien Ferté

33-tours délicatement posé sur la platine, saphir into the groove première chanson, Good Enough, entrée en fanfare de Sammy Hagar : « Hello baaaaaby… » D’emblée, on savait où on allait avec le Van Halen nouveau (aussi attendu, chaque année, que le Beaujoulais). Bienvenue au Club des Poètes ? Comment, un opus proto-grunge ?! Du post-hard-rock expérimental ? Vous n’y êtes pas. L’arrivée du pétaradant Sammy, qui succédait à David Lee Roth, parti voguer solo dans la foulée du succès phénoménal de son EP “Crazy From The Heat”, ne signifiait en rien un changement radical de direction.
Bien au contraire : avec “5150”***, Van Halen continuait de creuser le sillon d’un hard-rock hédoniste et spectaculaire, sans nulle autre prétention que celle de donner du bon temps à ses fans, qui attendaient au tournant leur groupe chéri depuis le départ de “Diamond Dave”, après dix ans de bons et loyaux services.
Petit rappel des événements notables des années 1985-1986 :
Septembre 1985 Eddie Van Halen annonce au Farm Aid que Sammy Hagar est le nouveau chanteur de Van Halen ;
Novembre 1985 “VOA”, le neuvième album studio de Sammy Hagar, bossté par cette annonce et le classique instantané I Can’t Drive 55 devient disque de platine ;
Mars 1986 Sortie de “5150”, qui atteint le sommet du Billboard 200 un mois plus tard (une première pour Van Halen) et triple-platine en octobre ;
Juillet 1986 Sortie du premier album solo de David Lee Roth “Eat ’Em And Smile” (Warner Bros. Records).

Si vous n’avez pas au moins 50 ans, vous ne pouvez pas imaginer l’attente suscitée, en son temps, par la sortie de “5150”. Pour toute une génération de (quasi) boomers, le Van Halen Mark I avec David Lee Roth – et, faut-il le rappeler, Eddie Van Halen à la guitare et aux claviers, Michael Anthony à la basse et Alex Van Halen à la batterie – était une référence suprême.
Et même si l’excitation générée par la sortie de cet album crucial ainsi que celle, annoncée, du premier David Lee Roth, “Eat ’Em And Smile” (avec Steve Vai, Billy Sheehan et Greg Bissonette), une certaine forme d’inquiétude, sinon d’angoisse, régnait : Van Halen sans son bondissant frontman historique serait-il toujours Van Halen ? Quarante ans après, les débats sont toujours ouverts, et font parfois même rage entre les fans de la première heure : Van Halen ou Van Hagar ? Diamond Dave ou The Red Rocker au micro ? (« The Red Rocker » est le surnom de Sammy Hagar.)


Sammy Hagar, Eddie et Alex Van Halen plus Michael Anthony
= Van Halen ’86. Photo : Mark Weiss

Comme souligné plus haut, tout cela fut rapidement balayé par la qualité exceptionnelle de “5150”, sans parler de celle de d’“Eat ’Em And Smile” (ainsi, ce divorce avait multiplié le plaisir par deux). En neuf chansons coproduites non plus par Ted Templeman (retenu par D.L.R.) mais par un triumvirat composé d’Eddie Van Halen, l’ingénieur du son Don Landee et Mick Jones (non, pas celui de The Clash, de Foreigner !), Van Halen maintenait donc brillamment le cap. Fun fact : Nile Rodgers, Rupert Hine et… Quincy Jones avaient été envisagés pour produire “5150”.
Hard-rock surpuissant (Get Up, “5150”) hard-rock heavy-potache (Summer Nights, avec un solo ahurissant du surdoué en chef à la six-cordes, Best Of Both Worlds et son petit côté AC/DC serti d’un refrain stadier), hard-rock funky (Inside, Good Enough), hard-rock-pop so eighties (le tubesque Why Can’t This Be Love, le romantique Love Walks In, l’inoubliable Dreams et son clip à la Top Gun, avec Eddie plus inspiré que jamais au synthétiseur), chant exalté-exaltant (Sammy Hagar, sacré gosier s’il en est, a toujours su mélanger habilement fun solaire et robertplantismes savamment dosés), flair mélodique affûté, son d’ensemble poli-chromé-mais-pas-trop : on ne le savait pas encore, mais Van Hagar, pardon, Van Halen commençait son règne avec son meilleur album.

Que revoici donc lové dans l’un de ces coffrets “Deluxe” comme on les aime et auxquels on est donc habitués depuis que “For Unlawful Carnal Knowledge”, en 2024, et “Balance”, l’an dernier, ont également bénéficié de ce traitement de faveur éditorial. “5150” n’est pas en reste : à l’album original remasterisé sur le CD 1 (et le LP) s’ajoutent :
– Huit rarities dans le CD 2 (version Edit et, surtout, Extended Versions de Why Can’t This Be Love et Dreams, plus trois versions live de Best Of Both Worlds, Love Walks In et une reprise de Rock And Roll à faire pâlir Jimmy Page et sourir Robert Plant) ;
– Un “Live At The Veterans Memorial Coliseum, New Haven, CT, August 27, 1986” inédit avec une set list assez réjoussante : There’s Only One Way To Rock et I Can’t Drive 55 (extraits du songbook de Sammy Hagar), les meilleurs morceaux de “5150”, seulement deux classiques davidleerothiens, évidemment (Panama et Ain’t Talkin’ ’Bout Love), un Guitar Solo qui si besoin était nous rappelle au génie d’Eddie et deux reprises fort divertissantes, Wild Thing des Troggs (avec une sacrée passe d’armes entre Sammy et Eddie à la guitare) et Rock And Roll de Led Zeppelin ;
– L’intégralité de votre vieille VHS (ou de votre vieux DVD) de “Live Without A Net” en HD sur le blu-ray (concert d’anthologie), plus deux vidéos assez sages (les boyz de Van Halen négligeaient volontairement ce médium, laissant leur ex-lead singer faire le pitre sur MTV).
– Un beau livret avec photos et paroles, mais pas de liner notes.

