Film #7/3 Retour au Cim le 4 avril 1981 : Philippe Baudoin, Daniel Huck et leurs amis rôdent le disque qu’ils vont enregistrer le lendemain dans ces mêmes locaux du Cim, pour le label Open d’Alain Guerrini. - Jazz Magazine
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Publié le 16 Jan 2026

Film #7/3 Retour au Cim le 4 avril 1981 : Philippe Baudoin, Daniel Huck et leurs amis rôdent le disque qu’ils vont enregistrer le lendemain dans ces mêmes locaux du Cim, pour le label Open d’Alain Guerrini.

[le film #7/2 étant privé] Ils seront plus nombreux le lendemain à rejoindre Huck et Baudoin devant les micros et le Revox du trompettiste François Biensan chargé de la prise de son assisté du saxophoniste Marc Richard et du pianiste Jacques Schneck (ce dernier ne figurant pas au line up du disque à venir). Outre, Biensan, les 8 mars, 4 et 26 avril (des dimanches, jours de fermeture au Cim), on verra défiler le tromboniste Claude Gousset et les saxophonistes Marc Richard et André Villéger.

Mais ce 4 avril, c’est le quintette convoqué le lendemain pour l’enregistrement, qui est venu s’échauffer en public, soit François Biensan (trompette et bugle), Daniel Huck (voix, saxophone alto et ténor), Philippe Baudoin (piano, arrangeur, compositeur, directeur musical) et la rythmique du disque à venir (sauf sur quelques pièces en duo voire en solo) : Ricardo Galeazzi (contrebasse) et François Laudet (batterie).

François Laudet (22 ans), je le reverrai souvent, au Petit Journal Saint-Michel, au Petit Opportun (dans le rôle d’O’Neil Spencer, lorsque Claude Tissendier recréa le répertoire du sextette de John Kirby avec le patron du lieu, Bernard Rabaud, au piano), au Méridien (où il accompagna quelques big bands de Claude Bolling à Marc Richard et peut-être même le sien), spécialiste des big bands, formé à l’écoute de Sam Woodyard, Sonny Payne, Gene Krupa, Buddy Rich et Louie Bellson. J’ai dû l’interviewer et même assister – souvenir confus – à l’une de ces écoutes de disques qu’Alain Guerrini programmait un soir par semaine dans la grande salle du Cim. Et je crois bien lui devoir quelques-unes de mes connaissances sur ce monde du big band.

Ricardo Galleazzi, contrebassiste. Je ne saurais en dire grand’ chose. C’était une silhouette, une figure du swing à la française qui y faisait autorité par une autorité qui lui était toute particulière. Pour moi qui arrivait du jazz le plus contemporain, voire le plus free, c’était moins facile d’appréhender de l’extérieur la qualité de ces bassistes qui s’en tenaient, aussi efficacement soit-il, à leur rôle de soutien, tout en ayant chacun sa touche personnelle. Galleazzi en particulier n’était pas tombé de la dernière pluie. Né en 1931, il était arrivé d’Argentine à Paris avec l’orchestre de Lalo Schifrin en 1953, faisant le métier avec Michel Hausser, Benny Waters (et caetera) ; prêtant la main aux Américains de passage, membre dans les années 1970 du big band Swing Limited Corporation. On pouvait lui confier les clés d’un orchestre en toute confiance…

François Biensan ? N’est-ce pas là que je l’entendis la première fois ? Je suis stupéfait de découvrir qu’il est de 1945. Je l’ai toujours cru plutôt de mon âge, alors qu’à l’époque, il avait déjà un riche passé derrière lui, de trompettiste, et même de multi-instrumentiste (harmonica blues, orgue et piano…). Familier des Américains de passage à Paris, compagnon de Marc Laferrière, il sera une figure des grands big bands français, de Gérard Badini au Duke Orchestra. Plutôt intimidé par les milieux du swing que je fréquentais peu, je n’ai jamais échangé avec lui, mais c’était un musicien que j’écoutais toujours avec plaisir, notamment lorsqu’il enregistra en 1985 sous son nom “Quelle différence y a-t-il entre une trompette…” pour l’éphémère label de Laurent Cugny, Écorce, avec la participation de Claude Tissendier, Hervé Sellin ou Alain Jean-Marie, Pierre-Yves Sorin, François Laudet ou Vincent Cordelette. Un disque défiant les frontières stylistiques tout comme le label sur lequel il parut (Big Band Lumière, Antoine Illouz, Zool Fleischer).

