Les plus grands musiciens ont déjà rendu hommage à ce grand batteur américain, qui vient de disparaître à l’âge de 83 ans. Voici ce qui restera comme son ultime entretien accordé à Jazz Magazine, en 2021 au micro de Stéphane Ollivier.
C’est au printemps 1968 que vous avez rejoint le trio de Bill Evans. Comment s’est passée votre intégration dans le groupe ? Très simplement. Bill Evans m’a appelé pour m’inviter chez lui à participer à une répétition. Il collaborait avec Eddie Gomez depuis un an et demi déjà, mais la place du batteur était très fluctuante à l’époque. On a joué quelques-uns de ses arrangements et ç’a fonctionné, je me suis senti à l’aise, le courant passait bien entre nous. Peu de temps après, il m’a appelé pour rejoindre la formation.
Vous aviez déjà une expérience du trio piano, contrebasse, batterie ? Un peu. J’avais déjà joué dans ce format lorsque j’accompagnais Abbey Lincoln et Betty Carter.
Quelles sont les principales qualités pour être un bon batteur dans le cadre d’un trio ? Il faut avant tout être à l’écoute de l’interaction entre les musiciens, et fonder principalement son jeu sur la dynamique, dans une logique d’équilibre et de déséquilibre. Et je crois qu’il est nécessaire d’avoir de bonnes bases en matière d’harmonie. Pour ma part, je joue également du piano, et ça m’a toujours beaucoup aidé, dans ce type de contexte, à anticiper sur la progression de la musique, agir sur ses orientations sans être en position de suiveur. Je n’oublie jamais que la batterie et le piano sont deux instruments percussifs, et qu’il y a quelque chose de naturel dans leur interaction.
Bill Evans à l’époque figurait-il parmi vos pianistes préférés ? Absolument. J’aimais beaucoup Ahmad Jamal, Thelonious Monk, Herbie Hancock et Chick Corea aussi, et bien sûr Keith Jarrett, aux côtés de qui je venais de passer quatre ans dans le quartette de Charles Lloyd. Mais Bill Evans était un maître du trio, et j’avais une grande admiration pour ses enregistrements du tournant des années 1960 avec Scott LaFaro et Paul, puis avec Gary Peacock, en 1964. Ce que j’admirais le plus chez Bill Evans, c’était son extrême sensibilité sur l’instrument, la finesse de ses progressions d’accords, son sens de l’harmonie et son approche mélodique de la musique. Tout ça, pour moi, trouvait sa pleine mesure quand il jouait des ballades. Sur ce typede répertoire, il était inimitable.
Parmi les batteurs qui vous avaient précédé dans ses trios, quels étaient ceux qui, selon vous, étaient le plus en phase avec son lyrisme ? Celui que je préfèrais, c’était Paul Motian. Il était d’une originalité incroyable et il insufflait une vraie liberté à la musique, de façon constamment originale et personnelle. Il était capablede swinguer irrésistiblement, mais il avait dans le même temps un grand sens de l’abstraction. Ses conceptions du timbre, de la couleur et de l’espace étaient très avancées. C’est particulièrement sensible pour moi sur l’album avec Gary Peacock. J’ai beaucoup aimé aussi ce que Philly Joe Jones a fait dans les trios de Bill Evans. Il avait fait un bref retour juste avant que Bill m’appelle, mais les plages qu’il a enregistrées en 1959 avec Paul Chambers (ou Sam Jones) à la contrebasse figurent parmi les plus swinguantes que Bill Evans ait jamais produites.
