Mon premier tirage papier, qui me fut m’inspiré par un regard surpris sur le visage d’Art Pepper lors de son concert du 19 mai 1981 à l’Espace Cardin de Paris. Considérations suivies de réflexions non moins nombrilistes sur l’œuvre de cet artiste que je n’ai jamais bien connu.
De ce concert, très égoïstement, je n’ai retenu qu’une photo (plus deux autres plus anecdotiques). Oh ! Il y aurait des centaines d’autres photos d’Art Pepper à mentionner avant la mienne, à commencer par celle prise à Los Angeles en 1956 par William Claxton du haut de la Fargo Street dont Art Pepper gravit la pente vertigineuse, son saxophone déballé sous le bras. Mais c’est ce même Pepper qui m’offrit ma première satisfaction de photographe amateur.
Derrière mon 105mm
Le placement étant libre à Cardin, j’avais trouvé un siège au bout de la travée latérale en bordure d’allée du côté du micro de saxophone côté cour, équipé de mon 105mm à une distance probable d’une dizaine de mètres. Côté jardin, à l’opposé, peut-être parce qu’il précéda l’entrée du leader par une pièce en trio, je tentais quelques clichés de Milcho Leviev, qui de par ma position amputaient me pianiste de ces mains, jusqu’à ces gestes au-dessus du clavier qui apportèrent un petit supplément d’âme à mes prises de vue manchotes. Je découvrais ce pianiste bulgare sans savoir qu’il avait notamment aidé Don Ellis à approfondir sa connaissance des mesures composées avant d’occuper les claviers du groupe de Billy Cobham en 1974-75. Il m’a laissé ce soir-là le souvenir confus de quelques moments singulièrement lumineux que confirment l’écoute du concert consultable sur le net. Le batteur Carl Burnett, quoique hyperactif, resta dissimulé derrière ses fûts et cymbales. Aussi me contentai-je documenter cette rythmique en pointant mon objectif vers Bob Magnusson (walking sécure et solide comme une glissière d’autoroute, plus quelques brillants solos), sans lui porter plus d’attention que ça, les clichés que j’étais en capacité de prendre ayant peu de chance de se hisser à la hauteur de cet événement par ailleurs couvert par des photographes d’un autre trempe que moi et ayant accès aux premiers sièges au pied de la scène.

Un mélange d’ennui et d’angoisse
Les coltranismes supposés de l’Art Pepper “nouvelle manière” me laissèrent quelque peu indifférent à la prestation de ce leader que l’on découvrait “un peu free” (l’actualité de l’époque retenait mon attention vers d’autres altos libertaires : Anthony Braxton, Arthur Blythe, Julius Hemphill, Willem Breuker… et le toujours le libre penseur Lee Konitz, voire David Sanborn auquel il arrivait encore de mettre le feu chez Gil Evans). Et peut-être me suis-je laissé distraire par l’apparence physique de Pepper revenu de l’enfer. Un mélange d’ennui d’être là et d’inquiétude alors qu’il patientait entre deux solos dans son complet trois pièces en prenant appui sur l’enceinte disposée à sa gauche. Je voulus saisir ce sentiment d’angoisse impatiente. Et il y eut ce moment où il leva son visage vers les projecteurs… alors je déclenchais.