Au « Hello baaaaaby… » évoqué au début de cet article avait quatre mois plus tard suivi le « Are you ready for a new sensation ? » lâché par Diamond Dave dans Yankee Rose, la première chanson de “Eat ’Em And Smile”. Hellooooo Warner Records, merci pour tout, mais sachez que nous sommes toujours prêts pour de new sensations : le coffret Deluxe d’“Eat ’Em And Smile”, suivi par celui de “OU812” (pour finir la saga Hagar) et, LE PLUS VITE POSSIBLE, par les rééditions “Super Deluxe” des six premiers albums de Van Halen. Duly noted ?

COFFRET Van Halen : “5150 40th Anniversary Limited Edition” (Rhino / Warner Records).
Photos : Bonnie Schiffman, Mark Weiss, Ross Halfin (Warner Music Group).

*** Pour info, cette précision dans la langue états-unienne : « The 5150 legal code allows “a person with a mental illness to be involuntarily detained for a 72-hour psychiatric hospitalization” »..

Alex et Eddie Van Halen, Michael Anthony, et Sammy Hagar en 1986.

Mélange de captations live et d’inédits studio. “Bongo Fury” de Frank Zappa et ses Mothers marquait le retour de Captain Beefheart dans l’univers zappaïen. Sa réédition Super Deluxe du 50ème anniversaire est un événement.
Par Julien Ferté

Début 1975, la percussionniste Ruth Underwood et le batteur Chester Thompson quittent le groupe de Zappa. La première reviendra effectuer quelques piges de temps à autre mais ne sera vraiment remplacée que deux ans plus tard par Ed Mann ; le second, parti rejoindre Weather Report (et plus tard Genesis), laisse sa place au phénoménal Terry Bozzio. Le guitariste Denny Walley, spécialiste de la slide, est également intronisé Mother, le tromboniste Bruce Fowler revient et trois “anciens” bientôt sur le départ font de la résistance : le chanteur et saxophoniste Napoleon Murphy Brock, le claviériste George Duke et le bassiste Tom Fowler.



Zappa est ainsi de nouveau à la tête d’un groupe exceptionnel où l’incomparable Don Van Vliet, alais Captain Beefheart, alors empêtré dans des problèmes contractuels, fait donc une entrée fracassante. Leur vieille complicité – ils avaient commencé de faire de la musique ensemble à Lancaster dès la fin des années 1950 –  fait toute la singularité de “Bongo Fury”, que Zappa, au sortir d’une tournée américaine de trente dates, avait assemblé à partir de deux concerts donnés à Austin, Texas, ajoutant au passage  quelques “selected studio wonderment”.



Outre l’album original, ce coffret “50th Anniversary” contient ces deux formidables concerts dans leur intégralité, et quelques extraits captés au début de la tournée. Une fois de plus, comment ne pas être fasciné par l’incroyable capacité d’adaptation de Zappa et de ses musiciens ? Le vide considérable laissé par Ruth Underwood est d’une certaine manière comblé par la présence de Captain Beefheart, maître fou dont la voix hantée par celle d’Howlin’ Wolf fait merveille, notamment dans la toute première version de The Torture Never Stops, que Zappa réengistrera en 1976 pour l’album “Zoot Allures”. (Dans ses liner notes, Denny Walley, ami d’enfance des Zappa, dit toute son admiration pour le Captain, personnage hors norme s’il en est.)

À la guitare, le band leader est toujours aussi inspiré et habité, signant des improvisations délectables 
– ses interventions parlées, avant ou pendant les morceaux, sont du même tonneau –, dont celle effectuée avec un Ampeg Mini-Moog Controller dans le CD 3. La qualité de la prise de son est exceptionnelle, et si cette tournée ne fut qu’une parenthèse dans la saga musicale de Zappa, on en mesure mieux que jamais la valeur. Contrairement à ceux de Prince ces derniers temps, les admirateurs du natif de Baltimore sont décidément gâtés par ses ayants-droit. Pourvu que ça dure…

COFFRET Frank Zappa / Captain Beefheart / The Mothers : “Bongo Fury 50th Anniversary” (5 CD & 1 Blu-ray Zappa Records / Universal, sortie le 20 mars).

“Tentative Decisions : Demos & Live” regroupe moult raretés enregistrées en studio et sur scène au mitan des années 1970 par un jeune trio new-yorkais post-punk au devenir international.
Par
Julien Ferté

Ainsi, plus de vingt ans après la parution du mirifique coffret-intégrale “Brick”, devenu entre temps mega-collector, les fans de Talking Heads sont de nouveau aux anges depuis fin 2024 : pensez, les albums du groupe de David Byrne, Tina Weymouth, Jerry Harrison et Chris Frantz ressortent un à un en somptueuses versions Deluxe – “Talking Heads: 77” et “More Songs About Buildings And Food” ont déjà eu les honneurs de ce traitement de faveur éditorial, on guette la suite avec impatience, et notamment les deux chefs-d’œuvre que sont “Fear Of Music” et “Remain In Light”.
En attendant, voici donc “Tentative Decisions : Demos & Live”, sorte de complément des rééditions grand luxe citées plus haut. S’adressent-elles en priorité à celles et ceux qu’on nomme affectueusement les hardcore fanatics ? La réponse est oui. Si vous estimez donc faire partie de cette joyeuse tribu, vous allez adorer le contenu de ce triple CD digipack au design soigné et au format livre identique à celui de la réédition du légendaire live “Stop Making Sense” parue en 2024.


