Jools Holland, un art de la joie - Jazz Magazine
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Publié le 20 Mar 2026

Jools Holland, un art de la joie

Jools Holland Press shot by photographer Michael Leckie, Oct 2023

Pianiste, chef d’orchestre, homme de télévision, Jools Holland a construit au fil des décennies l’un des big bands les plus singuliers de la scène britannique. Ni formation patrimoniale ni simple machine à swing, son  Rhythm & Blues Orchestra mêle blues, rhythm’n’blues, ska et rock and roll dans une esthétique où l’énergie prime sur la perfection. Rencontre, un peu avant un concert salle Pleyel le 23 avril, avec un musicien pour qui la musique reste avant tout un art de la joie.

Dans l’histoire de Jools Holland, le piano vient avant tout, et pas n’importe quel piano : celui de la famille, qui a survécu à la Seconde Guerre Mondiale : « Pendant le Blitz, la rue avait été bombardée. La maison a tenu, mais le souffle de l’explosion avait noirci l’extérieur du piano. Ma grand-mère soulevait toujours le couvercle pour me montrer que l’intérieur était intact. » Sur l’instrument, que Holland possède encore aujourd’hui, sa mère joue du boogie-woogie et des pièces inspirées de Jelly Roll Morton. L’éducation musicale se fait aussi par le disque :  Sister Rosetta Tharpe, les orchestres rhythm’n’blues, les premiers big bands…. « C’était une musique incroyablement excitante. À l’époque, les big bands jouaient la musique la plus vivante qui soit, celle de la danse, de l’amour, de la fête. ». A ces influences afro-américaines partagées par nombre de musiciens britanniques de la même génération s’ajoute celle des musique caribéennes, très présentes dans l’Angleterre des années 1960 : « J’ai grandi avec le ska et cette influence est restée dans mon groupe. »

Pour Holland, la musique n’est pas un choix mais une vocation, qui s’impose vite comme la seule voie d’avenir possible : «Les gens me demandent souvent si j’ai choisi la musique. En vérité, j’ai plutôt l’impression que c’est la musique qui m’a choisi.  J’ai réalisé assez vite que je ne serais pas très bon dans autre chose. Je n’allais pas devenir astronaute, juge à la Cour suprême ou électricien. Mais je pouvais jouer du piano. »

Comme beaucoup de musiciens anglais, c’est dans les pubs et les clubs de proximité que Holland fait ses débuts de musicien professionnel. Aux côté du guitariste Glenn Tilbrook, il se plonge dans le boogie et les standards, et commence à interpréter ses propres compositions : « C’était une école formidable. On apprend comment fonctionne un groupe, comment on se débrouille sur scène, comment on survit en tournée. Quand vous jouez et que vous voyez que la musique fait pleurer quelqu’un ou qu’elle pousse les gens à se lever pour danser, alors vous savez que vous touchez quelque chose de réel. »

Le succès pop vient avec Squeeze, dont il est un des membres fondateurs avec Tilbrook et le guitariste Chris Difford, mais l’aventure est éphémère, et Holland quitte le groupe après le troisième album. Il publie alors un premier album, sous le nom de Jools Holland And His Millionaires, avec un certain Pino Palladino, dont c’est un des premiers enregistrements, à la basse, sans grand succès : « Je n’avais plus de contrat, plus de groupe. Je me suis dit que j’allais devoir jouer seul au piano. »

C’est presque comme une blague que naît le big band : « Je montais sur scène, je jouais quelques morceaux et j’annonçais : « Mesdames et messieurs, voici mon big band. » Et un seul musicien arrivait. C’était tout ce que je pouvais se permettre… ». Avec le temps et le début du succès, Holland étoffe son orchestre, d’abord avec une section rythmique, puis avec des cuivres : «  Plus on ajoutait de musiciens, plus le public venait. »

Même si Holland revendique volontiers l’inspiration de Duke Ellington, son  ensemble ne s’inscrit pas dans l’orthodoxie du genre : « J’ai toujours pensé mon groupe comme une section rythmique de rock’n’roll avec un big band boulonné dessus. Je ne cherche pas la perfection. Si c’est trop parfait, ça ne m’intéresse pas. Ce qui compte, c’est la vie qu’il y a dans la musique.  C’est une expression de joie. ».

Pas question de démarche muséale ou de reconstitution patrimoniale : le Rhythm & Blues Orchestra, qui a publié pas loin d’une vingtaine d’albums, joue essentiellement des compositions écrites pour l’orchestre lui-même, auxquelles s’ajoutent des reprises réinventées et des collaborations avec des artistes invités : « Quand un artiste arrive avec une chanson qu’il porte vraiment, tout devient nouveau. ».  Au fil des années, une bonne partie de l’aristocratie de la pop british, de Tom Jones à Rod Stewart, s’est frottée à l’orchestre. Parmi les collaborations les plus récentes, Holland salue en particulier la prestation de la chanteuse Jessie J, qui a repris avec lui « My Way » : « « Elle ne chantait pas simplement la chanson. Elle la vivait. Et soudain ce standard semblait tout neuf ».

Aujourd’hui, l’ensemble tourne près de quatre-vingts dates par an et une bonne partie de ces membres jouent en son sein depuis plus de deux décennies :  «  Quand vous travaillez ensemble aussi longtemps, vous pouvez changer de direction instantanément. Quelqu’un commence un morceau et tout le monde comprend où il va. Ce n’est pas un big band assemblé pour un concert, mais un groupe qui vit ensemble.». Cela donne à l’orchestre une dimension organique, à la façon d’un être vivant avec son autonomie : « À un moment donné, l’orchestre devient quelque chose qui vous dépasse. Une sorte de créature. Et vous êtes au milieu de tout ça. »

Anomalie dans un paysage musical qui préfère en général des formules plus prévisibles, le Rhythm & Blues Orchestra continue à faire vivre au quotidien la philosophie de son leader :   « À la fin d’un concert, j’espère simplement que les gens se sentiront mieux qu’en arrivant. »…

Frédéric Adrian

Propos recueillis le 13 mars 2026

Merci à Thierry Messonnier