Le Salon de Muziq Archives - Jazz Magazine

Annoncé quelques semaines à peine à l’avance, complet dès la mise en vente malgré des prix déraisonnables, le concert de Stevie Wonder à Paris, une première depuis seize ans, était sans conteste l’événement live de l’année, d’autant qu’il coïncidait avec le cinquantenaire de “Songs In The Key Of Life”.
Par 
Frédéric Adrian

Alors que l’ensemble de ses prestations françaises depuis les années 2000 au moins étaient consacrées à un répertoire en forme de best of, c’est donc le répertoire de “Songs In The Key Of Life”, copieux double album de 21 chansons, qui constituait le cœur du programme de la soirée.
À 20 h 15, l’obscurité se fait et un petit discours enregistré de Stevie Wonder est diffusé. Quand la lumière revient, la scène est remplie : Wonder lui-même trône en majesté, assis derrière ses claviers, et il est entouré d’une bonne vingtaine de musiciens : Greg Phillinganes et Eddie Brown aux claviers, Stanley Randolph à la batterie, Aaron Draper et Senfaub Stoney aux percussions, Errol Cooney et Yohei Nakamura à la guitare et le fidèle Nathan Watts à la basse, Dwight Adams et Igmar Thomas à la trompette, Corey Wallace au trombone, Brent Birckhead et Nate Myers IV au saxophone, six choristes (le fidèle Keith John, la « lovely » Aisha Morris (qui accompagne également les déplacements de son père), Jada Spight, Latrelle Lantz, Zuri Yvette, KJ McNeill) et une section de cordes de neufs musiciens sous la direction du Docteur Henry Panion III, collaborateur de longue date de Wonder. 
C’est désormais Greg Phillinganes qui assure les fonctions de directeur musical  à la place de Nathan Watts – l’un et l’autre sont les seuls à apparaître sur l’album original ! –, et la différence est frappante. Là où les prestations de Wonder dans les années 2000 et 2010 étaient quelques peu desservies par des arrangements oldies qui avaient tendance à uniformiser le son des morceaux, Phillinganes choisi de rester aussi proche que possible des originaux, tout en laissant à Wonder la place pour improviser si l’envie lui en prend.

Comme sur l’album, c’est par Love’s In Need of Love Today que commence le concert. Bonne surprise : même s’il semble déléguer une bonne partie des claviers à Phillinganes, la voix est là, bien supérieure à ce que laissait entendre certaines vidéos d’il y a quelques années. Pour le titre suivant, Have A Talk With God, il est rejoint par son fils, Mandla Morris, dont le chant évoque beaucoup l’influence paternelle, et par l’harmoniciste français Frédéric Yonnet, un de ses collaborateurs réguliers. Le premier grand moment de la soirée est Village Ghetto Land, que Wonder chante seul avec l’accompagnement des cordes, reproduisant à la perfection l’arrangement de la version originale. L’instrumental jazz-rock Contusion permet ensuite aux membres de l’orchestre de montrer qu’ils n’ont pas grand-chose à envier à leurs prédécesseurs. 
Très attendus, les tubes arrivent dans la foulée, avec l’enchaînement Sir Duke / I Wish, repris à pleine voix par toute la salle. Visiblement de très bonne humeur, Wonder commente « je le suis encore et je le serai toujours » après la phrase d’ouverture sur l’époque où il était « a little nappy-headed boy »…
Après un très beau Knocks Me Off My Feet prolongé par une jam étendue au cours de laquelle Wonder encourage la participation du public, les cordes occupent à nouveau l’avant-plan musical pour une version stupéfiante de Pastime Paradise, un de ses classiques qu’il ne joue que rarement. Plus prévisibles, Summer Soft et Ordinary Pain viennent ensuite, avant que le set ne se conclue par deux titres du EP “A Something’s Extra”, Saturn (déjà interprété par Wonder à Bercy en 1992 !) et Ebony Eyes, souvent négligés sur disque mais qui, déclinés en live, prennent vraiment vie.

Après une heure dix de musique sans temps faible, l’entracte, bref, est bienvenu pour se remettre de ses émotions, et Wonder ne tarde pas à revenir sur scène pour une séance de présentation de photos de ses différents enfants, qui s’enchaîne évidemment sur Isn’t She Lovely. Étrangement, la pause n’a pas vraiment été profitable à Wonder, qui semble soudainement manquer d’énergie, comme l’indiquent le long solo d’harmonica en pilotage automatique qui vient clore le morceau ou la terne version de Joy Inside My Tearsqui suit. 
Le passage par Black Man, sans doute la composition la plus médiocre du double album original, et par les deux titres restant du EP, All Day Sucker et Easy Goin’ Evening (My Mama’s Call), ne permet pas vraiment de redresser la barre même si le retour de Yonnet à l’harmonica pour un trio avec Wonder, également à l’harmonica, et Phillinganes au melodica, sur ce dernier morceau ne manque par de charme. 
Même si le résultat est encore un peu confus, Wonder semble retrouver sa concentration sur Ngiculela – Es Una Historia – I Am Singing, prélude à ce qui restera le sommet du concert : un duo à couper le souffle avec la harpe de Brandee Younger, dont c’est la seule apparition de la soirée, sur If It’s Magic. Wonder n’a plus à forcer son talent pour les deux derniers morceaux du disque, As, accueilli par des cris de joie, et Another Star. A noter que les quatre morceaux inédits issus des séances de l’album parus fin septembre n’ont pas été joués, et que Wonder n’y a fait aucune allusion…