Révélateur : un regard vers les Dieux
Quelques mois plus tard je m’équipais d’un agrandisseur de tirage bon marché, un encombrant Krokus de marque polonaise dont l’objectif était surmonté d’une tour immense en tôle grise fermé à son sommet par un dôme et surmonté d’une étrange tige assortie d’une boule en plastique qui permettait de positionner l’ampoule à l’intérieur du fût. En outre, je m’étais fait conseillé de remplacer l’objectif d’origine. Assis sur le siège de ma cuvette WC, je travaillais le lavabo sous le menton, le torse tourné à 90° (ce qui fit la fortune de quelques kinés) vers l’agrandisseur posé à mes côtés, au-dessus d’une courte baignoire, sur un couvercle de planche agglomérée sur laquelle je disposais aussi mes bains (révélateur, fixateur et de rinçage). J’avais fait plusieurs essais de cache pour obtenir sur le visage d’Art Pepper la lumière que j’avais espéré capter à Cardin. Bien sûr, je m’y étais trouvé trop loin pour obtenir quelque détail du visage et, comme souvent, mon cliché manquait de piqué, d’autant que je m’autorisai un agrandissement au tirage afin d’éliminer tout ce qui pouvait distraire sur le cadrage original en pied que m’avait imposé ma distance (pieds de cymbales et de micros, retour, plus un flight case traînant en fond de scène). Seul m’importait le regard en biais de ce visage de tragédie poudré de blanc comme le furent les comédiens du théâtre antique, regard levé vers les cieux. Probablement vers les Dieux.
Les mauvaises raisons d’un passion
Pour le public parisien, ce concert avait été un événement, le saxophoniste n’ayant jamais visité l’Ancien Continent avant l’année 1980 (à part un bref séjour parisien sous les drapeaux en 1944 ou 1945). La réapparition depuis 1975 d’Art Pepper faisait le buzz pour au moins deux raisons. La première tenait à son nouveau style que l’on disait, comme signalé plus haut, inspiré de John Coltrane, curiosité pour une figure du cool west-coast des fifties, héritier de Benny Carter. La seconde résultait de ce qu’il était un rescapé de l’enfer des drogues dures, de la délinquance où elles peuvent entrainer, et des geôles américaines. Le tout, pimenté de beaucoup de scènes de sexe éventuellement violentes, avait fait de son autobiographie rédigée avec le concours de son épouse Laurie une sorte de best seller de la bibliographie de jazz. À l’époque, je ne lisais pas l’anglais et j’attendis sa traduction par Christian Gauffre et sa publication chez Parenthèses pour en faire l’acquisition. Le titre n’avait pas été traduit: Straight Life, c’était un vocabulaire à ma portée. Il est encore sur mes étagères, avec son étiquette « 110.00 fr. Prix éditeur – 5% aux caisses » (Fnac ? Gibert). Il semble neuf, l’un des rares sur mes étagères à n’avoir jamais été ouvert, ou alors juste feuilleté. L’engouement soudain pour ce musicien, à cause de ce livre auréolé de scandale, de ce destin, auprès d’un public qui n’aurait pas su le reconnaître à l’oreille, me dégoutait un peu.
Pour les « beaux yeux » d’une bunny girl
Discothécaire, m’inspirant des conseils des nouveaux amis que je m’étais fait à Jazz Hot 1979-80 ou au Cim, en tout cas ceux qui me semblaient les plus compétents pour me conseiller sur cet âge du jazz que représentait Art Pepper, les fifties, je résistai longtemps à ceux de mes emprunteurs de la Discothèque de Montrouge (j’en étais seul responsable des acquisitions) qui me réclamaient l’acquisition du disque “Playboys” avec Chet Baker, doublement appâtés qu’ils étaient cette association des deux junkies et par la pochette où figurait une bunny girl dissimulant ses seins nus à l’aide de deux marionnettes. Pudibond ? Janséniste ? Ou puriste averti que cette rencontre avait été un non-lieu ignoré par Art dans son autobiographie et dénigré par Chet. Les deux hommes semblaient se mésentendre.

Au lieu de quoi, outre les récents et atypiques “Straight Life” de 1979 et “Thursday Night at the Village Vanguard” de 1977, je leur vantais “Meets the Rhythm Section” avec la rythmique de Miles Davis de 1957, “Plus Eleven” pour les arrangements de Marty Paich (le seul qui mobilisa durablement ma platine personnelle), et les albums de réédition “Twofers” (deux pour le prix d’un) que constituèrent dans les années 1970 “Discoveries” (faces Savoy de 1953-1954) et “Early Art” (faces éparses de l’été 1956 et de l’hiver suivant). Certes très incomplet, mais très honorable dans le cadre d’une discothèque municipale.
Shorty Rogers & “childhood of the cool”

Il me fallut attendre la publication du précieux West Coast Jazz d’Alain Tercinet pour comprendre qu’il me manquait encore une pièce fondatrice, qui fait un peu office de chaînon manquant entre le nonette de Miles – à son corps défendant mais pas si mal qualifié “Birth of the Cool” – et le cool de la côte Ouest. Il s’agit des “Modern Sounds” du trompettiste Shorty Rogers (and his Giants : John Graas/cor, Gene Englund/tuba, Art Pepper/alto, Jimmy Giuffre/ténor, Hampton Hawes/piano, Don Bagley/b, Shelly Manne/dm) ; soit six petits chefs d’œuvre arrangés par Rogers et Giuffre mais oubliés parce que dispersés à l’époque sur 45-tours singles, EPs, ou rassemblés sur le 25 cm “Modern Sounds” et donc peu identifiables à l’aune du format 30cm : Popo, Didi, Four Mothers, Over the Rainbow, A Propos, Sam and the Lady. Rappelons qu’en 1951, Art Pepper occupait la seconde place dans le référendum des lecteurs de Down Beat avec 945 voix derrière Charlie Parker (959) loin devant Johnny Hodges (609) et Lee Konitz (365).
Esquisse d’une playlist pour commencer

