Kassa Overall, du hip-hop au be-bop - Jazz Magazine
Banlieues Bleues
Entretien
Publié le 31 Mar 2026

Kassa Overall, du hip-hop au be-bop

Kassa Overall. Photo : X/DR.

Le batteur, multi-instrumentiste et beatmaker américain est attendu le 11 avril à l’Espace 93 de Clichy-sous-bois pour l’un des concerts-phares du festival Banlieues Bleues. Au programme, son dernier album “Cream” où jazz et hip-hop vont main dans la main. Rencontre.
par Yazid Kouloughli

On n’a pas beaucoup l’occasion de vous voir en concert en France… Je crois que la dernière fois que j’y suis venu, c’était en 2007 au Paris Jazz Festival, quand j’étais le batteur de Geri Allen. [C’était le 8 juillet, NDLR] A l’époque, son album le plus récent était “Timeless Portraits And Dreams”. C’était un disque important pour plusieurs raisons, avec Jimmy Cobb à la batterie, Ron Carter à la basse, il y avait un chœur et le répertoire incluait des Black Spirituals. Sur scène, on jouait aussi des choses issues d’albums plus anciens, il y avait Darryl Hall à la contrebasse et on était accompagné d’un danseur de claquettes, Maurice Chestnut, qui était comme un percussionniste s’ajoutant au trio. C’était un groupe très centré sur le rythme. En y repensant j’étais vraiment un gamin, et je savais ce que je faisais mais je ne comprenais pas vraiment à quel point ça me marquerait et combien c’était important d’être sur scène avec elle.

Venons-en à votre dernier album, “Cream”. Comment sont nées ces reprises jazz de morceaux de hip-hop ? Je crois que ça a commencé quand moi et mon groupe avons été engagés pour réaliser une vidéo pour les Grammy Awards : il s’agissait de reprendre un morceau qui avait été nommé dans diverses catégories au fil des ans. On a choisi de refaire Drop It Like It’s Hot de Snoop Dogg et ça nous a fait réfléchir à ce qu’on pourrait faire pour non seulement permettre aux gens de reconnaître l’original à travers notre reprise, mais aussi aller jusqu’au bout de la démarche pour en faire quelque chose qui nous appartienne. J’ai donc commencé à ajouter des mesures impaires, à réharmoniser des choses, et à insérer des phases d’improvisation, comme s’il s’agissait d’un standard de jazz. On s’est dit avec le groupe qu’il faudrait jouer des morceaux comme ça sur scène et on s’est mis à en retravailler d’autres. On a eu beaucoup de retours de la part des différents publics, après les concerts, qui voulaient savoir où ils pourraient réécouter ce nouveau répertoire, et ça nous a convaincu d’en faire un album un peu plus tard.

Vous avez découvert le jazz et le hip-hop en même temps ? Un peu, mais aussi séparément en un sens. Je viens d’une famille musicale, il y avait une batterie, un piano et divers autres instruments dans le salon à la maison, mon père était un gros fan de jazz, ma mère adorait la musique, et j’ai grandi avec ça, mais c’était aussi l’époque où le hip-hop était partout. Aussi loin que je me souvienne, jazz et hip-hop étaient là : Miles Davis à côté de DJ Jazzy Jeff et Fresh Prince.

“Quand j’étais plus jeune, il me semblait y avoir un monde entre jazz et hip-hop”

Comment avez-vous découvert les liens qui unissent parfois jazz et hip-hop ? On parle d’une époque avant qu’internet ne mette à disposition toutes ces informations sur l’origine des samples… Je crois que j’en avais conscience même si ça a dû prendre du temps, ce n’est pas comme si je reconnaissais des samples de jazz quand j’avais 4 ans. Mais une fois que j’ai pris la batterie au sérieux, j’ai commencé à entendre des connexions entre les deux, en particulier chez Digable Planets et A Tribe Called Quest. Mais comme je l’ai dit, c’étaient aussi deux pratiques séparées. Il m’a fallu des années avant de commencer à sampler ce que je jouais à la batterie. Quand on faisait du hip-hop, on essayait de concurrencer Dr Dre, Timbaland, DJ Premier… mais on ne se disait pas que de jouer aussi des instruments traditionnels était un avantage, et socialement, là où je vivais, il semblait y avoir un monde entre ces deux musiques. Une fois que j’ai commencé à sampler des instruments sur ma MPC [l’un des sampleurs phares de la marque Akai, NDR], le lien entre les deux est devenu évident.

A l’époque où ont été enregistrés les morceaux que vous reprenez sur votre album “Cream”, le matériel en studio était beaucoup moins sophistiqué qu’aujourd’hui, et pourtant on ne produit pas plus de morceaux mémorables qu’avant. Est-ce que c’est surprenant pour le beatmaker que vous êtes ? Je pense que ça n’aurait pas de sens qu’on fasse plus de super morceaux aujourd’hui qu’à l’époque. J’utilise souvent le terme de “banger” [un morceau exceptionnel] parce que c’est mon but d’en faire le plus possible, mais ça ne dépend pas des outils qu’on utilise, c’est uniquement lié au corps et à notre capacité à projeter notre conscience dans un état particulier, sans vouloir en faire quelque chose de métaphysique, pour créer de la musique qui fera le même effet à quelqu’un d’autre quand il l’écoute. Qu’on le fasse en tapant sur une casserole avec deux bouts de bois ou qu’on dispose de tous les instruments du monde, c’est de nous que dépend le résultat. Je dirais aussi que, à l’époque, les producteurs avaient certes moins de matériel, mais ça leur permettait aussi de beaucoup mieux connaître ce qu’ils avaient sous la main. J’ai des choses dans mon studio, comme ce synthé ARP Odyssey, sur lequel j’ai trouvé un son sympa mais que je n’ai pas encore pu vraiment explorer. A côté de ça, j’ai une MPC 2500 [ce modèle est sorti il y a bientôt vingt ans, NDR] que je dois faire réparer, mais à une époque je n’avais rien d’autre et je m’en suis tellement servi que ça avait fini par devenir une sorte de prolongement de moi-même. Au fond, tout ça dépend surtout de notre capacité à vraiment se focaliser sur une chose pour l’approfondir, et même ça est devenu plus difficile qu’avant parce que notre attention est moins soutenue aujourd’hui, notamment à cause de notre relation à la technologie. Je me suis imposé une petite retraite d’enregistrement en solitaire il y a quelques jours, je n’avais emporté que le minimum et c’était génial de vraiment se focaliser sur l’essentiel au lieu d’avoir des tas d’appareils à disposition, sur l’idée générale plutôt que sur les détails.