Même si le second set a déjà dépassé une heure dix et que le programme du disque original est épuisé, personne n’a vraiment envie que cela s’arrête, et Wonder moins encore que les autres. Il s’amuse à imiter l’accent français (« Stevie, you have to go ») et joue avec les nerfs du public en mentionnant un invité surprise avant d’attaquer Superstition. Lors du passage précédent de Wonder à Bercy, c’est Prince qui l’avait rejoint pour ce morceau – et il est probable que nombre de spectateurs, présents ou non ce soir-là, ont l’image en tête –, aujourd’hui c’est Lenny Kravitz qui est de la partie. Si je ne peux pas dire que cela me réjouit particulièrement, la réaction du public est plus qu’enthousiaste, et Kravitz, à la guitare et au chant se sort mieux que bien de l’exercice, qui semble l’enchanter. Et si Wonder quitte la scène alors que le riff du morceau tourne encore, c’est pour mieux y revenir quelques instants plus tard, le temps de quelques couplets de You Haven’t Done Nothin’ – peut-être un clin d’œil aux politiques qu’il interpelait quelques instants plus tôt tout en assurant ne pas être là pour parler de politique !
Pas sûr que Wonder, dont les prestations se sont beaucoup raréfiées ces dernières années, sur fond de santé défaillante, ait encore souvent l’occasion d’arpenter les scènes françaises, mais si c’est la dernière fois qu’il apparaît chez nous, ce fut un bouquet final à la hauteur de sa carrière…

En 2003, “Marquee Moon”’ et “Adventure”, les deux premiers albums de Television, avaient été réédités en CD augmentés d’inédits, de raretés et d’un livret biographique. Warner Music vient de les ressortir à l’identique.
Par
Julien Ferté

Février 1977 : “Marquee Moon” de Television sort, et la face du rock en sera à jamais changée. Considéré à juste titre comme l’un des meilleurs premiers albums de tous les temps – et pourtant pas entré dans le Top 200 lors de sa sortie ! –, il révélait deux guitaristes au style parfaitement complémentaire, Richard Lloyd et Tom Verlaine – chanteur du groupe, et songwriter attitré –, dont les envolées étaient subtilement soulignées par le bassiste Fred Smith et le batteur Billy Ficca.
« They are one band in a million ; the songs are some od the greatest ever. The album is Marquee Moon », écrivit alors Nick Kent. Depuis, “Marquee Moon” fait de l’ombre à son successeur, “Adventure”, paru un an plus tard et qui souffrit, sur le coup, de la comparaison.



Près d’un demi-siècle plus tard, réécouter “Marquee Moon” et “Adventure” à la suite permet de mesurer à quel point que la stature monumentale du premier rend le second plus petit qu’il n’est en réalité. Car “Adventure” est remarquable, et mérite impérativement d’être réévalué, ce qui semble d’ailleurs être le cas depuis quelques années. Un tel album sortirait aujourd’hui qu’on crierait sans doute au génie. La tension, l’urgence et certaine rage punk (à l’américaine) savamment contrôlée sont peut-être moins présentes, mais le songwriting n’est pas moins inspiré, et de Glory au fantastique The Fire (avec un Verlaine… en feu) en passant par Ain’t That Nothin’, Foxhole et Days (où certaine mélancolie affleure), “Adventure” reste indissociable de “Marquee Moon”, formant un insécable diptyque reflétant l’âge d’or de cette nouvelle vague rock made in New York dont l’épicentre créatif était le légendaire club CBGB.



Mais, bien sûr, “Marquee Moon” reste un chef-d’œuvre indéboulonnable. Huit chansons parfaites, avec cette tension et cette urgence qu’on évoquait plus haut.  Tom Verlaine et Richard Lloyd se partagent les solos et c’est un festin électrique qui culmine au plus haut degré d’invention et d’inspiration dans la chanson-titre, qui dure plus de dix minutes et personnifie les fantasmes johncoltraniens de Tom Verlaine, qui rêvait que “Marquee Moon” soit supervisé par Rudy Van Gelder (responsable de la prise de son de dizaines de classiques Blue Note et Impulse). Car moins qu’avec un producteur, il voulait avant tout travailler avec un ingénieur du son. Fred Smith fit écouter à Verlaine quelques classiques de Led Zeppelin et des Rolling Stones en attirant son attention sur le fait qu’Andy Johns était derrière la console d’enregistrement.
Andy Johns n’était pas familier de la nouvelle scène punk new-yorkaise, mais accepta de venir enregistrer – et produire – ce nouveau groupe, pour lequel il façonna d’abord le son de batterie qui était l’une de ses marques de fabrique. Un son énorme, à la John Bonham. Réaction de Verlaine : « Non, non, on ne veut pas ça du tout ! On veut un son sec, sans réverbération, sans compression géante. » Sidéré, Andy Johns dirigea malgré tout les séances, qui durèrent à peine plus d’une semaine, puis rentra en Californie, guère enthousiasmé par la musique : « C’est bon, vous n’avez plus besoin de moi de toute manière… »
Verlaine, Lloyd, Smith et Ficca le supplièrent de revenir pour mixer l’album. Ce qu’il fit, avec, subitement, une grande passion pour ces chansons, toutes analysées dans le livret de la réédition par Alan Licht. On notera aussi que, fort heureusement, les cinq bonus tracks – dont le légendaire single Little Johnny Jewel Parts 1 & 2 de 1975 – ont été conservées, ainsi que les trois d’“Adventure”.
PS : En 2003, Rhino avait aussi publié le CD “Live At The Old Waldorf” enregistré à San Francisco le 29 juin 1978 dont le prix dépasse parfois les 300 € aujourd’hui ! Une réédition serait bienvenue pour celles et ceux qui n’avaient pu se procurer cet instant collector à l’époque…

CD Television : “Marquee Moon” et “Adventure” (Elektra Rhino / Warner Music, dans les bacs le 16 octobre).

Stevie Wonder vient de mettre en ligne sur les plateformes de streaming quatre inédits enregistrés en 1976 pendant les séances marathon du chef-d’œuvre “Songs In The Key Of Life”.