On s’est souvent focalisé sur les relations privilégiées qu’entretenait Bill Evans avec les contrebassistes. Vous qui avez expérimenté la fonction de l’intérieur, quels étaient ses relations au batteur ? Qu’ils soient batteurs ou contrebassistes, je crois qu’il demandait essentiellement à ses musiciens d’être le plus libres possible, afin d’insuffler de la vie à ses arrangements. Bill jouait ses arrangements comme un orchestre, toujours un peu de la même façon, et ce qu’il attendait de nous, c’était d’apporter de la diversité, des idées nouvelles, afin d’orienter ses improvisations dans de nouvelles directions. Eddie [Gomez] et moi, on venait en quelque sorte colorer la musique en l’ouvrant à de nouvelles conceptions. Il nous offrait beaucoup d’espace et de liberté parce que c’est précisément ce qu’il désirait qu’on lui amène. C’est vrai, on a souvent insisté sur ses connexions avec les bassistes mais c’était aussi un pianiste qui avait un grand sens du rythme. J’aime beaucoup, par exemple, ses enregistrements Riverside du milieu des années 1950 avec Teddy Kotick et Paul Motian. Il y a notamment une de ses compositions, Five, qui est très complexe rythmiquement, très difficile à jouer. On sent là tout son intérêt pour la partie proprement rythmique de la musique, et sa grande précision dans ce domaine. Et comme je l’ai dit précédemment il pouvait swinguer vraiment fort, surtout quand Philly Joe Jones l’accompagnait.
Que pensez-vous avoir apporté au trio au cours des quelques mois où vous en avez fait partie ? Je crois m’être inscrit dans la musique de Bill Evans à partir de ce que j’en avais compris en écoutant le trio avec Scott LaFaro et Paul Motian. Ce que j’ai cherché à apporter, c’est cette même liberté, cette circulation des énergies dans l’orchestre, une forme de fluidité. Je projetais des couleurs dans sa musique, à la fois avec mon jeu de cymbales, et par la façon d’accorder mes tambours. Vous savez, j’ai toujours voulu ajuster mon jeu aux personnalités des musiciens avec qui je jouais. Bill nous invitait à être inventifs !

Vous allez par la suite participer activement à un autre trio entré dans la légende du jazz avec Gary Peacock et Keith Jarrett. Comment définiriez-vousla différence d’approche de l’“art dutrio” entre ces deux formations ? Je ne peux pas répondre à cette question comme ça, dans la mesure où je suis resté dans le groupe de Bill quelquesmois seulement, quand l’autre est une desgrandes aventures de ma vie de musicien.Mais je pense que Keith est un musicienplus aventureux dans l’improvisationque Bill, avec une gamme de jeux et detechniques beaucoup plus large. Son jeu est plus riche et créatif, et les formesque l’on a inventées en trio avec lui ontété bien plus loin en matière de libertéet d’abstraction. On a expérimenté dans tellement de domaines ! C’était chaque fois différent et ç’a duré trente ans ! C’est une des associations les plus exigeante, stimulante et satisfaisante de ma carrière !
Comme vous l’évoquiez tout à l’heure,en plus d’être un grand batteur, vous êtes aussi un très bon pianiste. Quevous a apporté cette faculté ? Cela a fait de moi un musicien beaucoup plus fin dans son écoute. Je sais toujours où le pianiste en est dans son discours, les directions qu’il s’apprête à prendre. Ça me permet d’anticiper, de l’accompagner très rapidement dans les voies qu’il emprunte, voire de les lui ouvrir. Et puis j’ai mon propre trio en tant que pianiste à Chicago. Donc je sais également ce que j’attends d’un batteur dans ce type de contexte ! Ça aussi m’a beaucoup apporté dans ma façon de poser mon jeu de batterie dans le fragile équilibre d’un trio.
En tant que pianiste, le fait de côtoyerdes génies de l’instrument commeBill Evans et Keith Jarrett a-t-il eu unimpact sur votre jeu ? Oh je pense que oui, comment pourrait-il en être autrement ? Mais j’essaie de ne pas trop y penser, parce que ce que je recherche, là comme ailleurs, c’est exprimer ma propre sensibilité. J’essaie de jouer ce que je ressens, ce que j’entends, c’est ça le vrai grand défi d’un musicien.
Dans les années à venir, avez-vous le projet de collaborer de nouveau avec des pianistes ? Pour l’instant tout est à l’arrêt à cause du Covid-19, je ne joue avec personne et je n’ai aucun projet. Mais j’espère bien que ça va reprendre. Alors qui sait ? J’ai beaucoup d’admiration pour quelqu’un comme Craig Taborn par exemple…

Avant son concert du 9 décembre au Sunside avec son Bordeaux Quintet, le batteur nous a parlé de quelques-uns de ses confrères qui l’ont le plus marqué, reflétant ses amours sans bornes pour toutes les musiques.