David Byrne, Chris Frantz et Tina Weymouth,
The Kitchen, Soho, New York, 6 mars 1976.
Photo : X/DR (Rhino)

Les deux premiers CD contiennent en tout vingt-huit démos enregistrées à la hussarde en 1975 et en 1976. David Byrne dixit, Talking Heads, que Jerry Harrison n’avait pas encore rejoint, n’était pas encore prêt à faire un vrai disque, mais tenait à documenter ses débuts dans une Grosse Pomme alors en pleine ébullition arty. Pas encore prêt, peut-être, mais déjà unique en son genre, mélange savamment dosé de mordant post-punk et de fébrilité poétique. Le style vocal nerveux, habité et déclamatoire de David Byrne le distinguait d’emblée de ses contemporains – sans parler de son jeu de guitare, dont on ne soulignera sans doute jamais assez l’originalité –, et ses compères traduisaient sans fioritures le minimalisme ligne claire de leurs premières années (le son d’ensemble sera largement étoffé-élargi à partir de 1979, mais c’est une autre histoire).  
Vous allez donc découvrir :
– Qui était J.R. Rost, mort écrasé par sa voiture tandis qu’il bricolait en-dessous ;
The Artistics, le groupe d’étudiants (à la Rode Island Island School) de David Byrne et Chris Frantz, dont les set lists comprenaient déjà la légendaire pop song entêtante-sautilante-un-rien-angoissante Psycho Killer (et ses fameuses paroles en français soufflées par Tina Weymouth) ;
–  Ce que les pontes de CBS découvrirent en 1975 sur les cassettes envoyées par ce groupe alors sans contrat d’enregistrement : la quintessence de leurs deux premiers albums, qui seront finalement publiés par le label de Seymour Stein, Sire Records.
– Dix-sept chansons captées live entre New York (au Max’s Kansas City le 9 octobre 1976) et Syracuse (au Jabberwocky Club le 26 janvier 1977), avant, donc, les grands débuts de la saga phonographique de Talking Heads.
Le livret de 28 pages est richement illustré par des photos qu’on jurerait de famille (Tina, David et Chris à la pistache…), et l’on a droit, aussi, à « a few words by Chris and Tina ».
Un dernier mot : le coffret sort le vendredi 6 mars, et sera suivi le 27 par un LP pas moins collector assorti d’un 45-tours et qui ne devrait pas squatter longtemps les bacs à disques… Vous voilà prévenus.

COFFRET Talking Heads : “Tentative Decisions : Demos & Live” (Sire / Rhino, sortie le 6 mars).
LP & 45-TOURS Talking Heads : “Tentative Decisions : Demos & Live” (Sire / Rhino, sortie le 27 mars).

Le double LP original, douze CD, un blu-ray : le chef-d’œuvre prog rock de Jon Anderson, Steve Howe, Rick Wakeman, Chris Squire et Alan White ressort dans un coffret à la (dé)mesure de ce classique de 1973.
Par
Julien Ferté

C’était en 2003. Pour célébrer le trentième anniversaire de sa parution, “Tales From Topographic Oceans” avait été réédité en double CD “expanded & remastered” : aux quatre epics d’une vingtaine de minutes qui squattaient chaque face du double 33-tours original avaient été ajoutées deux versions de travail inédites de Dance Of The Dawn et de Giants Under The Sun. Un livret de vingt pages accompagnait le digipack : liner notes de Mike Tiano, paroles et quelques photos. Nous étions déjà comblés.
[Avance rapide.]
Vendredi 6 février 2026 : “Tales From Topographic Oceans” ressort dans une nouvelle definitive version lovée cette fois dans un coffret au format LP du même style que ceux consacrés à “The Yes Album” (paru en 2023), “Fragile” (2024) et “Close To The Edge” (2025). Ce rythme annuel n’est pas pour nous déplaire.


Steve Howe, Rick Wakeman, Alan White, Jon Anderson et Chris Squire

Ces dernières années, les rééditions “Deluxe” ou “Super Deluxe” se sont multipliées. Les admirateurs de longue date des grandes figures de ce rock qu’on dit désormais classic – de Yes à King Crimson en passant par Pink Floyd, les Rolling Stones, Bob Dylan, Bruce Springsteen et Led Zeppelin, pour n’en citer que quelques-uns – ont beaucoup du mal à résister à ces objets du désir certes pas à la portée de toutes bourses, mais qui invitent à revisiter-redécouvrir un disque majeur dans les grandes largeurs. Seuls les supports dits “physiques” peuvent encore permettre un tel déploiement éditorial.



Ainsi, la definitive version de “Tales From Topographic Oceans” est à ce jour la plus copieuse des trois consacrées aux magnum opus de Yes cités plus haut : deux LP (le double 33-tours original, remasterisé), douze (!) CD et un blu-ray. L’impressionnante somme de CD est divisée en six parties : l’“Original Album remastered” (mais qu’est devenue l’introduction instrumentale de The Revealing Science Of God / Dance Of The Dawn qui nous faisait rêver avant de plonger dans le grand bain ?! Lisez plus bas…), les “Steven Wilson 2026 Remixes” (les débats sur ce nouveau mixage vont comme de coutume provoquer des débats sans fin chez les hardcore fanatics de Yes, qu’on sait extrêmement pointilleux et exigeants), les “Steven Wilson Instrumental 2026 Remixes” (n’en déplaise, peut-être, à Jon Anderson, très belle expérience que de redécouvrir cet album ainsi), les “Rarities” (trois CD de Single Edits et de version In Progress dont une bonne partie figuraient dans la réédition de 2003 évoquée plus haut et dans celle de 2016 publiée par le label Panegyric, déjà labélisée “Definitive”, et dont le maousse coffret qui nous occupe aujourd’hui est une extension), “Live 1973”, avec des extraits de concerts captés à Manchester le 28 novembre et Cardiff le 1er décembre et, enfin, “Live At Hallenstadion Zürich Switzerland” (le 21 avril 1974).



Le blu-ray audiophile, passage obligé des coffrets des années 2020, contient les quatre epics en Dolby Atmos, DTS-Surround, DTS-Stereo (on retrouve, ô joie, l’intro de The Revealing Science Of God / Dance Of The Dawn dans ces trois versions), DTS-Stereo (2026 Remaster) et Instrumental (là aussi, notre chère intro n’a pas été coupée).
Le livret de seize pages ? Outre les paroles (encore heureux) et tous les détails discographiques (obligatoires), il contient un remarquable essai de Syd Schwartz, dont le travail dans le coffret “The Complete Live At The Plugged Nickel 1965” de Miles Davis vient d’être salué dans Jazz Magazine.
Votre humble serviteur explore depuis quelques jours les grands fonds de ces “océans topographiques” et livrera ses impressions musicales dans le prochain numéro de Jazz Magazine : deux semaines supplémentaires ne seront pas de trop pour en saisir la somme de richesses, de nuances et de douces folies.