Écrivant ces lignes, je flâne au hasards sur les plateformes : d’un échange de Pepper avec Jack Montrose (Deep Purple, 1954) à des retrouvailles avec Jimmy Giuffre, Shorty Rogers et Shelly Manne (La Mucura), d’un premier “retour” en brûlant chassé-croisé avec son ami Jack Sheldon (Pepper Returns sur l’album “The Return of Art Pepper”) à un moment d’intense complicité avec Russ Freeman (Art’s Opus sur “The Art Pepper Quartet”), retrouvant des traits de feu follet qui ne me sont pas inconnus, un lyrisme de la phrase vantée par ses commentateurs mais que j’identifierais pourtant moins naturellement au blindfold test que je le ferais de celui qui fut son maître en un temps ou ses concurrents ne juraient que par Charlie Parker, le cher Benny Carter. Je peux ainsi dire que, coltranien ou carterien, même après avoir sollicité les “belles lettres” d’Alain Gerber (« mélancolie d’une espèce très étrange, inconsolable mais proche de la volupté » – livret de “The Quintessence” chez Frémeaux), Art Pepper constituait l’une des nombreuses lacunes de ma culture jazzistique, et même que, combler celle-ci, ne fut jamais pour moi une priorité. Peut-être le temps est-il venu. Franck Bergerot
En complément de notre grand dossier “7 guitaristes cultes” du nouveau numéro de Jazz Magazine, retour sur les débuts d’un des plus grands groupes de l’Histoire du jazz-rock, le Mahavishnu Orchestra de John McLaughlin.
par Fred Goaty / photo : X/DR
New York, fin 1968. « Jack, je cherche un guitariste pour mon groupe… Tu aurais une idée ? – Écoute Tony, j’ai joué il n’y a pas longtemps avec Bill Evans au Ronnie Scott’s de Londres. Un après-midi, j’ai jammé avec Dave Holland et un super guitariste, John McLaughlin… J’ai tout enregistré, tu veux jeter une oreille ? » Tony Williams est bluffé par la bande que Jack DeJohnette lui fait écouter. Il ne tardera pas longtemps avant d’appeler ce guitariste anglais dont il n’avait jamais entendu parler.
Londres, début 1969. Un téléphone sonne. « Allô, John ? C’est Dave Holland ! [Dave Holland vient de remplacer Ron Carter dans le quintette de Miles Davis.] J’ai quelqu’un à coté de moi qui veut absolument te parler. – O.k. Dave, mais qui est-ce ? – Tony Williams ! » Le batteur dit au guitariste tout le bien qu’il pense de lui, et qu’il compte créer un groupe dans lequel il le verrait bien jouer. Peu de temps après, Tony Williams le rappelle et l’invite cette fois à prendre le premier avion pour New York. À 27 ans, la vie déjà bien remplie de John McLaughlin va brusquement s’accélérer. Le vendeur de guitares du magasin Selmer de Charing Cross Road (Pete Townshend des Who se souvient lui en avoir acheté une…) devenu musicien de studio puis accompagnateur de Graham Bond, Duffy Power, Georgie Fame, Gunter Hampel et Gordon Beck va changer de planète.
L’appel de la Big Apple
À New York, John McLaughlin ne tarde pas à faire sensation. Le premier soir où Larry Coryell l’entend jouer au Count Basie’s, un club de Harlem, il en reste bouche bée. L’impact de ce guitariste anglais sur la scène musicale new-yorkaise fait écho à celui d’un de ses confrères afro-américains sur la scène londonienne, trois ans plus tôt, un certain Jimi Hendrix. Dans la foulée, John McLaughlin participe à plusieurs séances d’enregistrement dirigées par le futur ex-employeur de Tony Williams, Miles Davis, croisé dès ses premières heures passées sur le sol américain – Miles aussi était venu l’écouter au Count Basie’s… À quelques mois d’intervalle, il contribue aux désormais historiques “In A Silent Way” et “Bitches Brew”, et résiste poliment aux avances de Miles, qui souhaite l’intégrer dans son groupe. Car il n’oublie pas que c’est d’abord pour être le guitariste du groupe de Tony Williams qu’il a quitté l’Angleterre…

