Jazz in Aiacciu: What Is This Thing Called Jazz?
À Ajaccio, la scène a du panache. Napoléon monte toujours la garde, du haut de sa statue, au-dessus du théâtre de Verdure du Casone. De Ray Lema à Maria Froes, de Luz Casal à Omar Sosa, des styles musicaux différents mais une même conviction qui traverse cette édition du 1er au 4 juillet 2026 : le jazz n’est peut-être pas seulement un genre musical, mais une manière d’être libre.
Une scène entre ciel et mer
Ce soir du 1er juillet, le plateau se partage entre le pianiste congolais Ray Lema et la nouvelle génération brésilienne de la bossa-nova, Maria Froes. Même la lune s’est invitée, timide derrière les nuages, comme une beauté qui n’ose pas se dévoiler. Les sentiments ont suivi, préférant dans la pudeur de la nuit, les notes aux mots. La musique possède ce pouvoir singulier : celui d’effleurer l’imagination, d’ouvrir la porte des rêves, jusqu’à brouiller la frontière entre songes et souvenirs. Créé en 1979 sous l’impulsion de quelques passionnés de jazz insulaires, Jazz in Aiacciu a traversé les décennies comme traversent les existences : avec des élans, des silences, des interruptions. 2026 est sa 24ème édition. La musique n’a pas d’âge. À 80 ans, Ray Lema a le corps et l’âme d’un jeune premier, dans ses intentions rythmiques, l’énergie qu’il transmet et les grooves qu’il lance avec malice. Le groupe répond avec une précision jubilatoire et le son engagé et mélodieux du saxophoniste Irving Acao, capte l’attention de l’audience.

Deuxième partie de soirée avec, Maria Froes qui, à seulement 23 ans, regarde, elle aussi, vers l’avenir sans jamais oublier ceux qui l’ont précédée. Des compositions mais également sa reprise de Tempo de Amor , de l’immense Baden Powell, qui résonne comme un salut respectueux à ceux qui ont façonné cette musique avant de la transmettre. Peu de place à l’improvisation, des airs de pop et de musique brésilienne. Dernier rappel, Maria Froes livre une version lumineuse de Sodade, immortalisée par Cesária Évora. Sa bassiste troque la basse électrique pour la contrebasse. Une sensualité suggérée, naturelle, qui emmène le public à la danse comme une histoire d’amour qui sans jamais poser de questions, trouve d’elle-même le chemin du cœur. À gauche de la scène, la Méditerranée. Au-dessus, les étoiles. On pense alors à ceux qui, sur d’autres rives, lèvent les yeux vers le même ciel. Les frontières dessinent des cartes. Les vibrations, elles, ignorent les géographies et c’est le pouvoir de la musique.


Is that Jazz ?
Dans la programmation, tout n’est pas du jazz à proprement parler. Programmée le lendemain, Luz Casal n’est pas une chanteuse de jazz. Pourtant, en l’écoutant parler de la scène, on retrouve des points communs montrant que le jazz dépasse le simple style musical mais se cache aussi derrière une intention et une façon de partager l’instant. « Chaque concert est différent. C’est un moment unique selon l’énergie de chaque instant», confie-t-elle. Connue dans le monde entier pour Piensa en mí ou Historia de un amor, elle refuse les automatismes. Pas de chorégraphie, pas de danseurs, seulement une énergie qui circule entre la scène et le public. « Quand les gens sont debout, quand ils sont assis, quand ils applaudissent d’une certaine manière, cela vous donne de l’élan. C’est pour cela que chaque concert est différent. » Pour elle, le véritable succès ne se mesure ni aux chiffres ni aux récompenses. « Le meilleur succès, c’est le partage ». Lorsqu’on lui demande d’où viennent les mélodies, elle hésite. « C’est Dieu, c’est l’esprit, c’est l’âme… je ne sais pas. » Puis elle ajoute que chanter est toujours un acte de vulnérabilité. Une confiance accordée à sa propre voix.

« Le jazz n’est pas un style musical, c’est une façon de penser »
Omar Sosa pousse la réflexion un peu plus loin. Avec Vibe Factor, il ne joue pas seulement du jazz : il en défend la philosophie. « Le jazz n’est pas un style musical, c’est une façon de penser », résume le pianiste cubain lors de son interview de ce matin. Une manière d’être libre, d’écouter avant de répondre, de faire vivre ce vieux principe du jazz : call and response. Avec ses complices, il ne cherche pas à démontrer une virtuosité mais à « donner de la vibe et en recevoir ». Le groove, chez lui, n’est pas une formule rythmique. C’est une vibration, une fréquence qui touche quelque chose à l’intérieur de l’âme de chacun. « Nous essayons de créer une ambiance qui nous transforme nous-mêmes avant de toucher le public. C’est ça le groove ». Son batteur, Diego Piñeira, s’inquiète aussi d’une époque qui compresse le temps. Enseignant au conservatoire, il raconte qu’un étudiant lui a demandé de résumer une modulation rythmique en trente secondes pour les réseaux sociaux. « On ne peut pas compresser le temps », répond-il. Le jazz exige de laisser respirer une idée, de lui permettre de grandir. Pour Omar Sosa, la transmission est une urgence. « Beaucoup pensent que tout a commencé avec Internet », sourit-il, rappelant que Coltrane, Miles Davis, Randy Weston ou Bill Evans ont construit les fondations de cette musique. « Nous essayons de garder le flambeau de cette philosophie » et de « défendre la tradition avec un son contemporain ».

Le dernier passeur de disques
Le festival de Jazz in Aiacciu, c’est aussi ce qui se passe entre les concerts. Flâner dans les ruelles d’Ajaccio, rejoindre la plage en attendant la tombée de la nuit, puis pousser la porte d’une adresse que tous les mélomanes de l’île connaissent. Au 48, rue Cardinal-Fesch, André Paldacci veille depuis près de trente ans sur Vibrations, le dernier disquaire indépendant de Corse. Dans sa boutique, les vinyles côtoient les CD, la musique corse dialogue avec le jazz, le rock, le classique ou le métal. Une caverne d’Ali Baba où l’on vient chercher un album, mais d’où l’on repart souvent avec une histoire.
Au fond, Ray Lema, Maria Froes, Luz Casal, Omar Sosa et un disquaire passionné, racontent une même histoire. La musique ne se consomme pas, elle se transmet. Elle demande du temps, de l’écoute et le courage de ne pas savoir exactement où mènera la prochaine note. Et le jazz, peut-être, est aussi cela : une manière de refuser ce qui est trop prévu, de prendre des risques, et d’être libre, ensemble.
Hanna Kay
Visuels : HK