C’est une première : Stevie Wonder n’avait jamais sorti de véritables inédits de ses archives, qu’on imagine faramineuses. Ses disques n’ont jamais été réédités avec des bonus tracks, jamais été vraiment remasterisés.
Alors, tandis qu’il s’apprête à donner un concert à Paris le 15 octobre prochain (pour lequel hélas, des milliers de gens n’ont pas réussi à ses procurer des places), voir surgir quatre chansons totalement inédites gravées pendant les séances on ne plus prolifiques de “Songs In The Key Of Life” a quelque chose de tout à fait réjouissant.
It’s Easier, My Life Story Of Love, I Can See The Sun In Late December (créée par Robert Flack en 1975) et I’m Into Livin’ forment ainsi un EP digital qui, espérons-le, sera suivi dans un futur proche d’un album entier composé, qui sait, de nouvelles chansons, auxquelles pourraient s’adjoindre ces quatre pépites. Restons branchés.

Voici le texte qui accompagnait la newsletter officielle annonçant cette sortie :
« Aujourd’hui, le légendaire chanteur, auteur-compositeur, musicien, producteur et activiste Stevie Wonder célèbre le cinquantième anniversaire de “Songs In The Key Of Life” avec un EP de quatre titres comprenant des enregistrements inédits issus des sessions de l’album : It’s Easier, My Life Story of Love, I Can See The Sun in Late December et I’m Into Livin’. Cette sortie ouvre un nouveau chapitre dans l’histoire d’un album majeur qui a profondément marqué la musique moderne, offrant aux auditeurs un regard plus approfondi sur l’imagination et l’exploration musicale qui ont accompagné l’une des périodes créatives les plus importantes de Wonder.
Choisis personnellement par Stevie Wonder, ces enregistrements ont été récemment mixés pour cet EP par les ingénieurs du son originels de l’album, John Fischbach et Gary O Adante, qui en avaient assuré l’enregistrement et le mixage. Sur le LP original, Adante était crédité sous le nom de Gary Olazabal.
À 4 h 54 du matin, alors que s’achevait la toute dernière session studio de “Songs In The Key Of Life”, Nathan Watts, le bassiste de longue date de Stevie, s’exclama : “Fo’FiftyFo’!” À partir de ce moment-là, l’expression devint synonyme de fin de session et un private joke pour tous ceux qui gravitaient autour de Stevie. Aujourd’hui, cette heure marque un nouveau départ, puisque quatre enregistrements jamais publiés auparavant arrivent jusqu’à nous, faisant le lien entre la création de l’album et son nouveau chapitre.
“Nous vivons avec Songs in the Key of Life depuis cinquante ans, mais il reste encore des choses à entendre”, déclare Wonder. “Nous n’avons pas ajouté ces morceaux à l’album, mais ils faisaient partie de ce que je ressentais et de ce que je découvrais pendant sa réalisation. Ils me ramènent à cette période de ma vie, et maintenant, ils peuvent entrer dans la vôtre.” »
À découvrir dès maintenant en streaming !

La compilation “The Shel Talmy Recordings” revient sur les premières années et les premiers singles du jeune chanteur en devenir.
Par Fred Goaty

Depuis que David Bowie est passé de l’autre côté du miroir, une somme assez conséquente d’albums live ont paru, ainsi que de somptueux coffrets, tous devenus collectors, qui de “Five Years 1969-1973” à “I Can’t Give Everything Away 2002-2016” ont traversé son œuvre à nulle autre pareille.
Et voici que s’ajoute à cette discographie post-mortem “The Shel Talmy Recordings”, compilation de 45-tours enregistrés entre janvier et août 1965 – “David Bowie”, son premier 33-tours, ne sortira qu’en juin 1967 – avec The Manish Boys ou sous le nom de Davie Jones & The Lower Third. Période pré-historique du futur Thin White Duke s’il en est.



Il va sans dire qu’en attendant que le Vault de leur héros livre encore plus de secrets, les hardcore fanatics de celui qui ne commencera de se produire sous le nom de David Bowie qu’en 1966 ne vont sans doute pas laisser passer ces vingt-deux antiquités pop / R&B, dont dix inédites, produites par l’un de ces hitmakers qui prenaient sous leur aile – leur joug ? – les jeunes artistes grand-bretons en devenir : Shel Talmy, comme Micky Most ou Joe Meek, ne distinguait des charts que le sommet, le reste ne l’intéressait pas.



Et même si aucun titre gravé par le jeune David (18 ans) en cette année formatrice n’est devenu un tube, pas même ceux bénéficiant de la présence du Steve Lukather local, un certain Jimmy Page (tout excité d’utiliser sa Fuzz Box dans I Pity The Fool), il faut absolument écouter ces “Shel Tallmy Recordings” pour mieux comprendre la suite et mesurer tout le travail accompli par Davie Jones pour devenir David Bowie, l’un des artistes les plus fascinants de sa génération.
PS : Livret passionnant signé Alec Palao (munissez-vous cependant d’une loupe pour le lire…).

À écouter
David Bowie : “The Shel Talmy Recordings” (Parlophone, dans les bacs le 18 septembre, CD et LP).
Photos : X/DR (EMI Records).

Le maître allemand de l’ambient et du microsound a publié récemment une luxueuse édition des cinq volumes de la série d’albums “Xerrox” qui a tant contribué à sa renommée.
par Yazid Kouloughli

En 2007, pour son troisième album, le compositeur et designer visuel Carsten Nicolai, Alva Noto à la scène, se lançait dans ce qui allait rester sa plus célèbre série d’albums, avec celle qu’il avait réalisé en parallèle en compagnie du compositeur et pianiste Ryuichi Sakamoto, avec qui il connaîtrait une reconnaissance internationale en réalisant la bande-originale du film The Revenant Alejandro G. Iñárritu en 2015. Une dizaine d’année plus tôt cependant, encore loin d’une telle renommée, il empruntait et détournait le nom de la célèbre marque d’imprimantes américaines Xerox, à une modification d’orthographe près, pour explorer le principe de la reproduction digitale, poussée jusqu’à un point où le matériau sonore d’origine deviendrait méconnaissable. De ces imperfections, d’abord avec la complicité de son confrère Christoph Brünggel qui l’aide à élaborer un « transformateur de samples », il fabrique ses propres sonorités et les raffine le long de cinq albums répartis sur une vingtaine d’années : le volume 1 paraît en mars 2007 et le 5 en 2025.

