Film#20 Carrières-sur-Seine à l’heure du renouveau
Ce 6 juin 1981, on découvrait le trio de Zool Fleischer, Éric Le Lann au sein du quartette de Jacques Vidal et Frédéric Sylvestre, Lionel Benhamou cofondateur du groupe Galigaï avec en tête d’affiche le duo Caratini-Fosset.
Carrières-sur-Seine, ce que j’en savais… J’ai vécu de 1960 à 1979 à Chatou, route de Carrières : passé notre HLM nous étions à Carrières, ville d’extraction de pierre, une activité abandonnée à la culture du champignon. Il y a avait à l’automne la fête des champignons comme à Croissy au printemps la fête à la carotte en septembre. Il y avait un collège où j’ai été pion plusieurs années. Et il y avait un structure culturelle, le 1000 Club où Sophie Steff faisait jouer la scène locale (notamment le guitariste Gérard Curbillon, le père de Thomas, dont la réputation était plus que locale pour les connaisseurs) mais aussi plus largement la scène jazz émergeante. Sophie Steff, ce nom me revient comme une évidence à la lecture des comptes rendus de l’époque pour Jazz Hot, notamment celui du 7 juin 1980 je retrouve son nom cité, sans parvenir à faire émerger un visage, une silhouette, une voix, une identité. Avec le temps va… Me reste le souvenir de deux festivals, l’un en plein air en 1980 où flirtaient jazz et folk, l’autre en intérieur dont il est question ici.
Zool !
Entre temps ou auparavant, j’avais fait la connaissance de Zool Fleischer et de son trio venus à Carrières hors festival. Les occasions de l’entendre et réentendre ne manquèrent pas : le 16 avril 1980 au Cardinal Paf avec Jean-Pierre Debarbat en invité, le 17 mai au Cim, le 21 octobre à l’Espace Cardin en première partie du groupe Oregon de Ralph Towner. 23 ans, déjà un phénomène, debout devant son piano ou en équilibre instable les genoux pliés sous le clavier… mais ce qu’il jouait vous enlevait tout de suite l’idée qu’il faisait son cinéma, tant tout cela paraissait impérieux, car l’authentique moteur de sa virtuosité était un répertoire original, astucieux, malicieux, haut en couleurs. De son batteur Richard Portier batteur qu’on a déjà vu dans mes archives (cf. Denis Badault le 25 avril 1981), j’avais apprécié la souplesse, la précision et l’écoute dans un compte rendu pour Jazz Hot à propos de sa prestation au Cardinal Paf. À cette même occasion, je m’étais montré plus réservé à propos de Christian Gentet qui s’illustrerait la même année en présentant l’Orchestre de contrebasses, un peu sur le modèle scénique du Quatuor créé un an auparavant.

Le Lann & co
Également à l’affiche de ce 6 juin à Carrières, un all stars de la scène émergeante. Éric Le Lann avait débarqué de sa Bretagne à Paris en 1977 à tout juste 20 ans et commencé à se faire connaître dans le milieu. Dans mes tablettes, il apparaît le 13 janvier 1979 lors d’un concert du Cim où il croise le fer avec Roger Guérin et Jean-Loup Longnon… rien que ça ! Juin 1979, il remporte de troisième Concours national de jazz de la Défense. On commence à lire son nom de plus en plus souvent dans les programmes. Il est assidu au Cardinal Paf où, comme il le raconte dans son autobiographie Scorpion ascendant belon, il découvre un jour au premier rang parmi le public, accompagné de Lee Konitz, Martial Solal à la recherche de nouveaux talents pour son nouveau big band, début d’une amitié musicale profonde. À l’époque, Patrice Caratini l’a également invité à rejoindre son onztet.