Dans le Lifetime, McLaughlin aura l’opportunité de jouer avec celui qu’il considère comme l’un des plus grands révolutionnaires de la batterie, qui de plus l’encourage vivement à composer. Sa foi en Tony Williams est si grande qu’il ne lui a même pas demandé qui d’autre était supposé jouer dans le groupe ! Ô surprise, pas de bassiste dans la place quand il se présente aux premières répétitions, mais un organiste. Larry Young. Le rêve éveillé continue.
Comme son titre le suggère, le premier (double) album du Lifetime, “Emergency !”, est enregistré dans l’urgence fin mai 1969. C’est un dangereux concentré d’invention brute, une sorte de bombe à fragmentation sonique. Mais l’ingénieur du son est dépassé par les événements. Les musiciens se sentent trahis. Neuf mois plus tard, le trio devient quartette avec l’arrivée du bassiste Jack Bruce, fraîchement débarqué de Cream, l’un des groupes de rock favoris de Tony Williams avec l’Experience de Jimi Hendrix, le MC5 et les Beatles. Un second brûlot, “Turn It Over”, est mis en boîte aussi frénétiquement que son prédécesseur. Mais le succès n’est toujours pas au rendez-vous. Les radars de la critique jazz repèrent pourtant bien cet objet sonique non identifié, mais chez les puristes, les mines sont renfrognées ; d’aucuns, même, se bouchent les oreilles. Quant aux foules qui communient à Woodstock ou sur l’Île de Wight, elles préfèrent “Bitches Brew” de Miles, le premier Santana et Whole Lotta Love de Led Zeppelin, entre autres. La musique (trop ?) avant-gardiste du Lifetime fait cependant forte impression sur la communauté musicienne. Herbie Hancock se souvient encore du soir où il vit l’incroyable power jazz quartet de son copain Tony au Ungano, un club de Manhattan. Ses tympans aussi, qui en bourdonnent encore.
On dit que le jazz-rock a commencé avec le Lifetime et qu’il s’est arrêté juste après sa dissolution, provoquée par des problèmes de management et un manque cruel de gigs. Point de vue excessif, mais pas dénué de sens. Quoi qu’il en soit, les premières graines du Mahavishnu Orchestra sont plantées, et John McLaughlin saura se souvenir qu’un groupe, aussi exceptionnel soit-il, n’arrive à quelque chose sans un vrai manager et des tournées intensives…
Miles persuasif et Sri sélectif
C’est à Boston, après avoir assisté à l’un des trop rares concerts du Lifetime, que Miles Davis glisse à son guitariste anglais préféré : « John, il est temps que tu formes ton propre groupe maintenant… » Quand Miles lui-même vous donne ce genre de conseil, vous n’y réfléchissez pas à deux fois. McLaughlin enregistre donc son deuxième album personnel, “Devotion”, avec Larry Young à l’orgue (qui continue parallèlement de jouer avec Tony Williams), Billy Rich à la basse et le batteur de l’éphémère Band Of Gypsys de Jimi Hendrix, Buddy Miles. La mayonnaise ne prend pas vraiment. D’après McLaughlin, les séances sont « mises en pièces » et publiées n’importe comment (on veut bien le croire).
Quand il se décide à former un nouveau groupe, le bon cette fois – espère-t-il –, il doit encore un disque à son label, Douglas Music. Il retourne donc en studio pour graver deux faces aussi contrastées que le jour et la nuit. L’une, magnifique, à la guitare acoustique solo (avec quelques subtils overdubs), et l’autre avec Dave Liebman à la flûte, Badal Roy aux tablas, Charlie Haden à la contrebasse, Jerry Goodman au violon (qui jouera par-dessus les bandes, sans croiser les autres musiciens) et Billy Cobham à la batterie. “My Goal’s Beyond”, qui sortira en 1971, est un disque essentiel.