Un son unique
De ce processus, le maître du glitch et du microsound a façonné, comme Brian Eno avant lui, un véritable vocabulaire, voire un langage, une signature aujourd’hui reconnaissable entre mille, dans un continuum qui va du bruit presque “pur” à des nappes d’ampleur cinématographiques. Cloches métalliques microscopiques, nappes brumeuses, crépitements électriques, vrombissements évoquant quelque vaisseau futuriste, zooms à l’infini dans le détail de la matière sonore ou plans larges sur des étendues à perte de vue, granularités électriques et cordes synthétiques balisent un chemin au cœur de la matière sonore. De l’abstraction et du mystère surgissent des phases de majesté orchestrale, des plages de tension s’installent et se muent, par leur permanence, en nouveaux îlots de calme et de stabilité. Si la musique d’Alva Noto a quelque chose de montagneux (peut-être que ces reliefs sont plutôt ceux qui apparaissent quand on observe un circuit électronique au microscope), c’est parce que le compositeur atteint à chaque album de la série Xerrox de nouveaux sommets, reprenant les choses là où il les avait laissées sur le disque précédent mais les emportant plus loin, dessinant au fil des parutions une manière de voyage, voire d’ascension.

Le coffret collector
Publiés en leur temps en CD et en LP, les cinq volumes de la série Xerrox ont donc récemment été rassemblés, format au choix, dans un fourreau collector finement ouvragé, réalisé avec leur soin habituel par la société berlinoise Handle With Care. Recouvert d’un tissu strié tout en dégradé de gris, l’édition CD du coffret abrite le packaging unique en son genre dans lequel chaque CD était livré à l’origine : un étui cartonné en quatre volets où le disque repose, comme suspendu. Au dos de chaque pochette, les crédits, entre rigueur machinique et amour de l’objet artisanal, à l’image de la musique, sont sans équivalents : en plus de la traditionnelle liste des morceaux et dates d’enregistrement, sont précisés la date de sortie, les dimensions de l’objet, son poids, le grammage du carton et le type de finition utilisé, et même le nom de la typographie utilisée – c’est le Notobitmap.

Proposé sur la boutique en ligne de l’artiste à 150€, version CD (222€ pour les LP), taxes et expédition comprise, le prix est certes conséquent, mais pas si élevé que ça pour cinq albums, surtout quand on sait combien sont rares les disques originaux et à quels prix ils sont souvent proposés en seconde main par ceux qui les détiennent encore. Cet objet collector, qui pourrait bien être l’une de vos plus belles (re)découvertes phonographiques de votre vie, est une superbe façon de découvrir cette œuvre majeure.

Merci à Handle With Care

En dix chansons, “Timeless”, la nouvelle compilation d’inédits de Prince, traverse cinq décennies de création musicale ininterrompue. Verdict.
Par Fred Goaty

Le concept : dix chansons inédites – certaines circulent sur le net, pas toujours dans les mêmes versions – qui traversent cinq décennies. Pour prendre conscience, une fois de plus, de l’incroyable diversité esthétique d’un multi-instrumentiste, auteur, compositeur, arrangeur et producteur de génie qui n’aura décidément jamais étanché sa soif de musique(s).
Maintenant que son geste musical s’est figé dans le temps, ce qui laisse un peu plus de place à la réflexion, on commence enfin à se rendre compte que, bien avant l’heure, Prince a questionné les genres : homme, femme, straight, gay… Chez lui tout le monde avait droit de cité, toutes les raisons d’être étaient reines, même quand elles étaient évoquées frontalement, voire crûment. Parallèlement, fatalement, logiquement, les genres musicaux passaient tous au tamis de sa douce folie créatrice.

D’emblée, I Am You, piste 1,et Tick Tick Bang, piste 2, laissent pantois. Ainsi, tout ce qui allait faire la singularité du Minneapolis Sound, ou le Son Prince si l’on préfère, était déjà en place dans I Am You. Cette voix androgyne, ce groove tout en tension élastique, ces mini-riffs et ces nappes de synthé, cette basse qui claque… Seule frustration : un fade out qui arrive presque trop vite, tant on aimerait entendre la suite.
Quatre ans plus tard, mutation punkoïde avec Tick Tick Bang, (version avec guitare façon Communication Breakdown / Led Zeppelin en overdub), histoire de rappeler aux oublieux que le rock and roll, même énervé, était bien une musique noire. Ce qu’il continuera de souligner aussi férocement et brillament en 2007 avec The Guilty Ones, piste 8, nouvelle poussée de fièvre rock and roll auréolée d’un fantastique solo de guitare.

Piste 3, la bien nommée Heaven, aller simple au Paradis Princier. Jeanne Added et Thomas de Pourquery vont adorer. Vous aussi. Message personnel : « Mon Prince, tu aurais dû la sortir en 1985 celle-là, elle serait déjà culte depuis longtemps… » Là encore, tous les accroche-tympans du Son Prince sont distillés avec maestria, ces handclaps et ces micro-mélodies qui sont une marque de fabrique, ce chant démultiplié (avec la voix de Susannah Melvoin en prime), ces arrangements polychromes qui confinent au féérique… Du grand, du très grand Prince.

Piste 4, I Wonder, comme une pile à combustion lente, furieusement princière, groove moelleux, chœurs gospellisants, chouette solo de piano. Pistes 5, With This Tear : hello Céline Dion, à laquelle Prince avait offert cette superbe ballade romantique en 1992. Piste 6, Stone, qui aurait pu – dû ? – faire partie prenante de la multitude du monumental triple album “Emancipation”. Pas forcément inoubliable, mais là aussi, le charme opère lentement.

Piste 7, Calabama, piste 9 (2003), Bestest Friend (2007, faux airs de The Beautiful Ones) : Prince refaisait du Prince qui refaisait du Prince qui refaisait du Prince (ad lib), et ça marchait toujours. Constat : l’émoi serait XXL si un.e jeune artiste arrivait à pondre deux chansons de cette qualité aujourd’hui !
Et enfin, How Come U Don’t Call Me Anymore, live à Oakland en mars 2016. À peine plus d’un mois avant de passer de l’autre côté du miroir, Prince était encore capable de chanter comme ça. Alors, forcément : la larmichette.
Verdict ? INDISPENSABLE !

