Daniel Zimmermann se jette à l’eau - Jazz Magazine
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Entretien
Publié le 12 Jan 2026

Daniel Zimmermann se jette à l’eau

“Zim” dans le grand bain

Avant son concert au New Morning le 27 janvier avec Pierre Durand, Élise Blanchard et Julien Charlet, le tromboniste Daniel Zimmermann, qui vient de publier le remarquable “Snapshots” sur Label Bleu a répondu sans filtre aux questions de jazzmagazine.com.

Hormis deux reprises, votre nouvel album repose sur des compositions originales : composer, c’est s’octroyer encore plus de liberté ? Que ce soit dans l’arrangement ou dans l’improvisation, je cherche toujours à avoir le plus de spontanéité possible, en évitant les codes, les postures, le référencement, la conceptualisation, le ciblage. Mais c’est dans la composition que cet état d’esprit me paraît le plus naturel. Partir d’une feuille vierge, en essayant de se vider le cerveau de tout ce qui n’est pas l’émotion de l’instant, c’est la manière la plus directe de l’exprimer.

À propos des reprises, parlez-nous d’abord de celle des Neville Brothers, Yellow Moon, qui fut un tube en son temps. Comment et pourquoi l’avez-vous choisie ? Pour une reprise, j’aime bien avoir des idées spéciales, et différentes de l’original… Or, Yellow Moon est un morceau qui a déjà un arrangement très singulier à l’origine. C’en est même incroyable, pour un tel tube ! Je me suis donc dit qu’il suffisait que l’on joue le morceau de la manière la plus basique possible ; ça me ferait des vacances, pour une fois… [Rires.] De jolies arpèges bien sentis et improvisés de Pierre ont fait le reste. Au-delà de l’analyse, ce choix a du sens, car la musique de la Nouvelle Orléans est la première que j’ai écoutée, une influence revendiquée, et la raison initiale de ma volonté de jouer avec Pierre Durand.

Quant à Stop This World, c’est une des nombreuses merveilles gravées par Mose Allison [en novembre 1962], et c’est une chanson aux paroles plutôt pessimistes : sont-ce justement les paroles qui vous ont inspiré, seulement la musique, ou, plus sûrement, les deux ? C’est le décalage entre les deux qui fait tout le sel du morceau : la brutalité crue du texte, qui parle de « porcs » dès le deuxième vers, et cette manière détachée de chanter cela, cette nonchalance… Pour moi,  c’est la classe. Pour ce qui est du pessimisme, Mose Allison chante une fin du monde qui parait imminente en 1962, et elle n’a pas eu lieu ; cela laisse donc finalement un peu d’espoir !

Il y a deux invités sur “Snapshots”. My Little Sweet New Zealand Bunker est chantée par Sanseverino, qui a l’habitude d’interpréter ses propres chansons. Comment lui avez-vous présenté ce morceau ? Je lui ai dit que j’avais écrit une chanson que je n’arrivais pas à chanter, que le texte était très spécial. Que ça parlait de catastrophe climatique, d’inégalités et d’émeutes façon the Joker, mais à la manière d’une pièce de théâtre bouffonne du moyen-âge, où l’on se moque des puissants, avec un scénario de fiction qui relevait plutôt de la farce… Qu’il me paraissait être la personne la mieux placée pour incarner un tel morceau, et qu’en plus, comme il y avait un débit infernal, il me semblait que ça lui irait très bien ! Comme on se connait et qu’on a déjà fait des choses ensemble, notamment sur mon projet précédent, c’était d’autant plus logique.

Écrire des paroles, c’est facile ou difficile ?  J’ai côtoyé beaucoup de chanteurs ; il y en a qui n’arrivent pas à écrire en français et se tournent vers d’autres langues, d’autres qui le font avec beaucoup de méthode et de savoir-faire mais ça peut ressembler à un exercice de style, et certains qui ont un truc personnel, inné. Pour eux, ça a l’air facile. Mais pas pour moi ! Sur ces deux textes, je suis content d’être arrivé à raconter quelque chose d’original et que ça coule plutôt bien, sans qu’on se pose trop de question en l’écoutant… Mon ambition se limite à cela du point de vue stylistique. [Sourire.]