Entre temps, au printemps 1970, Danny Weiss, le manager de Larry Coryell, lui a présenté Sri Chinmoy, dont il devient quasi instantanément le disciple. (Coryell aussi, mais pour quelques heures seulement, ou à peine plus.) Le leader spirituel indien lui donne le nom de Mahavishnu – Maha le créateur, Vishnu le conservateur. La nouvelle formation de John McLaughlin s’appellera donc The Mahavishnu Orchestra. À une époque où les groupes de rock ont des noms tous aussi étranges les uns que les autres, celui-là ne devrait pas laisser indifférent. Entre The Grateful Dead et The Mothers Of Invention, il y aura une place pour The Mahavishnu Orchestra. Et quelle place…
Bill & Jerry
Avant que Jerry Goodman, Jan Hammer et Rick Laird ne se joignent au groupe, John McLaughlin répète plusieurs semaines avec Billy Cobham dans un loft du quartier de SoHo. (Pour avoir une idée de ce que ces duos guitare/batterie pouvaient donner, écoutez l’ébouriffant Phenomenon : Compulsion dans “Electric Guitarist”, superbe album rétrospectif de McLaughlin paru en 1978.) Le guitariste et le batteur avait déjà enregistré ensemble pour la face deux de “My Goal’s Beyond”, mais aussi dans “Spaces” de Larry Coryell, sans oublier l’incendiaire “A Tribute To Jack Johnson” de Miles Davis, en avril 1970. Billy Cobham se souvient même avoir croisé McLaughlin à Londres, lors d’un gig au Ronnie Scott’s avec Horace Silver… (On imagine que McLaughlin devait être alors membre du Quartet de Gordon Beck.) Passé l’échec commercial de son premier groupe, Dreams, avec les frères Brecker et John Abercrombie, et pas encore sûr de ses talents de leader et de compositeur, Cobham est prêt pour une nouvelle aventure en groupe.

Jerry Goodman, de son côté, vient de quitter The Flock, combo chicagoan proto jazz-rock. De père et de mère violonistes (!), ce jeune virtuose impétueux éduqué à la musique classique admire l’un des confrères et compatriotes de McLaughlin, l’effectivement admirable Peter Green des Bluesbreakers (le groupe de John Mayall) et de Fleetwood Mac. Il aime aussi les Beatles, et plus encore Jimi Hendrix, dont le style a influencé le sien plus que tout autre violoniste. C’est en écoutant Goodman avec The Flock que McLaughlin se dit que la musique qu’il avait en tête pour son Mahavishnu Orchestra conviendrait parfaitement à ce musicien d’esprit rock à la technique sans faille.
Jan & Rick
Quand le pianiste et bientôt maître du synthétiseur Moog Jan Hammer est officiellement engagé, McLaughlin a seulement jammé une seule fois avec lui. Mais le simple fait qu’il soit recommandé par son ami Miroslav Vitous – qui, au passage, aurait bien vu Hammer jouer dans Weather Report aux côtés de Joe Zawinul… – est un gage d’excellence. (Encore lycéens, Miroslav et son frère Alan Vitous avaient joué avec Jan Hammer dans le Junior Trio, en Tchécoslovaquie.) McLaughlin sait que ce claviériste praguois qui a accompagné Sarah Vaughan est l’homme de la situation : quelle meilleure école que d’accompagner l’une des plus grandes chanteuses de jazz de tous les temps ?
Au début des années 1970, Hammer n’est encore qu’un illustre inconnu. Sa discographie personnelle ne s’enorgueillit que d’un seul 33-tours, “Maliny Maliny”, enregistré live en 1968 à Munich et publié par le label allemand MPS. Quant à l’album du flûtiste Jeremy Steig auquel il a participé, “Energy” (1970), personne, ou presque, ne l’a écouté… Il a pourtant enregistré à l’Electric Lady Studio de New York, bâti par Jimi Hendrix, dont Jan Hammer, tout excité, fit d’ailleurs la connaissance – le guitariste Kevin Eubanks a souvent dit que Jan Hammer était « le Jimi Hendrix du Moog ».