CD ou LP Prince : “Timeless” (NPG Records Paisley Park / Sony Music). Les musiciens sont crédités et les dates d’enregistrement précisées.
Photos : © Steve Katz
Merci à Julian D. & Romain P.

Le pénultième album studio de la regrettée Tina Turner (1939-2023) vient de ressortir en coffret deluxe. Visite guidée.
Par
Fred Goaty

Imaginez un peu : Tina Turner et Barry White dans le même studio…
« The sun goes down », chante-t-elle d’abord…
« And the moon comes up » répond-il…
« My heart is pumping for you », ajoute-t-elle…
La température, c’est sûr, avait dû monter de plusieurs degrés.
Trevor Horn (Yes, Frankie Goes To Hollywood, Grace Jones, Seal…) était derrière la console – de la buée sur ses lunettes ? Possible.
De In Your Wildest Dreams, il existe deux versions, l’une en duo avec Antonio Banderas, dans la version européenne de “Wildest Dreams” (parue en avril 1996), et l’autre, donc, avec Barry White, inclue dans la version américaine remaniée parue quelques mois plus tard, en septembre de la même année. On nous permettra d’avoir une préférence pour la seconde, même si l’acteur espagnol assure honorablement ; mais dans le rôle du Special Guest Vocalist, Sting s’en tire évidemment bien mieux que lui dans On Silent Wings…



C’est un fait : “Wildest Dreams” ne fut pas, en son temps, aussi marquant que “Private Dancer”, son chef-d’œuvre de 1984. Seulement voilà : les largesses éditoriales de cette “30th Anniversary Edition” le remettent autrement en lumière. Trente ans après, l’attente n’est plus la même, le petit jeu des comparaisons aves les albums précédents n’a plus lieu d’être,  le recul encourage la hauteur de vue, l’écoute apaisée. Et là, surprise : cet album révèle plusieurs chansons qui ont magnifiquement passé l’épreuve du temps.

Six singles, tout de même, avaient été extraits du pénultième opus studio de la plus grande chanteuse de rock de sa génération – aux inflexions certes soul et gospel. Goldeneye (pour le Bond du même nom, le premier avec Pierce Brosnan), Missing You (une reprise puissante du tube eighties de John Waite), Something Beautiful Remains, In Your Wildest Dreams, On Silent Wings et Whatever You Want, cette pépite inclassable – rock, post-rock, tech-rock ? – mise en son avec maestria par Trevor Horn, sans parler cette extraordinaire performance vocale. Cette voix vous saisit corps et âme et ne vous lâche plus. Avec Do What You Do, Whatever You Want est le meilleur moment de “Wildest Dreams”.
Il y a une autre reprise mémorable dans “Wildest Dreams”, Unfinished Sympathy de Massive Attack, qui sonne moins comme un standard trip-hop que comme du Seal, alors qu’elle n’est pas produite par Trevor Horn mais par Garry Hughes…
Le CD 2 contient comme du coutume son lot de raretés et de remixes, dont la version brûlante de In You Wildest Dreams évoquée plus haut.

Et puis, réédition deluxe oblige, le joli coffret immaculé contient un blu-ray permet de la revoir sur scène à Amsterdam lors de “Wildest Dreams Tour”. Et là, la fascination est toujours aussi grande : on nous pardonnera de rappeler qu’elle avairt alors, mais voir une si belle personne de 56 ans dégager une telle énergie, une telle autorité, chanter avec une voix à damner tous les saints de la terre et danser ainsi en alignant un nombre sidérant de tubes planétaires a de quoi vous filer des frissons, et même vous tirer la larmichette – et quel groupe de killers hard-R&B pour l’accompagner !
Et comme un bonheur n’arrive jamais seul, un autre live a été ajouté : le double CD  du concert de Wembley, extrait de la même tournée, qui prouve que chaque soir Madame Turner donnait tout.

COFFRET “Wildest Dreams 30th Anniversary Edition”, 4 CD + 1 blu-ray, Parlophone, déjà dans les bacs).
Photo : Duncan Raban Popperfoto (Getty Images).

Motörhead In And Out, entre autres histoires d’une vie exubérante, signé par le batteur francophile Lucas Fox, fait traverser le Channel au lecteur et remonte le temps pour retrouver diverses scènes musicales londoniennes qui ressemblent aujourd’hui à des mondes perdus.
Par Julien Ferté

On ne va pa se mentir : le classic line up de Motörhead, autour de l’inamovible Lemmy Kilmister, comprenait le guitariste “Fast” Eddie Clarke et le batteur Phil “Philty Animal” Taylor, power trio sans équivalent dans l’histoire du hard-rock. Mais avant The Ace Of Spade et l’intro légendaire d’Overkill, il avait eu, aux côtés de l’ex-bassiste et chanteur d’Hawkwind, fan des Beatles et de Grant Green (si, si…), le guitariste Larry Wallis et le batteur Lucas Fox, qui incarnèrent la première mouture de Motörhead, dont la durée de vie fit aussi brève qu’un classique du groupe joué à 100 à l’heure, un soir l’Hammersmith Odeon.
Lucas Fox est donc l’auteur de Motörhead In And Out, entre autres histoires d’une vie exubérante, et comme son titre et plus encore son sous-titre l’indiquent, ce n’est pas une énième biographie des pionniers de la New Wave Of British Heavy Metal mais l’autobiographie, écrite dans la langue de Molière, d’un jeune passionné de musique vite happé par la lumière surgie des fûts d’une batterie, et qui se retrouva, à peine sorti de l’adolescence, aux côtés d’un des plus grands rebelles de l’Histoire du rock grand-breton, punk dans l’esprit, hard-rocker forever ; Lucas Fox se brûla vite les ailes, n’enregistra qu’un seul album avec Motörhead, “On Parole”, gravé en pleine furia punk mais seulement publié en 1979 – entre temps, on avait prié Phil “Philty Animal” Taylor de réenregistrer toutes ses partie de batterie…



Ainsi suit-on ses pérégrinations, du Swinging London des sixties à celui des premiers séismes punk, aux milieux desquels Lucas Fox trouvera finalement son équilibre musical en se joignant au groupe Warsaw Pakt, dont le premier album, “Needle Time” (yout un programme…), fut enregistré, masterisé et lis en vente en vingt-quatre heures – les tempos rapides, toujours les tempos rapides ! Si l’on se perd un peu, parfois, dans les méandres de ses souvenirs d’une étonnante précision – quelle émoire ! –, toutes les pages où l’on croise Lemmy retiennent l’attention.