Jeff “Tain” Watts
J’ai toujours aimé le jazz “traditionnel”, le bebop et le hard bop, mais c’est Jeff Watts qui m’a vraiment marqué dans ce style avec l’album “Black Codes From The Underground” de Wynton Marsalis, qui m’a “traumatisé” au bon sens du terme ! Au-delà de son jeu, c’est tout ce qu’il se passe autour qui m’a plu : les compositions sont magnifiques, les solos du pianiste Kenny Kirkland, des frères Marsalis ou de Charnett Moffett le contrebassiste aussi. Bien sûr, j’aime la batterie, le côté technique voire les prouesses parce que je respecte le travail qu’il faut pour y arriver, mais à condition que ça s’inscrive dans un propos musical. Je l’ai ensuite suivi à travers la famille Marsalis et tout au long dans années 1990 alors qu’il jouait sur les plus gros albums de cette époque, notamment avec Kenny Garrett. A travers lui, on entend Elvin Jones et Tony Williams, et j’ai remonté la généalogie des grands batteurs grâce à lui – j’essaye toujours de “faire mes devoirs” historiques…
A écouter :
Wynton Marsalis : “Black Codes From The Underground” (Columbia, 1985)
Jeff “Tain” Watts : “Bar Talk” (Columbia, 2002)
Vinnie Colaiuta
Voilà quelqu’un qui représente toutes les possibilités de la batterie. Quand il joue, il s’abandonne totalement à la musique pour mieux laisser ses idées transparaître sur le moment, en réagissant à tout ce qu’il ressent. Il a une très grosse technique qu’il met entièrement au service de la musique. Il joue sans réfléchir car selon son mantra, « la pensée est l’ennemie du flow ». Sur mon troisième album, il y a d’ailleurs un morceau que j’ai composé, Strut For My Boys From P.A – P.A c’est la Pennsylvanie et Jeff Watts et Vinnie Colaitua en sont originaires… Malgré son immense technique, Vinnie Colaitua a enregistré beaucoup de choses simples, avec Sting, Joni Mitchell ou Nik Kershaw, mais il y met toujours quelque chose de différent de tout autre batteur, c’est la marque des grands.
A écouter :
Nik Kershaw “The Works” (MCA, 1989)
Steve Tavaglione “Blue Tav” (Sohbi, 1990)
Omar Hakim
Quand je pense à Omar Hakim, “Sporting Life” (1984) et “Domino Theory” (1984) viennent tout de suite à l’esprit, sa collaboration avec Miles Davis ou “As We Speak” de David Sanborn (1981) que j’adore, mais dans “Bring The Night” de Sting (1986), tout est là : de la pop, une partie jazz improvisée, et chacun de ses breaks sont fantastiques, originaux, joués avec conviction. Tout Omar Hakim est rassemblé dans cet album, mais je recommande aussi “Tonight !” de David Bowie qui démontre sa capacité à jouer une pop-rock féroce très convaincante où ont sent vraiment qu’il peut fouetter la batterie à chaque break. C’est peut-être justement dans des contextes a priori plus simples, comme dans la pop, qu’on reconnaît les bons des grands batteurs. C’est d’ailleurs comme ça que Sting a repéré Omar Hakim, chez Dire Straits ou peut-être chez Bowie.
A écouter :
Sting “Bring On The Night” (A&M, 1986)
David Bowie “Tonight” (EMI, 1984)
Stewart Copeland
C’est le batteur du célèbre groupe The Police, que j’ai dû découvrir vers 6 ans parce que mes sœurs écoutaient ça, les Beatles et Toto. Ce groupe m’a beaucoup marqué. La batterie est omniprésente : ils ne sont que trois et il y a de la place à prendre pour se faire entendre, et Stewart Copeland, qui est le boss de The Police qu’il a cofondé, a un son très original, avec cette caisse claire accordée assez haut, grâce à une utilisation des splashes et du charleston très personnelle. On sait tout de suite que c’est lui. Il est très créatif, très “violent” au bon sens du terme, avec un côté rock et pop marqué mais une position de jeu, et notamment une main gauche de batteur de jazz tout en cognant comme un animal, ce qui lui confère une aura spéciale. Quand on joue au morceau de The Police on ne peut pas jouer autrement que comme lui ! La preuve : quand Vinnie Colaiuta jouait des morceaux du groupe avec Sting, il jouait comme Stewart, Copland, ce qui en dit long sur son génie créatif.
