Eric Legnini : “Prince, pianiste tous azimuts”
Photo © Philip Ducap
Soliste accompli, Eric Legnini sait aussi se mettre au service des vocalistes avec une écoute rare et un sens aigu du dialogue. Il analyse pour nous l’art pianistique de Prince, accompagnateur de son propre chant.
par Thierry Guedj
« On sait bien que Prince est une référence à la guitare. Je ne dirais pas qu’il est une référence au piano, mais il s’y montre toujours efficace, juste, jouant les bonnes notes au bon moment. On entend en permanence sa connaissance profonde et intime de l’instrument. Ce n’est pas un virtuose, mais il a une grande culture harmonique. Prince pianiste mélange toujours plusieurs esthétiques : l’esthétique pop bien sûr, il sait parfaitement produire un accompagnement très simple de son chant, avec quelques accords, deux ou trois sons. Mais il n’est pas un pianiste strictement pop comme Elton John par exemple, qui est très bon dans ce genre mais ne “déborde” jamais. Prince lui, dépasse largement ce registre. Il va puiser au cœur de la culture soul, et même dans son approche du piano, j’entends souvent chez lui la musique de Curtis Mayfield ou de James Brown. Parfois, c’est l’univers du rhythm & blues que l’on retrouve, et on pense à Ray Charles qu’il cite dans une reprise de What’d I say en piano-voix [à Pittsburgh en 1988, NDLR]. On découvre alors toute sa connaissance du piano nouvelle-orléans. Il lui arrive de basculer dans le gospel pur et dur, avec un choix de voicings typique de cette musique. Enfin, et c’est ce qui fait sa singularité, il y a parfois une astuce harmonique, des choses très fines qui viennent du jazz, une surprise dans la façon dont l’accord est joué ou dans le choix des notes qui le composent. On retrouve donc tous ces ingrédients, et ce qui est passionnant c’est qu’à chaque instant, selon l’humeur, le dosage est différent. Avec en permanence un aspect rythmique profond. C’est particulièrement marquant dans sa dernière tournée piano-voix en 2016, il n’y a jamais l’ombre d’un doute sur son placement, il respire le groove, ce n’est jamais flou ! Il ne se cache pas derrière une batterie pour que ça fonctionne. C’est vraiment une des qualités des grands pianistes. »
Ce témoignage est le premier épisode de notre série de bonus du grand dossier Prince, une vie au piano