LIVRE Motörhead In And Out, entre autres histoires d’une vie exubérante, par Lucas Fox (éd. Hors Collection, 386 pages, 21,90 €).

Le succès extraordinaire du quatrième album d’Eagles fit entrer le groupe de Glenn Frey, Bernie Leadon, Don Felder, Randy Meisner et Don Henley dans une autre dimension. Visite guidée de la “Deluxe Edition” qui vient de paraître.
Par
Julien Ferté

The Long Goodbye, Act III : c’est ainsi que se nomme la tournée actuelle d’Eagles aux États-Unis, celle d’un groupe aujourd’hui composé de Don Henley, Joe Walsh, Timothy B. Schmit, Vince Gill et Deacon Frey et qui, comme Fleetwood Mac ou Journey est devenu une vénérable institution, une icône de la culture populaire, au-delà même de la musique. Seule différence avec les années 1970 et 1980, décennies de leurs suprématie artistique et commerciale : Eagles ne règne désormais que par la grâce du live. Sortiraient-ils aujourd’hui un chef-d’œuvre que son impact serait sans doute minime comparé à leur capacité à continuer de rassembler des foules XXL pour leurs concerts.

When Eagles could fly...
When Eagles could fly… Photo : Norman Seeff.

En revanche, la ressortie de leurs classic albums continue de procurer un plaisir incomparable. Ainsi, neuf ans après la “40th Anniversary Edition” d’“Hotel California”, leur “Thriller” à eux (leur plus gros succès commercial restera cependant pour toujours leur “Greatest Hits” de 1982 : plus de 40 millions d’exemplaires vendus !), c’est “One Of These Nights” qui bénéficie du traitement de faveur “‘Deluxe”.
Et l’on (re)découvre avec ravissement les huit chansons et le fameux instrumental Journey Of The Sorcerer – sorte de cadeau d’adieu de Bernie Leadon – dans un nouveau mix somptueux, à déguster sur le CD ou le blu-ray, en Atmos ou en hi-res stereo.
Et il faut bien l’avouer : cinquante ans après, “One Of These Nights” n’a absolument rien perdu de sa magnificence. “Hotel California” est aussi un chef-d’œuvre, l’album le plus populaire du groupe grâce à sa chanson-titre, mais la pureté musicale de ce quatrième opus est incomparable : songwriting on ne peut mieux ciselé (on pourrait citer toutes les chansons), qualité des arrangements (ah !, les cordes dans Journey Of The Sorcerer) et de la production (Bill Szymczyk, of course), distribution parfaite des rôles côté chant (les cinq desperados s’y collent tous au moins une fois), équilibre idéal entre rock, country et pop.
Les CD 2 et 3 contiennent un concert capté à l’Anaheim Stadium le 28 septembre 1975 et remarquablement enregistré. Parmi les guests, un certain Joe Walsh venu chanter son Rocky Mountain Way (sans sa talk box), qui n’allait pas tarder à remplacer Bernie Leadon, usé, pour ne pas dire carbonisé par le rock and roll lifestyle.
Pourvu que peu à peu les autres albums d’Eagles soient réédités avec autant de soin !

CD ou LP Eagles : “One Of These Nights Deluxe Edition” (Asylum Records / Rhino, éditions 3 CD/1 blu-ray ou 3 LP).

Avant le très attendu concert du 10 juin à Paris de Beat, supergroup kingcrimsonien réunissant le bassiste Tony Levin, le batteur Danny Carey, le guitariste Steve Vai et son confrère Adrian Belew, ce dernier a bien voulu se raconter pour le Salon de Muziq.
Par
Fred Goaty

Depuis que les artistes étrangers ne viennent plus systématiquement en France pour accorder des interviews, le Zoom est devenu le moyen privilégié pour dialoguer avec eux. L’océan qui nous sépare devient un simple écran, et si la connexion ne fait pas des siennes, l’impression d’avoir le musicien quasiment at home n’est pas si désagréable.
Ainsi Adrian Belew s’est récemment retrouvé dans notre pièce à musique, au milieu des dizaines de disques sur lesquels il posé sa griffe depuis la fin des années 1970 : ceux de Frank Zappa, son découvreur, de David Bowie, de Talking Heads, du Tom Tom Club et, bien sûr, de King Crimson, le fabuleux groupe protéiforme de Robert Fripp dont il fut à maintes reprises et à différentes époques l’un des membres essentiels : “Discipline” (1981), “Beat” (1982), “Three Of A Perfect Pair” (1984), qui forment la fameuse trilogie culte “rouge, bleue et jaune”, puis “Thrak” (1995), “The Construkction Of Light” en 2000 et “The Power To Believe” en 2003 n’auraient pas pu exister sans lui, sa voix envoûtante, ses talents hors norme de songwriter et son jeu de guitare extraordinaire, si complémentaire de celui de Fripp.
Sans doute nostalgique de cette période dorée de sa vie de musicien, Adrian Belew a décidé au sortir des années Covid de rejouer le répertoire kingcrimsonien, avec la bénédiction de Robert Fripp – mais sans sa participation –, et sous le nom de Beat.

