Tremplin ReZZo Jazz à Vienne : les Bleus de la nouvelle scène
7 équipes qualifiées. Un jury en tribune officielle. Et, au bout du tournoi, un seul groupe appelé à soulever le trophée, malgré des esthétiques et des propositions artistiques très différentes, rappelant que le jazz est un langage vivant en constante réinvention . Bienvenue au Tremplin ReZZo, la grande finale de la nouvelle scène dont JazzMag est partenaire.
Sélection officielle
Avant d’entrer sur la pelouse de la scène Cybèle, il a fallu passer les qualifications. Plus de 160 candidatures, venues de tout le territoire français, examinées par les structures partenaires. À l’arrivée, sept formations seulement décrochent leur billet pour la phase finale. Ici, pas de tirs au but, mais des thèmes, des solos, des prises de risque. Pas de mercato spectaculaire, mais une promesse pour les gagnants : un an d’accompagnement, une résidence artistique, l’enregistrement d’un album, une tournée et l’ouverture de la soirée All Night du festival de l’année suivante.
Jazz Magazine prend place sur le banc des sélectionneurs, aux côtés de la flûtiste Ludivine Issambourg, présidente du jury, de Franck Descollonges (label Heavenly Sweetness), Antoine Boutrau (directeur du Crescent à Mâcon) , et Mahtilde Favre (Fondation BNP Paribas qui soutient le ReZZo depuis 2019). Objectif : repérer non pas l’équipe la plus démonstrative, mais celle qui tiendra la saison. Un exercice délicat pour le jury. Car si un seul groupe soulève le trophée, tous ont montré qu’ils avaient leur place dans le championnat de la nouvelle scène.
Avant les concerts, tout semble pourtant loin de la compétition. À l’Hôtel de la Poste, quartier général des artistes et des jurés, l’accueil est celui d’une maison de famille : jus d’orange et gâteau iranien préparé par la propriétaire, quelques conversations. De quoi garder les idées fraîches ( merci la climatisation dans les chambres), avant de rejoindre la scène Cybèle.

Coup d’envoi 1er jour
Le quintet de Jérémie Lucchese entre le premier sur le terrain. Jeu collectif, circulation fluide, fondamentaux solides. Le groupe assume un jazz acoustique nourri de tradition ancrée dans l’histoire du jazz, sans jouer les anciens combattants. Construction propre, maîtrise technique, place à l’improvisation, ambiances à la Pat Metheny, sensible, avec des moments poétiques et une technique indéniable. Entrée en matière convaincante.
Avec MARSAVRIL, changement de système. Les lignes bougent, les frontières se déplacent, entre jazz, musique répétitive, funk et groove. La basse électrique et la voix de Jasmine Lee captent le public, les influences débordent sur les côtés, on pense à Makaya McCraven ou Meshell Ndegeocello. On ne sait plus très bien où commence le jazz, où finit le reste. Et c’est précisément là que le jeu devient intéressant.
Aâma ralentit le jeu sans jamais perdre la tension. Le quintet privilégie une écriture très précise et un grand travail de mise en place aux effets de manche. Les voix d’Emma Prat et la guitare particulièrement mélodieuse de Bertrand Maïlar portent une musique aux accents jazz, orientaux et africains, d’une grande élégance. Tout semble à sa place, minutieusement ciselé, comme si chaque passe avait été répétée avant le coup d’envoi.



Reprise du jeu et suite des matchs
Le lendemain, TREK attaque en profondeur. Le nom annonce déjà le programme : avancer, explorer, tenter des trajectoires moins attendues. Les compositions découvrent des couloirs expérimentaux, cherchent l’espace libre. Ici, le risque n’est pas une feinte, c’est un état d’esprit. Le jazz s’ouvre, frôlant des influences electro, à la limite du clubbing, ou comment aller chercher un public plus large, plus jeune. C’est le plan de jeu et c’est une très bonne tactique.
Avec Moustik Haterz, le rythme s’accélère. Pressing haut, transitions éclairs, énergie contagieuse. Les influences balkaniques et orientales irriguent un jeu collectif porté par deux saxophones, un clavier, une basse et une batterie parfaitement soudés. Ça circule vite, ça groove, ça entraîne immédiatement le public dans une joie partagée que le groupe montre avec sourire et complicité. Le jazz retrouve son sens du mouvement, du dribble et du corps.
NUBU entre ensuite avec une défense à trois cuivres et une attaque de timbres. Le brass band urbain travaille les textures, les couleurs, les angles. Le serpent, ancêtre du tuba, joue titulaire aux côtés d’instruments plus contemporains, pendant que les voix, entre yodel, cris et motifs rythmiques, relancent sans cesse le jeu. L’énergie est surprenante, jazz mais impulsions folk et intentions hip-hop parfois. Entre jazz, mélodies populaires et improvisation, NUBU invente une tactique que personne n’avait vue venir. Un pari audacieux et remarqué.
Dernier match avec Namas pour jouer les prolongations. Les grooves s’installent, la répétition devient tension, puis relâchement. Quelque chose de la scène américaine actuelle traverse l’ensemble, façon Robert Glasper. De la Bretagne dont ils sont originaires, ils ont sans doute rêver nous traverser l’Atlantique pour atteindre les États-Unis. Le public suit. L’improvisation n’est plus un solo au centre du terrain, mais une vague collective, poétique aussi, et l’équilibre parfois difficile à trouver entre groove, son, mélodies, est ici très appréciable.



TREK Jacob Chaygneaud-Dupuy (trombone), Sébastien Razafindragolo (guitare), Antton Armantier (claviers), Nankouma Lesage (basse, Pierre Bouchard (batterie)



Finale
Au coup de sifflet final, difficile de comparer les équipes. Aucun groupe ne joue dans le même schéma. Aucun ne cherche le même but. Pourtant, tous partagent cette énergie des grandes compétitions : l’envie de prendre le solo, de tenter, de déplacer le jeu. Finalement, Moustik Haterz remporte le match. Mais n’oublions pas les autres, qui vont encore évoluer et dont on entendra parler.
C’est peut-être cela, le ReZZo. Pas un match où l’on sacre simplement le meilleur du moment. Plutôt un tournoi de détection. On n’y cherche pas seulement qui gagne aujourd’hui, mais qui donnera encore envie de remplir les stades demain. Et avant les stades, les salles et les festivals de jazz.
Hanna Kay
Crédits photos : © Pierre Gouineau