Antibes 1980 : Le Lann apparaît au sein du quintette de René Urtreger auprès de Jean-Louis Chautemps Jean-François Jenny-Clark et Aldo Romano (“En direct d’Antibes”, disque Carlyne), une formation aussitôt reprise le 11 septembre 1980, à la Chapelle des Lombards. Mais auparavant, le 4 au même endroit, il est l’invité avec Chautemps d’un nouveau trio : le guitariste Frédéric Sylvestre, le contrebassiste Jacques Vidal et le batteur Éric Dervieu. Janvier 1981, c’est en leader qu’il est invité par André Francis sur les ondes de Radio France avec la même rythmique, plus deux invités : Glenn Ferris (trombone) et Jean-Pierre Debarbat (sax (ténor). Si Vidal (né en 1949) est l’aîné, Jean-Pierre Debarbat (né en 1952) fait figure de parrain. Dandy efficace en communication, astucieux stratège, en outre excellent saxophoniste, il est le leader du Dolphin Orchestra qui a fait connaître Vidal, Sylvestre (né 1953) et même Ferris qui, s’il est connu aux États-Unis (Don Ellis, Frank Zappa, front line de Billy Cobham avec les frères Brecker), vient de débarquer en France.

Mais dès février, notre quartette vole de ses propres ailes sur un album au nom de Sylvestre et Vidal intitulé “2 + Éric Le Lann / Éric Dervieu”. Batteur né en 1956, ce dernier deviendra aussitôt un sideman recherché, le batteur régulier de René Urtreger, partenaire d’un trio réunissant Hervé Sellin et Riccardo Del Fra, etc. Leur répertoire en ce 6 juin 1981 ? Faute de compte rendu, j’imagine qu’ils jouèrent le répertoire du disque : trois hommages de Jacques Vidal (Scott, Gary et Frédéric… comprenez LaFaro, Peacock et Sylvestre), une partition du pianiste Jean-Christophe Levinson, trois compositions de Frédéric Sylvestre, l’une d’elles Snave me laissant supposer un hommage à quelque Evans, et enfin Nardis signé par Miles Davis qu’il n’enregistra jamais et que Bill Evans marqua de sa profonde empreinte.
Cara-Fosset
Patrice Caratini et Marc Fosset faisaient figure de tête d’affiche de ce festival, omniprésent de la scène depuis 1977 avec déjà deux disques enregistrés et je ne vous apprendrai rien de plus qui n’ait déjà été dit à leur sujet et nous les retrouveront dans l’album de mes photos.

Galigaï

Quant au groupe Galigaï, me demandant s’il ne faisait pas là ses premières armes, je suis tombé dans les pages “programme” de Jazz Hot sur une ébauche programmée au printemps 1980 dans le cadre du festival d’Angers où Alain Guerrini faisait office de conseiller auprès d’Yves Orillon de la Maison de la Culture. Le personnel en était la guitariste Marie-Ange Martin, le pianiste Michel Precastelli, le contrebassiste Marc Michel (qui se fit longtemps appeler ainsi avant de décliner ainsi son état civil complet : Marc-Michel Le Bévillon) et Jean-Claude Jouy. Dans sa forme définitive, Lionel Benhamou en fut le guitariste et Umberto Pagnini le batteur. Michel Precastelli qui faisait partie à l’époque de l’équipe pédagogique du Cim (harmonie, improvisation) et Marc Michel en étaient les compositeurs sur une orientation où l’on croit percevoir l’influence du quartette du quartette de John Scofield avec Richie Beirach. Ils enregistrèrent en 1982 un disque produit dans la collection Jazzibao sur Open, le label d’Alain Guerrini, dont une plage circule encore sur Youtube, Quatre à Quatre. Le concert de sortie de l’album au New Morning sera l’occasion d’une autre page de mon album photo où l’on retrouvera cet étrange regard que Marc Michel pouvait avoir une fois qu’il était tout à sa contrebasse ou sa basse électrique.

Épilogue
De nombreuses personnes citées ci-dessus sont décédées : Lionel Benhamou, Alain Guerrini (1995), Jean-François Jenny-Clark (1998), Frédéric Sylvestre (2014), André Francis (2019), Marc Fosset (2020), Jean-Christophe Levinson, Jean-Louis Chautemps (2022), Martial Solal (2024). Mais qui était – qui est – Sophie Steff ? Avec un ou deux f ? Qu’est-elle devenue et a-t-elle seulement existé ? Franck Bergerot