COFFRET Yes : “Tales From Topographic Oceans – Definitive Version” (Atlantic Rhino / Warner Music, sortie le 6 février).
Photo : © Barrie Wentz

Le coffret “Deluxe” 4 CD + 1 blu-ray du quatrième album de Foreigner est à écouter sans attendre : vous avez dit Urgent ?
Par
Julien Ferté

New York, été 1976. Dans le panier “out” du secrétariat de Jerry Greenberg, le boss d’Atlantic, John Kalodner, ancien programmateur radio devenu A&R executive du label créé par les frères Erthegun repère la cassette de Trigger, un groupe qu’il venait de voir jouer dans un bar et qu’il n’avait pas vraiment apprécié. « Allez, donnons-leur une seconde chance… »
Peu après, il entre dans le bureau de Jerry Greenberg en s’exclamant : « Jerry, c’est quoi ce bazar ?! Tu avais une cassette de ce groupe, Trigger, et je suis sûr que leur chanson est un numéro 1 en puissance ! Mais ce n’est pas le même groupe que celui que j’ai vu l’autre soir… »

La chanson en question s’intitulait Feels Like The First Time. La démo avait été envoyée par le guitariste Mick Jones (ancien accompagnateur de Johnny Hallyday et de Sylvie Vartan dans les années 1960) et le chanteur Lou Gramm. Et Trigger n’allait pas tarder à changer de nom pour adopter celui de Foreigner. « And the rest is history » comme on dit : le 26 mars 1977, le premier album de Foreigner fait son apparition sur les facing des disquaires et, porté ses deux classiques instantanés, Feels Like The First Time et Cold As Ice, s’écoule par millions et devient quadruple platine en quelques mois. Les critiques sont dithyrambiques, qui saluent le rock mélodique de ce nouveau groupe anglo-américain, et leur première tournée est aussi un succès XXL.
En à peine deux ans d’existence – le groupe s’était formé début 1976 à New York –, Foreigner a déjà marqué son époque.
Dans la foulée, le pas moins succesful “Double Vision” sortit en juin 1978, suivi en septembre 1979 de “Head Games”, qui marquait un léger recul en termes d’inspiration, et surtout de ventes. Dès lors, Foreigner était attendu au tournant par ses fans, et plus encore sa maison de disques. Mais comme leurs confrères de Toto, grand nom de la maison d’en face (Columbia) qui se retrouvera aussi sur le fil du rasoir après leur troisième album, leur opus IV va les faire entrer dans une nouvelle dimension…

Plus de semaines à la première place du Billboard qu’AC/DC, Led Zeppelin ou les Rolling Stones, autres big names du catalogue Attantic… Plus de dix millions d’exemplaires écoulés dans le monde… Six fois disque de platine aux États-Unis… Pas encore de single numéro 1 – pour ça, il faudra attendre I Want To Know What Love Is en 1984 –, mais trois tubes instantanément entrés dans la mémoire collective : l’hymne hard-rock Juke Box Hero, la ballade soulful Waiting For A Girl Like You et le funky-célèbrissime Urgent. Quant à la tournée qui suivit, elle fut plus géante que celle qui avait suivi le premier album.
C’est peu dire qu’avec “4”, Foreigner atteint des sommets stratosphériques.

Avant de travailler dix mois durant sur ce classic album à l’Electric Lady Studio bâti par Jimi Hendrix, les deux claviéristes, Ian McDonald et Al Greenwood, avaient plié bagage, laissant leur place, en studio, à Larry Fast et Michael Fonfara, et surtout à un jeune claviériste anglais surdoué encore inconnu à l’époque, Thomas Dolby, futur collaborateur de George Clinton et producteur de Prefab Sprout dont la carrière solo débutera dans la foulée. C’est lui qui signe, entre autres, l’intro magique de Waiting For A Girl Like You.
Mick Jones fera également appel au fameux session man Hugh McCracken pour jouer la partie de slide guitar sur l’autre magnifique ballade du disque, Girl On The Moon.
Mais le plus célèbre outsider de Foreigner était un saxophoniste qui une quinzaine d’années plus tôt avait collectionné les hit records avec des singles instrumentaux publiés par Motown, dont le fameux Shotgun en 1965 : Junior Walker. C’est en feuilletant les pages concerts du Village Voice que vint à Mick Jones l’idée de faire appel à lui pour poser un solo sur Urgent. Junior Walker n’avait jamais entendu parler de Foreigner, mais son fils était fan… Le saxophoniste effectua huit prises, que Mick Jones et son producteur Robert “Mutt” Lange montèrent habilement pour créer ce flamboyant solo R&B que tout le monde connaît désormais par cœur.
Aux trois tubes cités plus haut s’ajoutaient des morceaux non moins excellents : Night Life (que Tina Turner elle-même chantera souvent sur scène), Break It Up, Luanne, Woman In Black ou encore Don’t Let Go.



Des anecdotes comme celles-ci, le livret de 60 pages de l’“Audio Deluxe Edition” de “4” en contient beaucoup : les quatre membres du groupe – Mick Jones, Lou Gramm, le bassiste Rick Wills et le batteur Dennis Elliott –, mais aussi Thomas Dolby racontent en détail et en profondeur la génèse de ce disque entré au panthéon de ce qu’on appelle de l’autre côté de l’Atlantique l’AOR (Adult, ou Album Oriented Rock).
Ce coffret au look étonnament très nineties devrait ravir les admirateurs de Foreigner. Le premier CD contient l’album original superbement – et respectueusement – remixé, le second et le troisième regorgent d’inédits : aux quatre chansons jamais entendues (Fool If You Love Him, Love So Much Better,  Knockout Power et Jealous Lover) s’ajoutent un nombre impressionnant de early versions, d’a cappella versions et d’instrumental rough mixes de quasiment tous les titres de l’album original.
Le quatrième CD contient quinze extraits des quatre tournées effectuées entre 1981 et 1982, et c’est un ravissement : la qualité de ces versions live n’a d’égale que celle du son.  « Gimme some R&B ! », lance Lou Gramm avant que ses compère ne jouent l’into d’Urgent.
Quant au blu-ray, il propose les désormais rituels mixes Atmos et HD de tout coffret Deluxe qui se respecte.

