Cécile McLorin Salvant : "Quand je fais de la musique, j’ai envie de passer un bon moment" - Jazz Magazine
Entretien
Jazz sous les pommiers
Publié le 24 Mar 2026

Cécile McLorin Salvant : « Quand je fais de la musique, j’ai envie de passer un bon moment »

Cécile McLorin Salvant photographiée par Karolis Kaminskas.

La chanteuse est l’une des têtes d’affiche de l’édition 2026 de Jazz sous les pommiers. Avant son concert le 14 mai, Salle Marcel Hélie, elle a répondu à nos questions sur son dernier album où il se joue bien plus que des chansons. Autotune, sa peur des grenouilles, l’importance de s’amuser en musique

J’allais vous parler du fait que votre dernier album, “Oh Snap”, explorait toutes sortes de direction différente à la différence de “Mélusine” ou de “Ghost Song” qui sont traversés par une histoire, mais plus je le réécoute plus il me semble qu’il raconte lui aussi quelque chose d’un morceau à l’autre… Il n’y a peut-être pas, comme dans “Melusine”, une histoire avec vraiment un début, un milieu et une fin mais il y a quand même des images qui traversent tout l’album : la grenouille, le volcan… je pense que ce n’est pas un personnage qui traverse un paysage comme ça, mais pour moi, c’est un peu similaire que “Ghost Song”, c’est quand même les chansons vont ensemble et il y a une histoire qui en sort, je pense.

On le ressent notamment aux thèmes que vous abordez dans vos morceaux : la volonté de changer et d’éviter les erreurs du passé, parfois le remord et une forme d’espérance en l’avenir. Je pense que le poème du Japonais Matsuo Basho à la fin du disque, c’est un peu l’histoire de l’album. Je vais chercher la traduction en français car c’est important… Voilà, j’ai trouvé : Brisant le silence d’un ancien étang, une grenouille saute dans l’eau, une résonance profonde. Cette image raconte “Oh Snap”. Cette idée d’un ancien étang qui ne bouge pas et d’une grenouille qui vient foutre le bazar, et ça aussi c’est naturel, et le calme va revenir mais plus tard une autre grenouille va sauter dedans à son tour. Je vois ça dans ma vie et celle des autres, c’est universel, et c’est valable en musique aussi. Le jazz pourrait être cet étang qu’on pense comme une chose immobile, la tradition, mais forcément une grenouille va sauter là-dedans. La grenouille ! J’ai peur des grenouilles. Donc il y a aussi cette idée de regarder quelque chose qui me fait très très peur.

Est-il vrai qu’une partie des morceaux ont été retravaillés à partir d’anciens enregistrement ? Pour moi ils sont nouveaux, mais c’est vrai que j’ai commencé il y a quatre ans, ça a pris du temps. Au départ c’étaient de petites idées, de petits jeux pour passer le temps. Le saxophoniste Victor Goines, qui joue avec Wynton Marsalis, nous avait invités chez lui à St Louis et c’est là que j’ai découvert un clavier pliable et très léger qu’il emporte avec lui en tournée pour écrire. Je l’ai trouvé génial et il me l’a donné. Le son était horrible et je l’ai donc relié à une tablette pour utiliser les simulations du logiciel Garageband, et petit à petit je me suis mis à essayer toutes sortes de sons qui m’ont donné des idées. J’ai commencé à écrire des chansons… enfin je ne savais pas que c’en était, c’était juste pour s’amuser à l’hôtel entre les concerts. Tout ça n’était pas du tout censé sortir. Je m’amusais plus que dans n’importe quel studio, je me sentais libre comme une gamine, mais pour moi ce n’était pas dans cet état d’esprit qu’on fait un album : on est concentré, on s’amuse mais ce n’est pas le but. Et faire de la musique que personne n’était censé entendre a donné aux chansons une qualité très particulière. J’ai continué à les peaufiner et je me suis rendue compte que j’avais fini par faire un album que j’avais envie de partager. Mais plutôt sous un pseudonyme, ou un seul morceau comme ça, il ne m’était pas venu à l’esprit d’en parler à mon label, à mon manager ni même aux musiciens avec qui je jouais ! Finalement, j’ai choisi de le présenter sous mon nom, et j’ai créé la version définitive du disque avec mes musiciens.

“J’ai un côté très traditionaliste, très orthodoxe, à me dire : « ça c’est du jazz, ça n’en est pas, ça c’est authentique, ça, ça ne swingue pas ». D’un autre côté, j’aime les Spice Girls, Meredith Monk, Laurie Anderson, Björk… ”