« Cream », le dernier album de Kassa Overall (en CD ou en LP chez Warp Records).

Fin 2025, on apprenait que le site Whosampled.com, qui répertorie les samples utilisés sur toutes sortes d’albums, allait être racheté par Spotify et intégré à la plateforme, ce qui a inquiété beaucoup de producteurs sur l’avenir de cette pratique pas toujours très officielle. Aviez-vous ça en tête au moment de faire l’album ? Pas vraiment, l’idée était plutôt de mêler morceaux de hip-hop dans un album façon Blue Note des années 1960, en inversant le concept habituel du hip-hop qui sample le jazz, comme une sorte de commentaire sur cette pratique. Sur mes propres albums, il y a très peu de samples même s’il y a beaucoup de clins-d’œil et de référence, et c’est sans doute en partie en raison de l’aspect légal : je n’avais pas vraiment la possibilité de déclarer d’éventuels samples, et je me suis rendu compte que je n’avais pas besoin de le faire. Ça rejoint ce qu’on disait sur le matériel : quand je peux travailler avec un grand pianiste comme Sullivan Fortner, ou enregistrer moi-même ma batterie, pourquoi sampler quelque chose qu’il faudra déclarer plus tard, sachant qu’en plus j’ai passé ma vie entière à apprendre à jouer ? Ceci dit je dois dire que Spotify qui achète Whosampled, c’est le coup de théâtre ultime, c’est fou ! C’est vrai qu’historiquement, tous les samples n’étaient pas déclarés, c’est une sorte de zone grise et il y a toujours eu un accord tacite qui voulait que si on samplait une grosse partie d’un morceau il fallait le déclarer, mais que si c’était juste une charley ou une grosse caisse par-ci par-là, non. Je me méfie de la complexité de tout ça à l’avenir si ça s’automatise, surtout si l’IA s’en mêle. Il faut dire aussi que la culture du sample a évolué. Aujourd’hui, il y a des banques de samples qu’on peut acheter, des gens dont c’est le métier d’en créer pour d’autres producteurs. Mais une fois que tout ça aura été utilisé des centaines de fois, comment on va prouver de qui vient ce sample et qui l’a utilisé la première fois ? Est-ce que ça relèvera alors du domaine public ? C’est compliqué… Personnellement, ce n’est pas que je m’en fiche de tout ça, mais j’essaye juste de faire les meilleurs trucs possibles et ça demande de donner tout ce qu’on a, sans se prendre la tête avec tous ces trucs-là. Quand on est en phase de création, on ne doit pas se préoccuper de l’aspect légal, même s’il faut espérer qu’une fois qu’on a réussi à créer quelque chose de bien, on trouvera un moyen de déclarer ce qui doit l’être.

Votre album a un aspect assez pédagogique, notamment grâce aux liner notes signées Dan Charnas, l’auteur de la monumentale biographie du beatmaker J Dilla. C’était votre idée de les lui confier ? Avec ma fiancée Lauren Du Graf , qui est également coproductrice de l’album et m’aide souvent a développer des idées, on a écouté l’audiobook de Dilla Time de Dan Charnas en conduisant de Nashville à Seatle il y a quelques années, quatorze heures d’écoute en tout ! Quand j’ai enfin rencontré Dan, il a été très sympathique, il a dit qu’il aimait beaucoup ma musique et c’était au moment ou je terminais l’album. Je me suis dit que s’il y avait bien quelqu’un à qui le disque allait parler, ce serait lui, presque plus qu’à moi-même ! Je n’ai pas tellement eu besoin de lui demander quoi que ce soit en particulier et ça s’est fait très facilement, on a juste parlé un peu de l’album mais il avait déjà une idée assez claire de ce qu’il allait faire.

Le 11 avril à Clichy pour Banlieues Bleues, vous allez jouer le répertoire de votre dernier album en date, “Cream”. Est-ce qu’on peut s’attendre à retrouver ce côté un peu pédagogique au cours du concert également ? On ne sait jamais ce qu’il peut se passer ! Je ne sais pas s’il y aura carrément un côté “masterclass” mais bien entendu, on va jouer beaucoup de choses de “Cream”, on y prend beaucoup de plaisir. On va probablement jouer quelques-uns des meilleurs titres des albums précédents, et sans doute quelques nouveaux morceaux qui sont en chantier. Peut-être que le public pourra poser des questions lors du concert. Souvent, sur scène, je propose aux gens de poser des questions ou de dire quelque chose, ce qui souvent les fait rire, mais c’est pour de vrai ! Je me dis que je devrais me balader dans le public avec un micro “autotuné” pour ceux qui veulent…

En concert le samedi 11 avril à l’Espace 93 de Clichy-sous-bois, 20h30, avec Emilio Modeste, saxophone ténor, Giulio Xavier, voix, basse, et Matt Wong, piano, claviers.
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