Richard Quentin “Rick” Laird, John McLaughlin le connaissait depuis des années. Ils avaient joué ensemble dans l’une des nombreuses incarnations du Trinity de l’organiste Brian Auger. Rick Laird était un contrebassiste expérimenté qui depuis le début des années 1960 avait accompagné Stan Getz, Sonny Rollins, Ben Webster, Roland Kirk, Benny Golson, J.J. Johnson ou encore Phil Woods – son job de contrebassiste régulier du house band du Ronnie Scott’s lui permit de jouer avec la plupart de ses idoles. Pour lui, Ray Brown est le « Charlie Parker de la contrebasse », mais pour des « raisons pratiques », il échange la sienne contre une basse électrique en 1968. Et s’il rejoint le Mahavishnu Orchestra, ce n’est pas seulement parce que McLaughlin le tient en haute estime, c’est aussi pour une raison toute simple : Tony Levin, contacté en premier par McLaughlin, a décliné l’offre, estimant que son groupe d’alors, Mike And The Rhythm Boys (!), avait un avenir certain…
Choc et révélation
Miles Davis, Chicago, Blood, Sweat & Tears, Dreams, The Flock, Gary Burton, Soft Machine, The Jimi Hendrix Experience, Cream, Larry Coryell… : en 1971, quand on entre chez un disquaire, quoi de plus naturel que de cultiver ses amours jazz et ses passions rock ? Pour McLaughlin et son orchestre comme pour tout le mouvement musical dont il sont les fiers initiateurs, la douzaine de soirées qu’ils vont passer au Gaslight At The Au Go-Go de Greenwich Village à New York est un véritable big bang sonore. Le volume de la sono était dit-on encore plus élevé que celui des concerts du Lifetime – rappelons qu’au verso de la pochette de “Turn It Over” il n’était pas seulement inscrit « Play It Loud » mais aussi « Play It VERY VERY Loud ». Bien entendu, avec ou sans boules Quiès, les réactions du public oscillèrent entre rejet immédiat et enthousiasme bruyant. Malgré les percées du Lifetime, personne ne pouvait s’attendre en 1971 à ce qu’un groupe de jazz ne piétine aussi méthodiquement les plates-bandes du rock.
Durant ses trente mois d’existence, le Mahavishnu Orchestra, grâce à son habile et efficace manager Nat Weiss, va donner près de deux cent cinquante concerts, partageant souvent l’affiche avec des groupes de rock dont les fans n’étaient pas tous prêts à entendre, à tous les sens du terme, une musique aussi radicale. Ainsi, le Mahavishnu Orchestra partagera la scène avec les Byrds, Blue Öyster Cult, Yes, les Kinks, Aerosmith, Procol Harum, Dr. John ou Captain Beefheart. Le 29 décembre 1971, au célèbre Carnegie Hall de New York, le cataclysme sonore qu’ils provoquent ne facilite pas la tâche d’It’s A Beautiful Day, sympathique groupe de rock psychédélique san-franciscain… Dans la salle, un gamin de dix-sept ans n’est venu que pour le Mahavishnu Orchestra : Peter Erskine.

Le 6 juillet 1972, toujours au Carnegie Hall, ceux qui viennent d’applaudir à tout rompre le concert solo d’Oscar Peterson froncent des sourcils et grincent des tympans dès que McLaughlin et ses compères jouent les premières notes de Meeting Of The Spirits. Le 16 mars 1973, au Felt Forum, c’est James Taylor qui monte sur scène. Pour chanter ? Non, pour offrir un gâteau – un space cake ? – à John et ses musiciens. (McLaughlin venait de graver un superbe solo acoustique sur le “One Man Dog” du chanteur folk, ceci explique peut-être cela.) Toutes ces péripéties n’empêcheront pas le Mahavishnu Orchestra de connaître un grand succès, sur scène comme sur disque. “Birds Of Fire” atteindra la quinzième place du Top 100 du Billboard. Une performance sans doute pas prête de se reproduire pour un disque de musique instrumentale…
Chacun sa route
Entre avril et mai 1973, le Mahavishnu Orchestra partage plusieurs fois l’affiche avec les Mothers Of Invention de Frank Zappa : George Duke, Sal Marquez, Tom Fowler, Ralph Humphrey et Jean-Luc Ponty, qui ne sait pas encore qu’il fera partie du M.O. un an plus tard, sont subjugués par la puissance et la virtuosité inouïes de cet orchestre anglo-américano-tchécoslovaco-panaméen. Zappa aussi est impressionné, mais trouve que cet Anglais à la voix douce et au regard pas moins malicieux que le sien se prend malgré tout un peu trop au sérieux. Comme on dit, le respect est mutuel, mais le Génial Moustachu se montrera volontiers caustique dès qu’on lui demandera son sentiment à propos de son confrère…
Le 29 et le 30 novembre, le M.O. joue à la Cornell University d’Ithaca avec Weather Report, puis à la Princeton University avec Return To Forever : tout un pan de l’histoire du jazz en fusion concentré en deux soirs ! Enfin, le 30 décembre Temple Maçonique de Detroit, le Mahavishnu Orchestra première époque donne son ultime concert. En coulisse, personne ne sable le champagne. La fête est finie. La minute de silence qui précédait chaque performance – McLaughlin tout de blanc vêtu, tête baissée et les mains jointes… – se transforme en silence assourdissant : The Mahavishnu Orchestra Mark I n’est plus.
Dans les jours qui suivent, John McLaughlin songe déjà à un autre Orchestra… Jerry Goodman et Jan Hammer ne vont pas tarder à enregistrer “Like Children”… Rick Laird finira par ranger sa basse dans son étui pour se consacrer à son autre passion, la photographie… Quant à Billy Cobham, qui vient tout juste de publier son premier album, “Spectrum” (avec Tommy Bolin, Jan Hammer et Lee Sklar, le bassiste de James Taylor), un détail ne lui pas échappé : Narada Michael Walden est venu plusieurs fois assister aux derniers concerts du M.O., en se plaçant juste derrière lui, comme pour s’imprégner de la musique…