COFFRET Foreigner : “4 Deluxe Edition” (4 CD + 1 blu-ray Atlantic Rhino / Warner Music, déjà dans les bacs).
Photo d’ouverture : Foreigner backstage au Broome County Arena de Binghamton, New York, le 12 september 1981. © Ebet Roberts

Le coffret “Super Deluxe 50th Anniversary” de “The Lamb Lies Down On Broadway” nous replonge une nouvelle fois dans les fabuleux méandres labyrinthiques de ce chef-d’œuvre du rock anglais.
Par
Fred Goaty

Début 1974, cinq jeunes musiciens prennent leurs aises dans un ancien hospice, Headley Grange, afin d’écrire leur nouvel album, et commencer de répéter. Peter Gabriel est le chanteur et le parolier, Steve Hackett le guitariste, Peter Banks le claviériste, Mike Rutherford le bassiste (et guitariste) et Phil Collins le batteur. Le nom de leur groupe ? Genesis. Moyenne d’âge ? À peine 25 ans…
Éloignée des tentations de la ville, la Headley Grange, située en plein cœur du comté d’Hampshire, est l’endroit idéal pour travailler tranquillement. Mais les cinq membres de Genesis durent malgré tout composer avec d’autres locataires : des rats !
« C’était leur maison, et nous étions les intrus », dira Phil Collins plus tard. A en croire son autobiographie, Not Dead Yet (qu’au passage on vous conseille de lire), « L’horrible spectacle de tous ces rats grouillants dans cette vieille bâtisse puante » l’a visiblement marqué. Mais tout ému qu’il devait être de se retrouver là où son héros John Bonham avait gravé avec Led Zeppelin le groove phénoménal de When The Levee Breaks en 1971, il n’eut guère le temps de se lamenter, et fut « immédiatement happé par le boulot ».


Phil, Mike, Tony, Peter et Steve devant la Headley Grange
(les rats n’avaient pas souhaité poser avec les musiciens).

Et du boulot, il en fallu pour donner naissance à “The Lamb Lies Down On Broadway”. Après leur séjour à la fois studieux et agité à la Headley Grange, nos cinq youngsters s’en allèrent enregistrer au Glaspant Manor (au Pays de Galles), puis aux Island Studios de Basing Street Studios, à Londres. Les péripéties du making of de cet audacieux double album d’une puissance expressive jamais grandiloquente et d’une extraordinaire densité musicale sont racontées en détail par Alexis Petridis dans le livret richement illustré (plus de cent photos !) de la réédition “Super Deluxe 50th Anniversary” ; mais si vous ne lisez pas l’anglais dans le texte, n’hésitez pas à consulter le passionnant Genesis, la boîte à musique… Turn It On Again de Frédéric Delâge (La Lauze, 2007). Il revient longuement sur “The Lamb Lies Down On Broadway” qui, on ne le savait pas encore lors de sa parution le 22 novembre 1974, marquait la fin d’une ère – et le début d’une autre… – pour Genesis.



Disque-film, disque-monde, disque-rêve, « enfant de Supper’s Ready » selon Steve Hackett,  “The Lamb Lies Down On Broadway” ne doit pas être écouté autrement que d’une seule traite, en lisant les paroles bien sûr. Et tant pis si l’on saisit moins la lettre que l’esprit de l’incroyable histoire de Rael. On y croise Groucho Marx, Lenny Bruce, Marshall McLuhan, des hommes-pantoufles grostesques et terrifiants, la mort en personne et, in fine, ce n’est plus seulement le rock’n’roll des Rolling Stones qu’on like, mais aussi le « knock’n’knowall » façon Genesis – ré.écoutez bien la fin de It
Peter Gabriel était certes en état de grâce, mais Steve Hackett, Peter Banks, Mike Rutherford et Phil Collins n’étaient pas moins inspirés que lui. Tout ce beau monde rivalisait d’invention, atteignant d’une certaine manière un point de non retour. Toucher d’aussi près la perfection n’est jamais sans conséquences, et Peter Gabriel, sans doute conscient qu’il livrait là son chef-d’œuvre de compagnon tout en réinventant les codes du concept album – il préférait le terme de « plot album », disque à intrigue –, n’eut dès lors qu’une seule obsession : voler de ses propres ailes, s’inventer des lendemains qui chantent sans ses camarades.
Chanté ou instrumental, chaque morceau de “The Lamb Lies Down On Broadway” provoque une émotion singulière. Ainsi The Carpet Crawl, sommet de douceur émotionnelle au refrain inoubliable et aux paroles d’une beauté surréelle – « The carpet crawlers heed their callers, we’ve gotta get in to get out »Riding The Scree, étourdissante leçon de virtuosité où Gabriel arrive à se faufiler pour trouver sa place… Le sombre et envoûtant instrumental The Waiting Room… Le quasi ledzeppelinien Fly On The Windshield… Le délicat Cuckoo Cocoon… Ou encore le puissant Back In NYC, qui préfigure l’esthétique des premiers albums de Peter Gabriel… In The Cage… Jusqu’au merveilleux final, It, entraînant et mélancolique à la fois, et qu’il est permis d’écouter en boucle.
Sans oublier la chanson-titre bien sûr, que Gabriel chantait encore au début de sa carrière solo en la faisant trembler sur ses bases prog pour lui donner des faux airs punk, look cheveux rasés et perfecto à l’appui (à découvrir sur YouTube : https://www.youtube.com/watch?v=vd4aaoLE5co&list=RDvd4aaoLE5co&start_radio=1).