Vous aviez donc perdu cette sensation de vous amuser et d’être libre en faisant de la musique ? Je pense que beaucoup de musiciens ont une relation un peu conflictuelle, un peu bizarre avec la musique. On joue, on s’amuse, c’est génial de faire de la musique et on aime ça. Mais après les premiers cours de musique, où il faut faire les choses bien, puis si on a la chance d’avoir un public qui peut avoir des attentes, d’avoir une équipe, de commencer à tourner, ça suppose des responsabilités, des pressions, qu’on vit plus ou moins bien. Il y a des gens qui sont ultra nerveux avant de monter sur scène, et on peut tous oublier qu’à la base, c’est du jeu, tout le monde peut le faire, c’est libre, on n’a pas besoin d’être doué pour faire de la musique, tout le monde devrait pouvoir en faire. Je parle avec pas mal de mes amis musiciens de cette envie de faire les choses bien, de s’améliorer. On a toute une tradition dernière nous. Le processus de cet album m’a rappelé l’époque où j’étais toute petite, avant même mes premiers cours de piano, dans ma chambre avec mon clavier Casio, lumières éteintes, à déclencher les rythmes pré-enregistrés pour jouer des accords dessus, je m’amusais, je ne voyais pas le temps passer, et j’adorais ça. Mais quand il fallait préparer une Nocturne de Chopin pour ma prof, même si c’était magnifique de pouvoir même essayer de jouer ça car c’est de la beauté pure, ce n’était plus pareil. “Oh Snap” m’a fait comprendre que je peux avoir cette même intention dans tout ce que je fais, je me sens plus détendue. Ça pourrait donc changer ma façon d’enregistrer mais aussi de voir tout ça, et quand je repense au chemin parcouru depuis mes premiers albums jusqu’à maintenant, je pense que j’allais dans cette direction. Quand je fais de la musique, j’ai envie de passer un bon moment, de me surprendre, de rire, parce que c’est l’un des ingrédients principaux de la musique.

La plupart des chanteuses dont on parle dans le jazz aujourd’hui sont plutôt plus “classiques” que vous. Est-ce que votre différence fait partie de cette pression qui vous pèse parfois ? Je pense qu’il y a forcément de ça, même avant de devenir professionnelle : déjà au conservatoire, et même en mon for intérieur parce que j’ai un côté très traditionaliste, très orthodoxe, à me dire : « ça c’est du jazz, ça n’en est pas, ça c’est authentique, ça swingue pas ». D’un autre côté, j’aime les Spice Girls, Meredith Monk, Laurie Anderson, Björk… J’ai découvert il n’y a pas très longtemps le chanteur de flamenco Enrique Morente, et sa discographie est incroyable. Il a fait une dizaine d’albums très traditionnels, avant de jouer avec des rockeurs voire de faire des Kyrie façon flemenco, et cette approche m’attire beaucoup : aller chercher très loin dans le passé, mais aussi vers l’avenir et prendre un peu tout ce qu’il y a autour de nous aujourd’hui.

Sur le titre A Little Bit More, vous avez utilisé AutoTune sur votre voix, ce qui a surpris beaucoup de gens. Est-ce une façon de dire que la seule chose qui compte, c’est le résultat et l’émotion plutôt que la technique vocale ? C’est marrant, parce que ça revient un peu à cette histoire de grenouille. Je ne sais pas trop comment mais j’arrivais à détester et à adorer Autotune en même temps. Quand j’étais ado, j’ai découvert la chanson Believe de Cher, que j’adore, puis il y a eu T-Pain, qui était très très connu en France, et à l’époque où il est devenu célèbre je vivais en Floride où il était énorme, et j’adorais sa musique. Mais j’ai longtemps eu du mépris pour les chanteurs de jazz qui mettaient un peu de Melodyne [un autre logiciel qui permet de retoucher sa voix] sur leur voix pour corriger un tout petit peu la hauteur tout en restant naturel. Je me souviens que pour mes premiers disques, je ne voulais absolument aucun editing. J’ai tenu à enregistrer “WomanChild” entièrement en live par exemple. On avait réservé une journée de studio pour faire des overdubs par-dessus les morceaux enregistrés par mon groupe, et je n’avais pas du tout aimé le résultat. Il y avait un côté “faux”, comme si le résultat ne correspondait pas à ce qui s’était vraiment passé, alors que ce que j’adore, c’est de pouvoir réagir à ce que font les musiciens et qu’eux réagissent à ce que je fais. Je trouvais que les enregistrements de jazz “contemporains” étaient trop aseptisés, comme “sous plastique”. Et pour l’enlever il fallait tout faire en live et tout garder, même les erreurs. Pour A Little Bit More, j’ai eu envie de mettre l’autotune à 100 %, ça m’a rappelé ces morceaux que j’aimais quand j’avais 15-16 ans, et c’était comme si je tenais cette fameuse grenouille que je déteste et que j’adore à la fois. J’aime aussi le fait que le morceau est sur-produit, et pourtant il a été enregistré dans une chambre d’hôtel, en pleine tournée, en une heure seulement, avec le batteur Kyle Pool et Sullivan Fortner.

Vous avez déclaré par le passé que “Oh Snap” était l’un de vos albums les plus intimes justement par son enregistrement assez décontracté et informel. Est-ce que vous parvenez à conserver cette atmosphère aussi sur scène ? Sur scène, tout est exagéré, tout est plus grand, nos personnalités changent dès que quelqu’un nous regarde, on agit avec une sorte de masque, c’est vraiment du théâtre, et j’aime beaucoup ça. On se lâche d’une manière qu’il est difficile de se permettre dans la vie de tous les jours. J’ai parfois l’impression que je peux raconter plus de choses sur scène que je ne le pourrais si j’étais avec un groupe d’amis. Je suis plutôt timide et je n’aime pas prendre la parole en public ni m’exprimer au nom des autres. On va voir comment les morceaux de “Oh Snap” peuvent marcher en concert car ils sont totalement différents de ce que je fais d’habitude. J’aimerais bien qu’on puisse faire tout l’album en acoustique, comme en version “extended”, ambiance boîte de nuit. J’aimerais explorer les deux extrêmes. Au micro : Yazid Kouloughli

Concert le 14 mai à Coutances, Salle Marcel Hélie, dans le cadre du festival Jazz sous les pommiers.

A écouter “Oh Snap” (Nonesuch / Warner Music, Choc Jazz Magazine)