Film#16/3-17/1. Autour d’un concert et d’une photo d’Art Pepper
Mon premier tirage papier, qui me fut m’inspiré par un regard surpris sur le visage d’Art Pepper lors de son concert du 19 mai 1981 à l’Espace Cardin de Paris. Considérations suivies de réflexions non moins nombrilistes sur l’œuvre de cet artiste que je n’ai jamais bien connu.
De ce concert, très égoïstement, je n’ai retenu qu’une photo (plus deux autres plus anecdotiques). Oh ! Il y aurait des centaines d’autres photos d’Art Pepper à mentionner avant la mienne, à commencer par celle prise à Los Angeles en 1956 par William Claxton du haut de la Fargo Street dont Art Pepper gravit la pente vertigineuse, son saxophone déballé sous le bras. Mais c’est ce même Pepper qui m’offrit ma première satisfaction de photographe amateur.
Derrière mon 105mm
Le placement étant libre à Cardin, j’avais trouvé un siège au bout de la travée latérale en bordure d’allée du côté du micro de saxophone côté cour, équipé de mon 105mm à une distance probable d’une dizaine de mètres. Côté jardin, à l’opposé, peut-être parce qu’il précéda l’entrée du leader par une pièce en trio, je tentais quelques clichés de Milcho Leviev, photo de pianiste manchot, jusqu’à ces gestes des mains qui apportèrent un petit supplément d’âme à mes photos téléscopiques. Je découvrais ce pianiste bulgare sans savoir qu’il avait notamment aidé Don Ellis à approfondir sa connaissance des mesures composées avant d’occuper les claviers du groupe de Billy Cobham en 1974-75. Il m’a laissé ce soir-là le souvenir confus de quelques moments singulièrement lumineux que confirment l’écoute du concert dont l’écoute est trouvable sur le net. Le batteur Carl Burnett, quoique hyperactif, resta dissimulé derrière ses fûts et cymbales. Aussi me contentai-je documenter cette rythmique en pointant mon objectif vers Bob Magnusson (walking sécure et solide comme une glissière d’autoroute, plus quelques brillants solos), sans lui porter plus d’attention que ça, les clichés que j’étais en capacité de prendre ayant peu de chance de se hisser à la hauteur de cet événement par ailleurs couvert par des photographes d’un autre trempe que moi et ayant accès aux premiers sièges au pied de la scène.

Un mélange d’ennui et d’angoisse
Les coltranismes supposés de l’Art Pepper “nouvelle manière” me laissèrent quelque peu indifférent à la prestation de ce leader que l’on découvrait “un peu free” (l’actualité de l’époque retenait mon attention vers d’autres altos libertaires : Anthony Braxton, Arthur Blythe, Julius Hemphill, Willem Breuker… et le toujours le libre penseur Lee Konitz, voire David Sanborn auquel il arrivait encore de mettre le feu chez Gil Evans). Et peut-être me suis-je laissé distraire par l’apparence physique de Pepper revenu de l’enfer. Un mélange d’ennui d’être là et d’inquiétude alors qu’il patientait entre deux solos dans son complet trois pièces en prenant appui sur l’enceinte disposée à sa gauche. Je voulus saisir ce sentiment d’angoisse impatiente. Et il y eut ce moment où il leva son visage vers les projecteurs… alors je déclenchais.