C’est au début de la tournée marathon de près de cent concerts qui démarra le 20 novembre 1974 à Chicago (pour s’achever le 22 mai 1975 à Besançon) que les membres de Genesis apprirent que leur frontman allait les quitter – mais la nouvelle ne fut annoncée officiellement que le 20 août 1975. Mais contre toute attente – la presse rock avait commencé d’organiser les funérailles… –, le groupe saura se réinventer après le départ de “Pete Gab’”. Sans lui, Genesis deviendra au fil du temps de plus en plus pop et, comme chacun sait, dix fois, cent fois plus populaire. Et il y aura d’autres albums mémorables, auxquels on reste profondément attachés. “The Lamb Lies Down On Broadway” est cependant une œuvre à part, la dernière danse de cinq musiciens en osmose… et au bord de la rupture. Fructueux paradoxe s’il en est.
Et quand on sait que Brian Eno était venu à l’invitation de Peter Gabriel procéder à diverses enossifications dont il avait le secret (des traitements sur la voix et la guitare – on vous laisse découvrir ce que Steve Hackett en pense dans le livret), on se dit que Peter Gabriel souhaitait vraiment emmener son groupe ailleurs. Quitte à perturber et diviser les fans de la première heure.
Un certain Robert Fripp, après avoir vu l’un des concerts de la tournée de “The Lamb Lies Down On Broadway” à Londres, confia à Steve Hackett que selon lui, le groupe semblait alors « emprunter deux directions différentes »
Même la pochette du disque, réalisée par Hipgnosis (la géniale team de graphistes avec laquelle Gabriel travaillera par la suite) tranchait avec toutes les précédentes du groupe.



Dans les mois qui suivirent la tournée marathon évoquée plus haut, Steve Hackett – le George Harrison de Genesis ? – enregistrera “Voyage Of The Acolyte” avec, notamment, Mike Rutherford et Phil Collins, qui lui s’en ira assouvir ses fantasmes jazz-rock avec Brand X, avant de devenir l’une des pop stars les plus bankable de ces quarante dernières années, au grand dam de la Police du Rock.
Un an plus tard, le successeur de “The Lamb Lies Down On Broadway”, “A Trick Of The Tail”, grande réussite s’il en est, fut fort bien accueilli par les fans. Au micro, Phil Collins s’imposa d’emblée comme le successeur tout à fait crédible de celui que tout le monde pensait être irremplaçable.
Sur scène, Bill Bruford assura d’abord sa doublure derrière les fûts, puis céda sa place à Chester Thompson, ancien des Mothers de Frank Zappa et de Weather Report, qui devint le batteur régulier du groupe jusqu’à la fin.
Quant à Peter Gabriel, on connaît la suite : une carrière solo extraordinaire auréolée au départ d’albums cultes volontiers avant-gardistes, puis d’opus plus accessibles, mais pas moins inventifs, tels “So” ou, récemment, le somptueux “I/O”. Mais c’est une autre histoire…


Peter Gabriel, Tony Banks, Steve Hackett et Mike Rutherford lors de leur
récente conférence de presse à Londres (Phil Collins était absent à cause
d’une opération du genoux).


Un mot, enfin, sur le coffret : la qualité sonore du concert du 24 janvier 1975 au Shrine Auditorium de Los Angeles – souvent piraté – a de quoi laisser pantois, sans parler de la musique. Le remastering de l’album original est irréprochable. Les trois morceaux téléchargeables (The Lamb Lies Down On Broadway / Fly On A Windshie, The Chamber Of 32 Doors / The Lamia, In The Cage) sont plutôt destinées aux hardcore fanatics. Les fac similés du tour book et du ticket du Shrine Auditorium raviront les collectionneurs fétichistes.
Il y a peu, Peter Gabriel et Tony Banks se sont retrouvés aux Real World Studios pour superviser le mix Dolby Atmos de “The Lamb Lies Down On Broadway”. On aurait aimé les écouter échanger leurs souvenirs…

COFFRET Genesis : “The Lamb Lies Down On Broadway – 50th Anniversay Super Deluxe Edition” (Atlantic Craft Recordings / Rhino, dans les bacs le 26/9 en CD ou en LP).
Photos : © Richard Haines (Genesis Photographs.com), Will Ireland et Armando Gallo.


Tony Banks, Mike Rutherford, Steve Hackett et Peter Gabriel, visiblement
éblouis par le coffret du cinquantième anniversaire.

“One Size Fits All”, chef-d’œuvre impérissable de Frank Zappa et de ses Mothers Of Invention revient dans une édition “50th Anniversary” qui fera date.
Par
Fred Goaty

Avec “Hot Rats”, “Roxy & Elsewhere”, “Over-Nite Sensation’, “Apostrophe (’)” et “Sheik Yerbouti” – liste non-exhaustive –, le bien nommé “One Size Fits All” figure dans le panthéon personnel de la plupart des admirateurs de Frank Zappa. Un demi-siècle après sa parution, le voici enfin réédité dans les règles de l’art : ces nombreuses session outtakes et vault oddities procurent pour la plupart des émotions incomparables.
Grâce à ces pépites, on voyage comme dans une dimension parallèle, on découvre un autre “One Size Fits All”, avec des versions plus longues, des mixages différents, des paroles différentes, des soli du Maestro jamais entendus… Tout un univers en évolution, en mutation, en construction : en expansion.
Aux côtés de F.Z., un groupe inégalable – et inégalé – pour jouer sa musique, plus jubilatoire et décomplexée que jamais : Napoleon Murphy Brock (saxophone ténor, flûte, chant), Ruth Underwood (percussions), George Duke (claviers, chant), Tom Fowler (basse électrique), Chester Thompson (batterie), plus Johnny Guitar Watson (chant), Don Van Vliet, alias Captain Beefheart (harmonica) et James “Birdleg” Youman (basse électrique) sur quelques titres.



Si la magie de ce coffret opère, c’est sans doute parce que l’on connaît tous par cœur “One Size Fits All” depuis des lustres, et qu’en découvrir ainsi une version alternate à travers près de vingt inédits jette une lumière saisissante sur cette musique à nulle autre pareille.
Ainsi, à l’album original dans son remix de 2012 s’ajoutent notamment des fascinants Rough Mixes d’Inca Roads et de Florentine Pogen, un fabuleux Old Mix de Po-Jama People (le Maestro est en feu à la six-cordes), trois versions de Sofa (No. 1 ou No. 2) ou encore une session outtake d’Evelyn, A Modified Dog en gestation, où l’on entend le F.Z au travail. Somme inouïe qui devrait ravir tout à chacun.