On ne présente plus Daniel Huck (alors tout juste 33 ans)… Et d’ailleurs comment le présenter ? Nulle étiquette ne lui convient, tant son érudition du jazz est encyclopédique (vendeur historique au rayon jazz de la première Fnac Châtelet sur le Sébasto), sinon pour dire qu’il est une incarnation du swing, de cette chose qui est tout à la fois la peau, le squelette et la musculation du jazz, propulsion, articulation, plasticité, l’énergie et l’économie… quelque chose qui va de Benny Carter à Maceo Parker voire Steve Coleman, qu’il partagea idéalement avec Eddy Louis au sein du Multicolor Feeling, et qu’il transpose dans son art vocal, interprétant les paroles ou scattant hors texte. Ah ! Les scatteurs·euses à la petite semaine, vous pouviez remballer vos yaourts et vos petites pâtisseries. La science – autodidacte *– de l’improvisation sur grille, le sens de l’humour et de l’absurde de Leo Watson… Vous ne connaissez pas, le virtuose des Spirits of Rhythm ? Allez donc chercher sur le net. Et tant qu’on y est, prêtez l’oreille à la conversation entre Huck et Baudoin, revisitant leur histoire, notamment leurs débuts dans le caves du Quartier latin.

Philippe Baudoin donc. Un autre érudit, d’une autre nature, plus méticuleux, quasi monacal. Je me souviens m’être rendu chez lui lorsqu’il habitait avec sa compagne Isabelle Marquis une ancienne boulangerie au pied de la Butte Montmartre. Des montagnes de livres et de partitions… Depuis, ils ont déménagé et, s’il faut toujours grimper pour attraper certain ouvrages, il faut surtout descendre à la cave. Surprendre Philippe chez lui derrière sa vitre, penché sur son travail, ses “grimoires”… on a l’impression d’être dans Le Nom de la Rose. Cette érudition que j’ai rencontrée chez lui, sous d’autres atours chez Claude Carrière et chez Alain Tercinet, m’a fait prendre conscience qu’on ne pouvait se contenter de la littérature française, aussi fleurie soit-elle, pour appréhender le jazz, tant les auteurs s’y recopiaient les uns les autres sans remonter aux sources. Et parmi mes trésors se trouvent les deux tomes de grilles harmoniques standards telles que Baudoin les avaient compilées, vérifiées, corrigées, complétées à l’intention de ses étudiants. Pour les protéger, j’ai remplacé leurs reliures en plastique par des pochettes individuelles pour classeur qui les protègent de la manipulation et me permet, le cas échéant, d’y incorporer un ajout. Je ne les fréquente pas en musicologue que je ne suis pas, mais j’aime considérer ces grilles, les noms compositeurs et auteurs tels précisé ou rectifiés par le révérend Dom Baudoin.

À ces éruditions, nos deux comparses combinaient des humours assez contrastés, explosif chez Daniel, pince sans-rire chez Baudoin, érudition pince-sans rire qui pourrait qualifier son jeu pianistique, pointilleux sur l’historique de chaque harmonie et pleine d’imagination quant au calembour, cet art dont relève le domaine harmonique tel que pratiqué par les jazzmen. Les compositions et les emprunts au répertoire de Philippe Baudoin pour cet orchestre à géométrie variable qui les réunissait sous le nom de Happy Feet, témoignaient de ce mélange d’humour et d’érudition qui leur inspira la biguine Les Impôts Locaux en pensant à Un Poco Loco de Bud Powell (je me chante toujours en moi-même lorsque je me penchez sur ma feuille d’impôt ces paroles que Huck propulsait de sa voix enfumée « Les impôts locaux, les impôts locaux mon coco, les impôts locaux, moi quand faut payer j’ai le cœur gros… houp-là ! ». Et je n’ai pas oublié le détail de ce « houp-là ! ».

Le disque parut sous leur deux noms, titré “Happy Feet and Friends” sous la référence OP 16 du label Open d’Alain Guerrini, avec une pochette imaginée par le photographe et graphiste Daniel Jan, figure familière du Cim. Hélas jamais réédité, pas même présent sur le net ! Il faudra faire quelque chose. Philippe s’y autorise un solo sur le traditionnel suédois Ack Värmeland du Sköna (Dear Old Stockholm) en hommage au banjoïste et saxophoniste Göran Erickson qui agrémentait Yarbird Suite d’un virtuose solo de pipeau sur le premier disque de l’Anachronic Jazz Band. C’était au siècle dernier. Philippe nous a appris récemment son décès le 27 décembre 2025. Franck Bergerot

* Je me souviens d’une très longue interview, de celles que Guy Chauvier aimait publier dans la revue Jazz Classique (une cinquantaine de numéro entre 1998 et 2009), où Daniel Huck racontait notamment comment il avait appris à scatter, s’entrainant seul à tue-tête dans la rue en rentrant chez lui la nuit.