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Publié le 17 Sep 2023

Courtois – Fincker – Erdmann, d’un point à un autre

Hier, 16 septembre, à La Halle Roublot de Fontenay-sous-Bois dans le cadre de Musiques au Comptoir, le violoncelle de Vincent Courtois et les anches de Robin Fincker et Daniel Erdmann nous ont tenu hors d’haleine.

Je trouve ce matin un mail envoyé tard dans la nuit par l’amie que j’ai entrainée hier soir à ce concert : « J’ai écouté d’autres de leurs CD, j’ai l’impression qu’ils n’ont jamais été aussi bons que ce soir ! » Charme particulier du concert, de la présence réelle, ou réalité ? Il y aurait-il des extrémités indépassables ?

Aléas de la circulation automobile, nous étions arrivés le concert commencé. Entrés dans le noir sur la pointe des pieds presque à tâtons, assis sur les premières chaises se présentant à nous sur le côté de la scène, et comme projetés dans la musique  qu’ils sont en train d’inventer tous trois – Vincent Courtois (violoncelle), Robin Fincker (clarinette et saxophone ténor), Daniel Erdmann (saxophone ténor). Ils marchent pas à pas l’un vers l’autre dans une approche indéfiniment recommencée, non qu’ils ne parviennent à se trouver, mais refusant le kitsch de la sainte communion qui serait l’achèvement de leur progression et exigerait quelque tombée de rideau, leur rapprochement constamment recommencé et régulièrement remis en cause, leur improvisation constamment au travail, les inventions individuelles constamment à l’écoute des autres dans une attention réciproque qui, les faisant constamment réinventer leurs cheminements, les font, sinon se fuir, du moins s’éviter.

Voici 12 ans qu’ils arpentent ainsi les scènes, d’abord sur des partitions noires sur blanc, des programmes d’improvisation précisément balisés, aux ouvertures de plus en plus larges au fur et à mesure qu’ils apprenaient à se connaître et à partager leurs habitudes, les possibilités qu’ils se donnaient et les impossibilités rencontrées constituant de nouveaux défis, de nouveaux paris. Il y a deux ans, je commentais ce même trio entendu à Lyon, sur le répertoire que leur avait inspiré le roman Martin Eden de Jack London, mon écoute et mon commentaire partiellement embarrassés par la référence à cette œuvre littéraire qui m’était inconnue, et cependant émerveillé par la souplesse de cette écriture chambriste dont les partitions semblaient non plus lues, ni même sues, mais rêvées ; l’an dernier à Marseille (au festival Émouvances où je serai de retour jeudi prochain), ayant lu entre temps Martin Eden et ainsi délivré de cet embarras, je redécouvrais la musique du trio elle-même déliée de son propos initial. Les partitions avaient-elles été déjà définitivement oubliées ?

Un an plus tard, on n’en trouve plus trace, sinon la connaissance réciproque qu’ils en ont gardée, l’acuité qu’ils ont l’un de l’autre, un sens de l’anticipation, et lorsque cette aptitude s’est laissée surprendre par quelque inattendu, la faculté de faire d’une fausse route la voie royale. C’est une question mélodique, harmonique, rythmique, mais aussi orchestrale, de son, de timbres, de densité, d’intensité, de nuance, de contraste… Courtois allant de l’archet au pizzicato avec une grâce de soliste classique passant d’étude en partita, de suite en sequenza, les deux saxophones contrastant leurs discours, Daniel Erdman dans l’estompe de la mémoire du saxophone velu de Lockjaw Davis à Archie Shepp, Robin Fincker plus dans le velours de la clarinette au ténor (on pense à Jimmy Giuffre), griffant cependant ici et là la trame orchestrale de sonorités slappées, percutées, soufflées, growlées. Il y a du minimalisme dans cette musique, mais sans le systématisme de la répétition, les ostinatos de l’un constamment remis en cause par les propositions des comparses, avec en outre quelque chose de chorégraphique tant dans leur présence sonore (idéale telle que discrètement sonorisée dans l’acoustique habillée de l’ancienne halle Roublot) que scénique tant leur musique est visuellement habitée.

Nous étions arrivés en retard, espérant n’avoir que manqué que le premier morceau. Il n’y avait qu’un morceau (plus un rappel d’apparence plus écrite). « Je pars d’un point et je vais le plus loin possible » disait John Coltrane. La musique du trio s’est ainsi déployée d’un point au plus éloigné qu’il leur soit possible d’atteindre en un seul grand mouvement continu, laissant son public ébahi, le public de la Halle Roublot, pas plus spécialisé que ça, simplement curieux, ayant pris l’habitude de se laisser surprendre par les programmations de Sophie Gastine pour Musiques au Comptoir *. Auraient-ils pu aller plus loin ? Pourront-ils jamais aller plus loin. Ont-ils atteint la fin de la musique ? La fin atteinte hier soir était-elle définitive ? S’insinue dans le message émerveillé de mon amie évoqué au début de cette chronique comme une pointe d’angoisse, dont je me rassure en écoutant avec un émoi renouvelé le disque du trio que Vincent Courtois a glissé dans ma poche hier soir, “Nothing Else”, enregistré en janvier 2022 à Budapest et publié cette année sur BMC (Budapest Music Center), deux suites de formats courts (de 2’39 à 7’11) destinées à être écoutées comme deux entités distinctes. Franck Bergerot

* Mardi 19 au même endroit, les doux dingues de No Mad dans leur programme “Des Oiseaux la nuit” ; Vendredi 22, le quartette de Christophe Monniot avec Sopia Domancich, Sarah Murcia et Denis Charolles.