Révélateur : un regard vers les Dieux
Quelques mois plus tard je m’équipais d’un agrandisseur de tirage bon marché, un encombrant Krokus de marque polonaise dont l’objectif était surmonté d’une tour immense en tôle grise fermé à son sommet par un dôme et surmonté d’une étrange tige assortie d’une boule en plastique qui permettait de positionner l’ampoule à l’intérieur du fût. En outre, je m’étais fait conseillé de remplacer l’objectif d’origine. Assis sur le siège de ma cuvette WC, je travaillais le lavabo sous le menton, le torse tourné à 90° (ce qui fit la fortune de quelques kinés) vers l’agrandisseur posé à mes côtés, au-dessus d’une courte baignoire, sur un couvercle de planche agglomérée sur laquelle je disposais aussi mes bains (révélateur, fixateur et de rinçage). J’avais fait plusieurs essais de cache pour obtenir sur le visage d’Art Pepper la lumière que j’avais espéré capter à Cardin. Bien sûr, je m’y étais trouvé trop loin pour obtenir quelque détail du visage et, comme souvent, mon cliché manquait de piqué, d’autant que je m’autorisai un agrandissement au tirage afin d’éliminer tout ce qui pouvait distraire sur le cadrage original en pied que m’avait imposé ma distance (pieds de cymbales et de micros, retour, plus un flight case traînant en fond de scène). Seul m’importait le regard en biais de ce visage de tragédie poudré de blanc comme le furent les comédiens du théâtre antique, regard levé vers les cieux. Probablement vers les Dieux.
Les mauvaises raisons d’un passion
Pour le public parisien, ce concert avait été un événement, le saxophoniste n’ayant jamais visité l’Ancien Continent avant l’année 1980 (à part un bref séjour parisien sous les drapeaux en 1944 ou 1945). La réapparition depuis 1975 d’Art Pepper faisait le buzz pour au moins deux raisons. La première tenait à son nouveau style que l’on disait, comme signalé plus haut, inspiré de John Coltrane, curiosité pour une figure du cool west-coast des fifties, héritier de Benny Carter. La seconde résultait de ce qu’il était un rescapé de l’enfer des drogues dures, de la délinquance où elles peuvent entrainer, et des geôles américaines. Le tout, pimenté de beaucoup de scènes de sexe éventuellement violentes, avait fait de son autobiographie rédigée avec le concours de son épouse Laurie une sorte de best seller de la bibliographie de jazz. À l’époque, je ne lisais pas l’anglais et j’attendis sa traduction par Christian Gauffre et sa publication chez Parenthèses pour en faire l’acquisition. Il est encore sur mes étagères, avec son étiquette « 110.00 fr. Prix éditeur – 5% aux caisses » (Fnac ? Gibert). Il semble neuf, l’un des rares sur mes étagères à n’avoir jamais été ouvert, ou alors juste feuilleté. L’engouement soudain pour ce musicien, à cause de ce livre auréolé de scandale, de ce destin, auprès d’un public qui n’aurait pas su le reconnaître à l’oreille, me dégoutait un peu.
Pour les « beaux yeux » d’une bunny girl
Discothécaire, je m’étais attaché, sur les conseils des nouveaux amis que je m’étais fait à Jazz Hot 1979-80 ou au Cim, en tout cas ceux qui me semblaient les plus compétents pour me conseiller sur cet âge du jazz que représentait Art Pepper, les fifties, je résistai longtemps à ceux de mes emprunteurs de la discothèque de Montrouge (j’en étais le responsable) qui me réclamaient l’acquisition du disque “Playboys” avec Chet Baker, doublement appâtés qu’ils étaient par la réunion des deux junkies et par la pochette où figurait une bunny girl dissimulant ses seins nus à l’aide de deux marionnettes. Pudibond ? Janséniste ? Ou puriste averti que cette rencontre avait été un non-lieu ignoré par Art dans son autobiographie et dénigré par Chet. Les deux hommes semblaient se mésentendre.

Au lieu de quoi, outre les récents et atypiques “Straight Life” de 1979 et “Thursday Night at the Village Vanguard” de 1977, je leur vantais “Meets the Rhythm Section” avec la rythmique de Miles Davis de 1957, “Plus Eleven” pour les arrangements de Marty Paich (le seul qui mobilisa durablement ma platine personnelle), et les albums de réédition “Twofers” (deux pour le prix d’un) que constituèrent dans les années 1970 “Discoveries” (faces Savoy de 1953-1954) et “Early Art” (faces éparses de l’été 1956 et de l’hiver suivant). Certes très incomplet, mais très honorable dans le cadre d’une discothèque municipale.
Shorty Rogers & “childhood of the cool”
Il me fallut attendre la publication du précieux West Coast Jazz d’Alain Tercinet pour comprendre qu’il me manquait encore une pièce fondatrice, qui fait un peu office de chaînon manquant entre le nonette de Miles – à son corps défendant mais pas si mal qualifié “Birth of the Cool” – et le cool de la côte Ouest. Il s’agit des “Modern Sounds” du trompettiste Shorty Rogers (and his Giants : John Graas/cor, Gene Englund/tuba, Art Pepper/alto, Jimmy Giuffre/ténor, Hampton Hawes/piano, Don Bagley/b, Shelly Manne/dm) ; soit six petits chefs d’œuvre arrangés par Rogers et Giuffre mais oubliés parce que dispersés à l’époque sur 45-tours singles, EPs, ou rassemblés sur le 25 cm “Modern Sounds” et donc peu identifiables à l’aune du format 30cm : Popo, Didi, Four Mothers, Over the Rainbow, A Propos, Sam and the Lady. Rappelons qu’en 1951, Art Pepper occupait la seconde place dans le référendum des lecteurs de Down Beat avec 945 voix derrière Charlie Parker (959) loin devant Johnny Hodges (609) et Lee Konitz (365).

Esquisse d’une playlist pour commencer

Écrivant ces lignes, je flâne au hasards sur les plateformes : d’un échange de Pepper avec Jack Montrose (Deep Purple, 1954) à des retrouvailles avec Jimmy Giuffre, Shorty Rogers et Shelly Manne (La Mucura), d’un premier “retour” en brûlant chassé-croisé avec son ami Jack Sheldon (Pepper Returns sur l’album “The Return of Art Pepper”) à un moment d’intense complicité avec Russ Freeman (Art’s Opus sur “The Art Pepper Quartet”), retrouvant des traits de feu follet qui ne me sont pas inconnus, un lyrisme de la phrase vantée par ses commentateurs mais que j’identifierais pourtant moins naturellement au blindfold test que je le ferais de celui qui fut son maître en un temps ou ses concurrents ne juraient que par Charlie Parker, le cher Benny Carter. Je peux ainsi dire que, coltranien ou carterien, même après avoir sollicité les “belles lettres” d’Alain Gerber (« mélancolie d’une espèce très étrange, inconsolable mais proche de la volupté » – livret de “The Quintessence” chez Frémeaux), Art Pepper constituait l’une des nombreuses lacunes de ma culture jazzistique, et même que, combler celle-ci, ne fut jamais pour moi une priorité. Peut-être le temps est-il venu. Franck Bergerot