Et pour faire bonne mesure, les CD trois et quatre contiennent un formidable concert enregistré à Rotterdam le 28 septembre 1974. Vous en avez déjà écouté plusieurs de cette année merveilleuse ? Celui du second volume de “You Can’t Do That On Stage Anymore” par exemple ? Félicitations, mais celui-ci arrivera encore à vous surprendre, ne serait-ce qu’en découvrant la Part 2 de Dupree’s Paradise, où le Maestro esquisse déjà les contours de son sublime instrumental Zoots Allures
Quant au copieux livret, il contient notamment un bouleversant témoignage de Ruth Underwood, qui fit ses adieux à Zappa peu de temps après les séances d’enregistrement au Caribou Studios – vous comprendrez mieux pourquoi en les lisant.
PS : Le blu-ray principalement audio (Dolby Atmos, Dolby True HD 5.1, 192k24B & 96K24B Stereo, autant d’écoutes immersives assez impressionnantes) contient deux extraits du fameux-fabuleux show TV “A Token Of His Extreme” (27 août 1974), Inca Roads et Florentine Pogen. Est-ce à dire que l’on est en droit d’espérer une sortie prochaine en blu-ray ? Croisons les doigts…

COFFRET
Frank Zappa And The Mothers Of Invention : “One Size Fits All 50th Anniversary” (4 CD + 1 blu-ray Zappa Records / Universal, sortie le 24/10. Un grand merci à Valérie Lefebvre).
Photo : © Sam Emerson.

En 2014, David Bowie et Maria Schneider enregistraient ensemble Sue (Or In A Season Of Crime), qui préfigurait l’ultime album du chanteur, “Blackstar”. La grande arrangeuse se souvient.
Par Fred Goaty

Dès sa prime jeunesse, David Bowie fut un authentique jazzfan. Saxophoniste à ses heures, il n’a jamais caché son admiration pour Eric Dolphy, et avait notamment travaillé en 1993 avec son quasi homonyme Lester Bowie. Il a aussi interprété de ci de là quelques standards, que sa voix de crooner arty habite de manière singulière. Avant les désormais historiques séances d’enregistrement de “Blackstar”, son ultime album, qui est au cœur du coffret “I Can’t Give Everything Away (2002–2016)” qui vient de paraître, il y avait eu, comme en prélude, Sue (Or In A Season Of Crime)
Plus de sept minutes durant, sa voix plane au dessus de magnifiques arrangements orchestraux subtilement dissonants, portés par une section rythmique tout en pulsions drum & bass organiques. Produite par Tony ViscontiSue (Or In A Season Of Crime) était le fruit d’une collaboration avec la grande arrangeuse Maria Schneider, leader de big band et enseignante hautement respectée. «David Bowie était d’abord venu écouter mon orchestre au Jazz Standard [un club new-yorkais situé dans l’East Village, NDR] durant notre Thanksgiving Week annuelle, nous précisait-elle en 2024. Mais je ne l’avais pas rencontré. Puis il m’avait contactée pour évoquer la possibilité que l’on travaille ensemble. Nous avions un gig prévu au Birdland. Il est revenu nous écouter avec Tony Visconti, et c’est là que j’ai fait sa connaissance. Le lendemain, on s’est revus pour parler longuement de ce que l’on pourrait faire. » 

Sue (Or In A Season Of Crime) n’était pas une babiole pop destinée au Top 100. Cette collaboration entre David Bowie et Maria Schneider avait vraiment quelque chose d’inouï : « Il connaissait bien ma musique, je sais qu’il avait plusieurs de mes CD. Il savait à quoi s’attendre. Je pense qu’il a surtout été attiré par les aspects les plus intenses et sombres de mon répertoire, des morceaux comme Dance You Monster ou Wyrgly. » 
Bowie est arrivé avec une petite démo qui concentrait ses premières idées : une mélodie, des directions rythmiques, un motif de basse, les harmonies initiales, « mais pas de mots, pas de chant, une sorte de squelette musical. Il tenait à ce que j’apporte vraiment quelque chose. Je ne suis pas une arrangeuse au sens classique du terme, mais avec ce que j’ai entendu, j’ai pensé que je pourrais effectivement ajouter mes idées harmoniques, formelles. Il était si ouvert à l’expérimentation que ça m’a poussée à m’ouvrir aussi. »

Avant d’enregistrer Sue (Or In A Season Of Crime), dont la musique était coécrite par Maria Schneider, des répétitions avaient eu lieu sous la supervision de Tony Visconti avec Ryan Keherle (trombone), Donny McCaslin (saxophone ténor), Ben Monder (guitare), Jay Anderson (contrebasse) et Mark Guiliana (batterie). « Nous avons fait ça plusieurs fois, et cela nous a aidés à affiner nos idées, tester diverses formules. Personnellement, je me suis sentie plus en sécurité avant d’entrer en studio. Je crois que ces sessions ont également inspiré David pour écrire les paroles. » 
C’est le défi de la création commune qui avait surtout enthousiasmé la cheffe d’orchestre : « Oui, nous avons vraiment fait quelque chose ensemble. Quelque chose d’unique qui reflète cependant nos deux personnalités. Les voix conjuguées de Ben [Monder], Jay [Anderson], Frank [Kimbrough] et Mark [Guiliana] ont profondément contribué au succès et à la force du morceau. Pour moi, ils incarnent le côté “jazz”. Et je sais que David a été ébloui par eux. »

COFFRET David Bowie : “I Can’t Give Everything Away (2002–2016)” (Iso / Parlophone, déjà dans les bacs).
Photo : X/DR.

Avec le coffret 12 cd “I Can’t Give Everything Away (2002-2016)” se referme le premier grand chapitre de la réédition de l’œuvre intégrale de David Bowie. Et maintenant, les inédits ?