Rigueur sauvage
Entre la fusion du Gaslight At The Au Go-Go et la fission du Maconic Temple de Detroit, le Mahavishnu Orchestra “Mark I” a fort heureusement enregistré trois albums studio et un live. Aujourd’hui, leurs titres renvoient à toute une époque : “The Inner Mounting Flame”, “Birds Of Fire” et “Between Nothingness & Eternity”. Publié en 1999 sous le titre de “The Lost Trident Sessions”, nul ne saura jamais comment se serait intitulé leur troisième opus studio s’il avait paru en son temps.
C’est à New York, pendant leur engagement au Gaslight At The Au Go-Go – ou juste après, les témoignages ne sont pas toujours “raccords”… – que John McLaughlin, Jerry Goodman, Jan Hammer, Rick Laird et Billy Cobham ont enregistré en une journée (!) “The Inner Mounting Flame”. Clive Davis, le grand manitou de Columbia, était immédiatement tombé sous le charme du persuasif McLaughlin, certain que son nouveau groupe allait faire de la musique comme personne d’autre n’en avait jamais entendu. De là à donner à ce jazz band un budget comparable à celui d’un rock band, il y avait un pas, que Monsieur Davis ne franchit pas. Qu’importe. Et même tant mieux. Si les huit morceaux qui composent “The Inner Mounting Flame” font aujourd’hui encore vibrer, c’est bien parce qu’ils ont été enregistrés dans l’urgence, une bonne urgence cette fois, l’ingénieur du son Don Pulusse ayant remplacé au doigt levé celui qui avait été nommé d’office, bien vite dépassé/submergé par la puissance sonore de ce groupe qui semblait monter jusqu’à onze le volume de ses amplis – ceux qui connaissent par cœur le film Spinal Tap savent de quoi je parle…

Plus de quarante ans après sa parution, “The Inner Mounting Flame” sonne comme le prolongement à la fois sauvage et rigoureux de “Turn It Over” du Lifetime et de la première face de “A Tribute To Jack Johnson” de Miles Davis, avec une touche de The Flock. Pourtant, on a beau chercher, rien ne ressemblait alors vraiment à la musique du Mahavishnu Orchestra, mélange savamment dosé de blues mutant, de métriques complexes (les passions de McLaughlin pour Stravinsky et la musique indienne ne le poussent guère à jouer uniquement en 4/4), d’énergie rock, de joliesse pastorale et d’improvisations débridées. Ce groupe semblait – trompeuses apparences – ne se soucier ni du swing ni même du groove. Jouer de façon syncopée, c’est bien, mais faire tomber ses auditeurs en syncope, c’est encore mieux. Le M.O. jouait fort et vite, ou plus précisément : très fort et encore plus vite. De Steve Khan à Pat Metheny en passant par Bill Bruford, Chris Squire, John Abercrombie, Herbie Hancock, Stanley Clarke et même Tony Williams, tous ceux qui ont vu le groupe à l’époque s’accordent pour dire que ce fut une expérience sans précédent.
Dans “The Inner Mounting Flame” comme dans son successeur, “Birds Of Fire”, ce sont les contrastes qui fascinent. On passe sans coup férir d’un déferlement salvateur – la terrassante intro d’Awakening, les riffs tranchants de Noonward Race, qui renvoient ceux que McLaughlin avait improvisés dans “A Tribute To Jack Johnson” – à des plages de sombre (in)quiétude, tel Dawn, auréolé d’un solo incendiaire de McLaughlin, ou encore You Know, You Know, où le piano électrique d’Hammer sonne comme une lueur d’espoir, couleur bleu nuit.

