Soliste accompli, Eric Legnini sait aussi se mettre au service des vocalistes avec une écoute rare et un sens aigu du dialogue. Il analyse pour nous l’art pianistique de Prince, accompagnateur de son propre chant.
par Thierry Guedj
« On sait bien que Prince est une référence à la guitare. Je ne dirais pas qu’il est une référence au piano, mais il s’y montre toujours efficace, juste, jouant les bonnes notes au bon moment. On entend en permanence sa connaissance profonde et intime de l’instrument. Ce n’est pas un virtuose, mais il a une grande culture harmonique. Prince pianiste mélange toujours plusieurs esthétiques : l’esthétique pop bien sûr, il sait parfaitement produire un accompagnement très simple de son chant, avec quelques accords, deux ou trois sons. Mais il n’est pas un pianiste strictement pop comme Elton John par exemple, qui est très bon dans ce genre mais ne “déborde” jamais. Prince lui, dépasse largement ce registre. Il va puiser au cœur de la culture soul, et même dans son approche du piano, j’entends souvent chez lui la musique de Curtis Mayfield ou de James Brown. Parfois, c’est l’univers du rhythm & blues que l’on retrouve, et on pense à Ray Charles qu’il cite dans une reprise de What’d I say en piano-voix [à Pittsburgh en 1988, NDLR]. On découvre alors toute sa connaissance du piano nouvelle-orléans. Il lui arrive de basculer dans le gospel pur et dur, avec un choix de voicings typique de cette musique. Enfin, et c’est ce qui fait sa singularité, il y a parfois une astuce harmonique, des choses très fines qui viennent du jazz, une surprise dans la façon dont l’accord est joué ou dans le choix des notes qui le composent. On retrouve donc tous ces ingrédients, et ce qui est passionnant c’est qu’à chaque instant, selon l’humeur, le dosage est différent. Avec en permanence un aspect rythmique profond. C’est particulièrement marquant dans sa dernière tournée piano-voix en 2016, il n’y a jamais l’ombre d’un doute sur son placement, il respire le groove, ce n’est jamais flou ! Il ne se cache pas derrière une batterie pour que ça fonctionne. C’est vraiment une des qualités des grands pianistes. »
Ce témoignage est le premier épisode de notre série de bonus du grand dossier Prince, une vie au piano
Maître des claviers tous terrains, Bobby Sparks est un des derniers musiciens à avoir côtoyé Prince. Une rencontre qui a changé sa vie.
Par Thierry Guedj
« Cela devait être en 2008, Prince m’a entendu avec Marcus Miller au Catalina Jazz Club de Los Angeles. Je l’avais intrigué parce que je jouais de tous les types de claviers : des synthétiseurs analogiques ARP, des Rhodes, de l’orgue Hammond, du Mini Moog… Cette diversité l’avait impressionné, lui qui aime tant passer d’un instrument à l’autre. Il m’a observé toute la soirée, sans me dire un mot ! Mais il m’a contacté ensuite pour que je rejoigne son orchestre, le New Power Generation. Je pense qu’il savait exactement quel musicien appeler lorsqu’il cherchait un son précis.
J’ai joué avec le groupe pendant trois semaines pour apprendre le répertoire, Prince n’était pas présent. Puis nous l’avons rejoint à Minneapolis pour de longues jam sessions. Nous alternions des interprétations de Let’s Go Crazy ou Little Red Corvette, avec de longues phases d’improvisation. Prince jouait de la guitare, mais il m’observait également, me provoquait, changeant soudain de tonalité, testant mes capacités à réagir dans l’instant. Il cherchait moins la virtuosité pure que mon aptitude à raconter quelque chose musicalement. Il adorait que je m’engage dans un dialogue musical avec lui, plutôt que de proposer un simple accompagnement. Je suis devenu comme son petit frère. Nous sommes partis des claviers pour partager ensuite bien d’autres passions… en particulier celle du basket ! Il m’invitait chez lui pour regarder les matchs, ces souvenirs sont pour moi si précieux… Comme j’étais engagé pour une tournée avec Dean Brown et Dennis Chambers, je n’ai pas pu suivre Prince sur scène à ce moment-là. Mais j’étais certain que nous nous retrouverions. Et nous nous sommes croisés au Dakota club de Minneapolis en avril 2016, un soir où je jouais avec Lizz Wright. Il s’était assis au balcon, discrètement, m’observant comme le jour de notre rencontre. Après le show nous sommes tombés dans les bras l’un de l’autre. Et je n’arrive toujours pas à croire que deux jours plus tard, j’apprenais sa mort ! Une tristesse infinie… Si j’ai tenu à reprendre Sometimes It Snows In April dans mon album “Paranoia”, avec Lizz Wright au chant, c’était pour revivre symboliquement cette soirée d’avril, l’ultime moment partagé avec mon grand frère Prince, qui résonne aujourd’hui comme un au revoir. C’était mon héros, et je peux vous affirmer que je n’ai pas fini de célébrer sa musique ! »
Ce témoignage est le deuxième épisode de notre série de bonus du grand dossier Prince au piano. Retrouvez celui d’Eric Legnini en cliquant ici !
Membre historique de The Revolution, le premier groupe de Prince, la pianiste et claviériste se souvient.
Par Christophe Geudin
« En tant que musicienne, la première chose qui m’a impressionnée chez Prince était sa capacité à passer d’un instrument à un autre. J’ai tout de suite aimé son style de jeu, quel que soit l’instrument en question. En ce qui concerne le piano, c’est vrai qu’il n’avait pas suivi de formation classique, mais il savait ce qu’il savait et il était très à l’aise avec ça. Personnellement, j’aimais sa manière de s’offrir au piano et, surtout, son sens du rythme. J’adorais aussi le regarder jouer et j’ai beaucoup appris en l’observant. Lorsque je jouais une de ses chansons au piano avec le reste du groupe, il pouvait se mettre aux claviers et ajouter de nouvelles parties. En faisant ça, il m’a appris à raisonner en termes de producteur et il excellait dans ce domaine.
Le gospel était un registre dans lequel Prince était très à l’aise, mais en écoutant “Piano & A Microphone” [enregistré en 1983, paru en 2017, NDR], j’ai aussi l’impression d’avoir à faire à un véritable athlète : il s’étire, se met en condition, fait circuler le sang dans ses veines, puis il se lance dans l’effort. Plus la performance progresse, plus on l’entend travailler son rythme, son flow et ses harmonies. Par endroits, on décèle également une touche impressionniste dans son jeu, comme s’il évoluait en pointillés. Cet aspect de son jeu m’a toujours fascinée.
Nous avons écouté beaucoup de musique ensemble et Prince avait une vraie soif d’apprendre. Ce n’était jamais une torture pour lui, il était toujours très curieux… Un jour, nous écoutions Le Boléro de Ravel avec Wendy. Prince est entré dans la pièce et nous a demandé : « C’est très beau. Qu’est-ce que c’est ? » Visiblement, il n’avait jamais entendu parler de Ravel. En jazz, il appréciait particulièrement “Symbiosis”, l’album de Bill Evans et Claus Ogerman. C’était un disque très intéressant pour nous car il reliait le jazz et la musique orchestrale, deux univers à priori très éloignés, de la même manière que nous allions la pop avec le rock’n’roll, la soul et le funk dans The Revolution. »
Ce témoignage est le deuxième épisode de notre série de bonus du grand dossier Prince au piano. Lisez aussi celui d’Eric Legnini et de Bobby Sparks !