“Heathen”, “Reality”, “The Next Day”, Sue (Or In A Season Of Crime) avec la grande arrangeuse Maria Schneider, “Blackstar” avec le groupe de Donny McCaslin, plus de quarantes titres rares… : “I Can’t Give Everything Away (2002-2016)” renferme de nombreux trésors. Ce communiqué vient d’être envoyé au Salon de Muziq :

« Ce nouveau volume fait suite à la série de coffrets salués par la critique et multi-récompensés. “I Can’t Give Everything Away (2002-2016)”. Sorti en 2002, “Heathen” était le premier album sur lequel David Bowie et Tony Visconti avaient travaillé ensemble depuis vingt-deux ans. Enregistré dans un studio-résidence situé au nord de l’état de New York, il avait rappelé à Tony Visconti son séjour à Berlin en compagnie de David Bowie au cours des années 1970s :“Il n’y avait pas de salle de contrôle. La console était installée à une extrémité du studio et le groupe se trouvait de l’autre côté. Les sonorités étaient très live, et après avoir enregistré “Heroes” dans la grande pièce (également connue sous le nom de Meistersaal) des studios Hansa de Berlin, j’ai voulu utiliser cette acoustique en notre faveur.”

Au sujet de “Reality”, l’album suivant paru en 2003, Visconti raconte : “David avait dit qu’il voulait écrire pour son nouveau groupe de tournée, qui allait aussi jouer sur l’album”, dans le but de donner au disque un son plus “frappant”,comme Bowie l’avait décrit à l’époque. Ce groupe est ensuite parti sur la route à l’occasion du Reality Tour, une des tournées les plus appréciées de la carrière de David Bowie, présentée pour la première fois dans ce coffret en respectant l’ordre des titres joués afin de mieux refléter les setlists des concerts de Dublin. La version vinyle de cet album est pressée en vinyle bleu transparent, comme c’était le cas lors de sa sortie initiale. 

Organisées après une décennie passée loin des studios, les séances d’enregistrement de “The Next Day” sont déroulées dans le plus grand secret. À l’époque, Tony Visconti avait déclaré :“Nous avions juré de ne dire à personne que nous étions en train d’enregistrer un nouvel album avec David – et cela concernait également nos proches. Son double-objectif était d’écrire et de créer sans pression extérieure, et il voulait que la sortie de cet album soit une surprise totale. Cela a fonctionné à merveille, à part les quelques fois où il a été aperçu près du studio Magic Shop de Noho, dans Manhattan, ce qui a suscité beaucoup d’interrogations. Un jour, un fan qui m’avait reconnu m’a abordé et m’a demandé : “David Bowie est-il en train d’enregistrer un nouvel album ” Je lui ai répondu : “Absolument pas !. Un peu plus tard, après avoir terminé les rough mixes, je me suis promené dans Manhattan avec un grand sourire sur les lèvres. Personne ne pouvait s’imaginer que j’étais en train d’écouter les nouvelles chansons de David Bowie dans mes oreillettes.” Ces séances ont engendré tellement de nouvelles chansons que ces titres supplémentaires et deux remixes ont été inclus dans “The Next Day Extra”.

“★ Blackstar”, l’ultime album studio de David Bowie, est sorti le 8 janvier 2016. Bowie et Visconti étaient allés voir le groupe de Donny McCaslin sur scène à New York après avoir travaillé avec lui et Maria Schneider sur le titreSue (Or In A Season Of Crime).Tony Visconti : “Le quartette de Donny n’était pas un groupe de jazz ordinaire, ses membres avaient le même niveau que les musiciens classiques des plus grands orchestres symphoniques. David m’a annoncé que ce groupe, qui comprenait Mark Guiliana à la batterie, Tim Lefebvre à la basse et Jason Lindner aux claviers, allait être celui qui allait enregistrer ★. Chaque titre de “★ Blackstar” a été enregistré en une journée. Tony Visconti se souvient : “La première chanson était ’Tis A Pity She Was A Whore, le 7 janvier. Après deux ou trois répétitions avec David dans la cabine de chant, nous étions prêts. La première prise était parfaite. Nous avions dit à Donny que cette prise était fabuleuse. Il nous a remercié et nous a demandé : “Quelle est la chanson suivante ?” J’avais oublié que les musiciens de jazz étaient des experts de la première prise. Ce n’est pas courant chez les musiciens pop-rock. En général, il faut plusieurs heures pour obtenir une excellente prise. Par sécurité, nous avons demandé une prise supplémentaire et Donny s’est exécuté.” 
Paru le jour de l’anniversaire de David Bowie en 2017, le “No Plan EP” réunissait les chansons originales écrites pour Lazarus, le spectacle Off-Broadway de Bowie, parmi lesquelles la chanson-titre Lazarus, No Plan, Killing A Little Time et When I Met You, enregistrées pendant les séances de “★ Blackstar”.
“Montreux Jazz festival” et “Re:call 6” font partie du contenu exclusif de ces coffrets. Le premier a été enregistré le 18 juillet July 2002 au prestigieux Montreux Jazz Festival. Ses 31 titres comprennent une performance intégrale (à l’exception d’un titre) de “Low”, un des albums les plus célébrés de David Bowie. Disponible sur 3-CDs et 4-LPs, “Re:call 6” contient 41 titres hors-albums / versions alternatives / faces-B et chansons de bandes originales, dont certains ne sont jamais parus au format CD ou vinyle. 

Les éditions physiques de ces coffrets proposent un livre de 128 pages (pour la version CD) et 84 pages (pour la version vinyle) incluant des notes, des dessins et des paroles de chansons manuscrites inédites de David Bowie, ainsi que des photos de Sukita (auteur de la photographie de la pochette du coffret), Jimmy King, Frank W. Ockenfels 3, Markus Klinko, Mark ‘Blammo’ Adams, de la memorabilia et des commentaires techniques du co-producteur Tony Visconti à propos des albums et du graphiste Jonathan Barnbrook. Le coffret CD contient des versions replica mini-vinyle fidèles des albums originaux, et les disques seront de couleur dorée, et non pas argentée. Le coffret vinyle propose le même contenu que le coffret CD et a été pressé en vinyle audiophile 180-grammes. »

Photos : © Jimmy King, Sukita (David Bowie Archives).