L’incroyable intensité
Trois coups de gong… Les barrières ne tombent plus : elles fondent. Dans “Birds Of Fire”, enregistré entre Londres et New York, Billy Cobham déploie de façon encore plus tentaculaire sa science de la polyrythmie. Il y avait alors quelque chose de réellement phénoménal chez cet homme, dont le style et le charisme traumatiseront plusieurs générations de batteurs. Rick Laird est son complément idéal, qui joue le rôle de point d’ancrage avec une sagesse et une économie des plus salutaires. Sans lui, l’édifice se serait peut-être même écroulé sur lui-même. Laird sait aussi se mettre en valeur avec beaucoup d’élégance, comme dans One Word, en restant plus proche de l’esprit d’un Steve Swallow que de celui d’un Stanley Clarke… Quant à Jerry Goodman, il affirme sa verve chantante et sa fraîcheur lumineuse – écoutez Open Country Joy. Il survole le magma sonore dominé par les passes d’armes survoltées de McLaughlin et d’Hammer, pour qui le Moog semble avoir été inventé personnellement, tant il s’y révèle novateur et créatif. Tiens tiens…, la mélodie lancinante de Resolution, qui clôt l’album, était celle d’un autre One Word, chanté par Jack Bruce avec le Lifetime en 1970…
Publié en novembre 1973 et enregistré seulement trois mois plus tôt à Central Park (New York), “Between Nothingness & Eternity” remplace en quelque sorte le troisième album studio du Mahavishnu Orchestra, qui restera curieusement inédit pendant plus de vingt-cinq ans. Le 33-tours original de “Between Nothingness & Eternity” ne comporte que trois titres : Trilogy (The Sunlit Path / La Mere De La Mer / Tomorrow’s Story Not The Same), Sister Andrea et Dream, qui occupait naguère toute la seconde face.

Jusque-là, John McLaughlin avait été le seul et unique compositeur officiellement crédité du M.O., ce qui finit évidemment par irriter les autres membres du groupe, qui estimaient que leurs contributions respectives n’étaient pas reconnues à leur juste valeur. Lors des séances londoniennes au Trident (celles du futur “The Lost Trident Sessions”), Jerry Goodman, Jan Hammer et Rick Laird avaient cependant réussi à placer des compositions personnelles, mais seul Sister Andrea figurera, en version live, sur “Between Nothingness & Eternity”. Un live dont, justeement, Sister Andrea est l’un des moments forts. Certaisns passages de Dream sont éblouissantes, mais détachées de l’excitation générée par leur instantanéité live, elles finissent peut-être par faire oublier le meilleur : l’incroyable intensité qui caractérisait le Mahavishnu Orchestra.

La fête est finie
Avant d’entamer son unique tournée japonaise, le groupe est miné de l’intérieur par les rancœurs et la fatigue (un disque pirate capté lors de cette tournée s’intitule fort à propos “Between Failure & Frustration”). Et John McLaughlin ne goûte guère que ses musiciens règlent leur compte dans un article publié dans le magazine musical Crawdaddy. Jan Hammer, notamment, est assez virulent envers lui. La lassitude n’est sans doute seulement due au rythme infernal des tournées…
Le 31 décembre 1973, au lendemain de leur ultime concert de Detroit, John McLaughlin, Jerry Goodman, Jan Hammer, Rick Laird et Billy Cobham n’ont pas célébré le jour de l’an ensemble. Mais à l’image de son principal héros et mentor, Miles Davis, John McLaughlin s’est rapidement inventé d’autres lendemains qui chantent : Mahavishnu Orchestra Mark II et Mark III, Shakti, One Truth Band, re-Mahavishnu, Heart Of Things, Remember Shakti, etc., etc. Son histoire continue. Respect.
À lire Power, Passion And Beauty – The Story Of The Legendary Mahavishnu Orchestra, The Greatest Band That Ever Was, passionnante biographie sous forme d’histoire orale écrite d’une plume alerte et vive par un grand connaisseur, Walter Kolosky (éd. Abstract Logix Books).