Tony Levin, Steve Vai, Adrian Belew, Danny Carey, alias Beat.
Tony Levin, Steve Vai, Adrian Belew, Danny Carey, alias Beat.

L’idée de départ était de réunir la section rythmique de la trilogie tricolore évoquée plus haut : Tony Levin à la basse et Bill Bruford à la batterie. Ce dernier déclina poliment : plus envie « de jouer à la rock star » et de « passer son temps à attendre ses bagages à l’aéroport ». Place, donc, au batteur de Tool, Danny Carey, qu’Adrian Belew avait déjà convié à participer à deux de ses albums solo au début des années 2000.
Pour s’asseoir sur le trône laissé vacant par Robert Fripp, seul un sacré client pouvait postuler. Bienvenue, dès lors, à un autre ex-sideman de Frank Zappa, le stunt guitarist du Génial Moustachu, connu – et vénéré dans le monde entier – pour ses contributions mémorables aux disques de Public Image Limited, Alcatrazz, David Lee Roth et Whitesnake : le seul et unique Steve Vai.
Le double CD/blu-ray paru l’an dernier, enregistré live le 10 novembre 2024 à Los Angeles, a brillamment répondu à toutes les attentes : oui, ces quatre virtuoses pouvaient parfaitement jouer ensemble et faire honneur à la musique de King Crimson, qui entre leurs mains plus qu’expertes n’a absolument rien perdu de son pouvoir de fascination.
Allez, il est temps de cliquer sur le lien Zoom…

Hello… Hello, Adrian Belew ? Je vous entends mais je ne vous vois pas… Et vous, vous me voyez ? Oui, très bien, mais je ne suis pas très Zoom… Ça ne fait rien, moi je vous vois ! D’ailleurs, votre visage m’est familier…

Nous nous sommes rencontrés en 2017, je vous avais interviewé avec Stewart Copeland pour la sortie de l’album de Gizmodrome…
Mais oui, ça me revient. Aah, Gizmodrome… J’adore Stewart, mais sans doute y avait-il trop de très bons musiciens dans ce groupe… comme dans Beat ! [Rires.] Je plaisante…

Adrian Belew, vous avez 76 ans, et dans “Neon Heat Desease Live In Los Angeles”, le premier album de Beat, vous chantez exactement comme dans les années 1980 et 1990. Le temps ne semble pas avoir de prise sur vous. Quel est votre secret ? Je n’ai pas de secret. J’ai toujours pensé que ç’avait à voir avec le fait d’être créatif et de jouer de la musique. Ça me procure tant d’amour et de joie – quant à notre public, la manière dont ils participent lors des concerts, wow… Chaque jour, j’essaye de penser à faire quelque chose de précis, d’être créatif. Ça m’occupe l’esprit. Et physiquement, ça va, j’ai un bon poids, je fais de l’exercice quotidiennement, je ne prends aucune drogue, je bois très peu d’alcool, j’essaye tout simplement de vivre une vie saine ! Les autres membres du groupe aussi. Ça me fascine de constater que nous avons atteint un âge où on aurait, sinon dû arrêter, du moins ralentir, mais nous ressentons tous un désir profond de jouer, nous adorons faire ça, j’adore faire ça. Non, non, rassurez-vous, je n’arrêterai jamais !

Votre style de jeu, qui n’est pas basé sur vitesse, la vélocité, la performance, c’est aussi ça qui vous a permis de passer le cap des ans sans encombres… Je crois oui. Pour moi, tout a toujours été une question de son, tout procède d’une certaine vision, d’une conception, de directions que je voulais prendre. Pas tant les notes, et certainement pas la vitesse.

Je sais que c’est un peu cliché, mais votre façon de jouer me fait songer au travail d’un peintre… C’est exactement comme ça que je vois les choses ! D’ailleurs, je me suis vraiment mis à peindre ces quinze dernières années, et j’ai réalisé que peindre et créer de la musique, c’est la même chose. Ce sont les mêmes éléments qui entrent en jeu : vous avez des tons comme des couleurs, une profondeur, des compositions… Tant de choses en commun ! C’est comme pousser les mêmes boutons dans votre esprit. J’ai vraiment beaucoup peint, et notamment pendant le Covid, je me suis mis à la peinture digitale, sur iPad. On peut faire ça partout, dans le train, dans l’avion… Peindre est vraiment très bon pour moi, car toute ma vie j’ai pensé en ces termes. Je pense que la plupart des musiciens ont eu, enfant, une certaine attraction pour l’art, le dessin. C’est quelque chose de naturel je crois.

Quand Frank Zappa vous a découvert à Nashville et a instantanément été séduit par votre jeu, qu’a-t-il aimé en premier à votre avis ? Je ne sais pas… Il pensait beaucoup de bien de moi… Moi je me concentrais sur sa musique, qui était si difficile à jouer… Frank aimait ma voix aussi, l’idée d’avoir un guitariste qui savait aussi chanter.

Justement, pensez-vous être suffisamment reconnu en tant que chanteur et auteur-compositeur ? J’aimerais dire que ça n’a pas d’importance, mais d’une certaine manière ça en a. Quand on fait beaucoup d’efforts au cours de sa vie, on a besoin, c’est vrai, d’une certaine reconnaissance. Mais on n’a ce qu’on mérite. Cela dit, je suis très heureux comme ça, heureux d’être allé là où je suis allé, d’avoir accompli toutes ces choses, et si d’aucuns n’ont aucune idée de ce que j’ai fait, je suis comblé d’avoir pu travailler avec toutes ces personnes formidables. Je suis fier de mon héritage, c’est tout ce que je peux dire.

Vous pouvez effectivement l’être… Merci, c’est gentil.