My Little Sweet New Zealand Bunker apparaît aussi en version instrumentale : pourquoi ce besoin d’inclure deux versions ? Au départ, c’était un morceau instrumental, que j’ai écrit juste au moment d’enregistrer “Dichotomie’s”. Il ne figure pas sur le disque mais on le jouait en rappel, avec Benoît Delbecq qui se dédoublait car c’est vraiment pensé pour  un quintette. Les gens se marraient bien quand je racontais le thème du morceau, ça collait à la musique, c’était très visuel. L’idée d’essayer de mettre un texte n’est venue qu’après, mais ce n’est pas le propos de mon groupe ; c’est du bonus. L’évidence, c’était donc de le jouer en instrumental, pour mettre en valeur son étrange combinaison de groove, de rock alterno, avec son côté ritournelle un peu azimuthée. J’entendais pour le lead un saxophoniste, avec un son énorme et bien rockn’roll…

Un vieux compère musical est à vos côtés dans My Little Sweet NZ Bunker, Thomas de Pourquery. Comment définiriez-vous votre complicité ? Pendant longtemps, on a développé un truc à deux quand on jouait. On a aussi essayé de trouver un équilibre dans notre groupe, que chacun trouve sa place par rapport à l’autre, en tenant compte de nos évolutions. C’est beaucoup d’attention et de prévenance ; dix-sept ans, c’est une belle performance. Je retrouve d’ailleurs cette écoute et cette complicité avec Eric Séva aujourd’hui, avec qui je joue beaucoup, dans un projet hors norme. Chaque histoire est différente, mais je sais que ce qui se passe là, cette façon de dialoguer, de s’écouter, est aussi de mon côté le fruit de toutes mes années passées avec Thomas. Aujourd’hui, chacun est ailleurs, mais c’est comme un vieux frère. On peut ne pas se voir pendant deux ans, quand on se retrouve tous les deux, c’est comme si on s’était vu la veille.

Parlez-nous de la nouvelle venue dans votre groupe, la bassiste Élise Blanchard… Elise a un super groove, une science du son éprouvée au fil de ses années dans la pop. Elle tient la baraque quand on se barre, mais elle interagit aussi, elle propose, et toujours à bon escient, avec ce souci de la note et de l’intervention justes ; c’est souvent très mélodique. Ça a matché tout de suite avec cette bête de Julien Charlet, mon vieux complice. Elle est belle à voir jouer, comme Julien et Pierre d’ailleurs. Et on s’entend super bien. Bon, on est pas mal…

Si vous étiez programmeur radio, quel morceau de “Snapshots” passeriez-vous d’emblée à l’antenne ? Come Home. C’est le morceau où il y a le plus d’émotion. Je l’ai écrit pour mon fils, pour ses 15 ans, alors qu’il était interné dans une unité psychiatrique pour adolescent. Chaque partie porte un message, et la fusion entre l’écriture du morceau et ce que je ressentais à ce moment-là était totale, instantanée. Tout va bien aujourd’hui, sinon je ne pourrais pas en parler.

Vous êtes un soliste d’exception au trombone. Pensez-vous que cet instrument est reconnu à sa juste valeur dans l’Histoire du jazz ? Le trombone est un instrument majeur à la Nouvelle-Orléans, le berceau du jazz, au Brésil, qui est un immense pays de musique, à Cuba, une île d’une richesse  musicale incroyable, dans le jazz des pays scandinaves, germaniques… Il y a des figures majeures dans le funk bien sûr, mais aussi dans la biguine, le reggae… Chez nous, où l’on a une très haute idée de l’Art, on se sent parfois un peu snobé en tant que tromboniste. Je pense que c’est dû au côté populaire de l’instrument, qui représente dans l’imaginaire collectif la musique de rue, par opposition à la musique de salon. D’ailleurs, pour se présenter comme des événements populaires, de nombreux festivals ont souvent mis en avant le trombone… sur leurs affiches. [Sourire.] Après, c’est une réalité de dire que peu de trombonistes ont écrit l’histoire de cette musique au-delà de leur instrument. Mais au-delà de l’histoire, le trombone vaut n’importe quel instrument. Pour le phrasé, c’est très compliqué, mais le positionnement face à cet écueil engendre une immense diversité de style. Au niveau de l’engagement physique, c’est puissant, intense. Et pour ce qui est de l’expressivité, c’est un instrument exceptionnel, il est fait pour ça.

Qui sont vos trois trombonistes favoris ?
Depuis toujours, Frank Rosolino, Glenn Ferris et Ray Anderson. En France, Robinson Khoury est un phénomène, Fidel Fourneyron ne sort que des super projets, et je peux vous dire qu’il y a du monde derrière. C’est peut-être là que ça se passe aujourd’hui. J’espère que les promoteurs et les diffuseurs de notre musique en ont bien pris conscience. Au micro : Fred Goaty

CONCERT Le mardi 27 janvier à Paris (New Morning).
CD
“Snapshots” (Label Bleu, CHOC Jazz Magazine).