Le maître allemand de l’ambient et du microsound a publié récemment une luxueuse édition des cinq volumes de la série d’albums “Xerrox” qui a tant contribué à sa renommée.
par Yazid Kouloughli
En 2007, pour son troisième album, le compositeur et designer visuel Carsten Nicolai, Alva Noto à la scène, se lançait dans ce qui allait rester sa plus célèbre série d’albums, avec celle qu’il avait réalisé en parallèle en compagnie du compositeur et pianiste Ryuichi Sakamoto, avec qui il connaîtrait une reconnaissance internationale en réalisant la bande-originale du film The Revenant Alejandro G. Iñárritu en 2015. Une dizaine d’année plus tôt cependant, encore loin d’une telle renommée, il empruntait et détournait le nom de la célèbre marque d’imprimantes américaines Xerox, à une modification d’orthographe près, pour explorer le principe de la reproduction digitale, poussée jusqu’à un point où le matériau sonore d’origine deviendrait méconnaissable. De ces imperfections, d’abord avec la complicité de son confrère Christoph Brünggel qui l’aide à élaborer un « transformateur de samples », il fabrique ses propres sonorités et les raffine le long de cinq albums répartis sur une vingtaine d’années : le volume 1 paraît en mars 2007 et le 5 en 2025.
Un son unique
De ce processus, le maître du glitch et du microsound a façonné, comme Brian Eno avant lui, un véritable vocabulaire, voire un langage, une signature aujourd’hui reconnaissable entre mille, dans un continuum qui va du bruit presque “pur” à des nappes d’ampleur cinématographiques. Cloches métalliques microscopiques, nappes brumeuses, crépitements électriques, vrombissements évoquant quelque vaisseau futuriste, zooms à l’infini dans le détail de la matière sonore ou plans larges sur des étendues à perte de vue, granularités électriques et cordes synthétiques balisent un chemin au cœur de la matière sonore. De l’abstraction et du mystère surgissent des phases de majesté orchestrale, des plages de tension s’installent et se muent, par leur permanence, en nouveaux îlots de calme et de stabilité. Si la musique d’Alva Noto a quelque chose de montagneux (peut-être que ces reliefs sont plutôt ceux qui apparaissent quand on observe un circuit électronique au microscope), c’est parce que le compositeur atteint à chaque album de la série Xerrox de nouveaux sommets, reprenant les choses là où il les avait laissées sur le disque précédent mais les emportant plus loin, dessinant au fil des parutions une manière de voyage, voire d’ascension.
Le coffret collector
Publiés en leur temps en CD et en LP, les cinq volumes de la série Xerrox ont donc récemment été rassemblés, format au choix, dans un fourreau collector finement ouvragé, réalisé avec leur soin habituel par la société berlinoise Handle With Care. Recouvert d’un tissu strié tout en dégradé de gris, l’édition CD du coffret abrite le packaging unique en son genre dans lequel chaque CD était livré à l’origine : un étui cartonné en quatre volets où le disque repose, comme suspendu. Au dos de chaque pochette, les crédits, entre rigueur machinique et amour de l’objet artisanal, à l’image de la musique, sont sans équivalents : en plus de la traditionnelle liste des morceaux et dates d’enregistrement, sont précisés la date de sortie, les dimensions de l’objet, son poids, le grammage du carton et le type de finition utilisé, et même le nom de la typographie utilisée – c’est le Notobitmap.





Proposé sur la boutique en ligne de l’artiste à 150€, version CD (222€ pour les LP), taxes et expédition comprise, le prix est certes conséquent, mais pas si élevé que ça pour cinq albums, surtout quand on sait combien sont rares les disques originaux et à quels prix ils sont souvent proposés en seconde main par ceux qui les détiennent encore. Cet objet collector, qui pourrait bien être l’une de vos plus belles (re)découvertes phonographiques de votre vie, est une superbe façon de découvrir cette œuvre majeure.
Merci à Handle With Care
La rencontre au sommet de ces deux légendes de la guitare blues en 1983 est rééditée avec le plus grand soin en CD et en LP par Craft Recordings.
On n’oserait presque pas vous faire l’affront de vous répéter ce qui a déjà si souvent été dit sur cette collaboration de rêve, qui de toutes celles qui jalonnent l’histoire du blues reste l’une des plus brûlantes et mémorables. Voilà enfin rééditée dans les règles de l’art cette session de 1983, enregistrée alors que SRV ne s’était pas encore couvert de gloire pour sa participation à l’album “Let’s Dance” de David Bowie, et qu’Albert King, déjà entré dans la légende malgré une reconnaissance jugée insuffisante par ses admirateurs, était encore au sommet de son éloquence.
Depuis quelques années, Craft Recordings multiplie les rééditions, en LP et/ou en CD, de grands disques historiques avec tout le soin qu’ils méritent, tant au niveau de la qualité du son que de l’attention portée aux pochettes, et c’est un plaisir que de (re)découvrir “Albert King With Stevie Ray Vaughan / In Session”, publié à l’origine sur le label Stax, aussi bien traité.
Si le LP reprend le tracklisting des 7 morceaux de la première édition de 1999, la version 2 CD propose elle l’intégralité des pistes enregistrées le 6 décembre 1983 aux CHCH Studios d’Hamilton, dans l’état de l’Ontario, qu’on n’avait découvertes qu’en 2010 à l’occasion de la sortie du DVD, avec trois plages supplémentaires mais qu’on vous recommande de ne surtout pas rater : Born Under A Bad Sign, I’m Gonna Move To The Outskirts Of Town et le célèbre Texas Flood de SRV. Ici, pas de DVD (vous devriez pouvoir en trouver assez facilement des extraits sur la toile), mais le livret, à la pagination généreuse (15 pages) comprend les textes qui agrémentaient l’édition originale de 1999 et la réédition de 2010.
La qualité de la musique se passe de commentaire, mais l’entente qui règne entre les deux hommes laisse pantois, qui se prolonge dans leurs discussions entre les morceaux préservées par le montage, tandis qu’ils sont accompagnés d’une section rythmique à la hauteur de l’événement (Gus Thornton, basse, Michael Llorens, batterie, Tony Llorens, piano et orgue). Pour la qualité du travail éditorial et celle de la musique, toujours aussi forte qu’au premier jour (ou comme le disait Albert King lui-même : « The blues don’t change ») cette réédition est des plus recommandables ! Yazid Kouloughli