Mais c’est un fait : votre discographie parle pour elle-même ! [Il rit.] Quand “Beat” est sorti, la même année que “Lone Rhino’”, votre premier album solo, difficile de ne pas prendre conscience de vos talents de singer songwriter… Être chanteur et songwriter, c’était une part importante de mon rôle aux côtés de Robert, avec King Crimson. Vous savez, avant même que je fasse partie de ce groupe, King Crimson avait toujours eu ce genre d’équilibre, entre musique instrumentale très sérieuse et chansons écrites de manière plus classique – souvenez-vous de I Talk To The Wind. Ça les a rendus bien meilleurs que s’il n’avaient été qu’un heavy instrumental band, ou juste un pop band. Quand je suis arrivé, je connaissais bien leur tradition, et je me suis dit que je devais la prolonger. Mais j’avoue que j’ai été surpris quand Robert [Fripp] m’a donné les rênes – façon de parler –, mais au bout du compte je me suis dit qu’on devait continuer ainsi. C’était bien plus intéressant comme ça.

Vous avez aussi appporté une dimension soul dans votre chant, R&B… C’est vrai. J’ai grandi en écoutant cette musique, elle passait à la radio, quand vous êtes un gamin blanc qui grandi en Amérique, vous essayez d’être soulful… [Rires.] Pour Heartbeat, le côté soul que vous entendez, je suis tout à fait d’accord…

Dans Neurotica, il y a même un côté rap… Mais oui, exactement ! Le rap des débuts… Avec le jeu jazz de Bill [Bruford]. Nous aimions tous tant de musiques différentes… Robert a appris avec un prof jazz. Mais, tout simplement, c’est de la musique ! Nous y mettions tout ce que nous avions en nous, et c’est pour ça que ça sonnait ainsi. C’est la même chose avec Beat.


Beat sur scène en 2024.

Vous commencez d’ailleurs les concerts de Beat avec Neurotica. C’est une sorte de manifeste ? Oui. Je me suis dit qu’on devait frapper d’emblée très fort, en pleine face [rires], avec les deux premiers morceaux, montrer que nous étions là, qu’on ne plaisantait pas, et à partir de là, on avait le droit d’aller là où on voulait aller, sans pression. Avec des chansons plus douces notamment, Man With An Open Heart, Heartbeat. Dans la première partie, il y a quelques chansons familières, mais aussi d’autres que les gens n’ont jamais entendues live : Model Man, Dig, Industry… La seconde partie est plus consacrée aux classiques… Choquon d’abord, et ensuite installons les gens dans quelque chose de plus confortable ! [Rires.]

En juin prochain, sera-ce plus ou moins la même set list ? Oui. Car pour nous cette histoire est encore récente. Tony Levin serait le premier à vouloir changer, mais il est ravi, car nous n’avons pas encore eu un vrai moment pour s’asseoir et se dire : « Ok, faisons autre chose… » J’ai donc dit aux autres, après les dates européennes, qui en quelque sorte bouclent la boucle – nous avons déjà tourné en Amérique du Sud, aux États-Unis et au Canada –, que je voulais tourner d’autres pages du songbook, jouer  Dinosaur, car il faut bien que “Thrak” soit à l’honneur aussi. Il me tarde, mais il faudra patienter… Mais ça va être fantastique, croyez-moi. Nous sommes ravis de nous retrouver.

Quand vous jouez avec Steve Vai, qu’est-ce qui est le plus difficile et le plus “simple” ? C’est très naturel, nous sommes frères, même si on ne s’était jamais vraiment rencontrés auparavant. Steve aurait tous les droits du monde pour être un prima donna, mais ce n’est absolument pas le cas : c’est une personne merveilleuse, il est doux et intelligent. Nous avons tissé des liens très, très vite. Quasi instantanément. Donc, rien de difficile : que de la joie.

Quand avez-vous découvert les livres de Jack Kerouac, qui a tant inspiré vos chansons dans “Beat” de King Crimson ? Au tout début des années 1980, son style, et celui Neal Cassidy, m’ont effectivement inspiré dans mon écriture… [Neal And Jack And Me est la seconde chanson de la set list de Beat…] Je lis beaucoup, je lis tout le temps, parfois des heures durant. Je veux épuiser chaque sujet, je suis comme ça !

Je n’ai pas d’autres questions Zappa, pas de questions Bowie ni de questions Talkin Heads, mais j’ai une question Herbie Hancock : vous souvenez-vous de The Twilight Clone, l’instrumental que vous avez enregistré avec lui en 1981 et qui fugure dans l’album “Magic Windows” ? Très bien, oui. C’était vraiment fun de jouer avec lui. C’est lui qui avait eu l’idée de m’appeler. Au début des années 1980, il était venu assister à plusieurs concerts de King Crimson, je me souviens notamment de lui, backstage, au Greek Theater à Los Angeles. Il était très amical, très agréable. Je n’aurais jamais pensé qu’il ferait appel à moi un jour ! Mais vous savez ce qu’il a fait ? Il faut le souligner : après avoir ajouté ma signature sonore sur ce morceau, avec juste lui et moi dans un studio plein de claviers – la musique était déjà prête –, il m’a donné un crédit de compositeur ! Personne ne fait ça ! D’habitude, vous êtes payé, c’est tout. C’est le signe d’un grand gentleman. 86 ans ?! Il ne change pas. C’est fou.

Je crois que vous avez croisé Bill Bruford récemment… Oui, lors de la dernière Cruise To The Edge 2026. Nous mangions dans le même salon privé. Je l’ai tout de suite vu, et j’ai dit à mes musiciens : « Regardez, c’est Bill Bruford. » Il a bien ri… Je lui ai dit : « Bill, il y a une femme prête à payer quinze dollars pour nous photographier ensemble… » Il a ri encore plus. J’adore son trio avec [le guitariste] Pete Roth. Bill, c’était mon batteur préféré avec King Crimson avant que je fasse moi-même partie du groupe. Et je sais qu’au moment où je vous parle, il attend ses bagages quelque part… [Rires]

CONCERTS Beat avec Adrian Belew, Steve Vai, Tony Levin et Danny Carey le 10 juin à Paris, le 13 à Strasbourg (Salle Erasme).
CD / BLU-RAY “Neon Heat Desease Live In Los Angeles” (Inside Out, 2025).
Photos : John R. Luini / Chime, Alison Dyer.
Merci à Olivier Garnier.