A écouter :
The Police “Regatta De Blanc” (A&M, 1979)
The Police “Ghost In The Machine” (A&M, 1981)
Phil “Fish” Fischer
C’est le batteur de Fishbone, un groupe noir américain de Los Angeles, et plus précisément de South Central, le quartier craignos de la ville. Forcément, leurs textes sont engagés et leur discographie, y compris leurs paroles, sont très intéressantes. Ils jouent du rock, du punk comme du ska et du reggae ou du funk, mais quoi qu’ils jouent c’est ultra authentique et ce batteur Fisch là il joue tout ça avec un flègme absolument incroyable : même sur un morceau d’une extrême rapidité, si on regarde son visage on a l’impression qu’il est juste en train de lire le journal ! Souvent on dit que le rock, plus qu’une musique est un art de vivre, et je suis d’accord, mais il n’empêche qu’on peut jouer du rock authentique sans porter de blouson en cuir. Je recommande
A écouter :
Fishbone : “Give A Monkey A Brain And He’ll Swear He’s The Center Of The Universe” (1993)“
Fishbone : ”The Reality Of My Surroundings” (1991).
Jeff Porcaro
Il y a tant de choses à dire ! Il est parti à 37 ans, ce qui est scandaleux. Maintenant que j’en ai 50 je me rends compte qu’à cet âge j’étais un gosse. Il avait pourtant déjà tout fait, joué avec tout le monde ! J’ai eu le chance de le rencontrer et c’était un amour, très humble. Je suis fan de Michael McDonald, de Toto et de Christopher Cross, de Rickie Lee Jones, Boz Scags ou de George Benson qui même s’ils n’en viennent pas ont son très West Coast, et Jeff Porcaro était la référence pour ce genre de musique. L’album “Hydra” de Toto est plein de subtilités, notamment le morceau Mama qui est un chef-d’œuvre. Jeff Porcaro était connu ses shuffles extraordinaires notamment celui de Rosanna, mais celui Mama est bien plus complexe !
A écouter :
Toto “Hydra” (Columbia, 1979)
Manu Katché et Paco Sery
Ils ont un peu le même physique, un jeu à la fois détendu, sec et nerveux, ce sont deux boules de nerfs ! En un coup, on sait que c’est Manu Katché ou Paco Séry qu’on entend. Je suis étonné, même déçu, qu’ils n’aient pas fait grand-chose ensemble. C’est vraiment deux personnes importantes pour nous en France, que j’aime beaucoup, très inspirantes et originales. Quand j’ai eu la chance de remplacer Paco au sein du Syndicate de Joe Zawinul ou de Sixun, j’étais très content de le faire, mais je me disais que s’il était là, ce serait vraiment beaucoup mieux !
Et quand on joue Sledgehammer ou Englishman In New York, on essaye forcément de reproduire ce qu’a enregistré Manu Katché. Même si beaucoup de batteurs auraient pu jouer quelque chose qui tient la route sur ces morceaux, c’étaient les bonnes personnes pour ces chansons, celles qui ont fait que ces disques sont ce qu’ils sont.
A écouter :
Sting “…Nothing Like the Sun” (A&M, 1987)
Sixun “Pygmées” (Open, 1987)
Au micro : Yazid Kouloughli. Photo : Hervé Lefèbvre
CONCERT Le 9 décembre au Sunside (Paris), avec le Bordeaux Quintet.
DISQUE Straight Outta Palmer (to Bordeaux via Lormont Rugby, Roots RDC), 4 étoiles Jazz Magazine, Jazz Family.