“Tentative Decisions : Demos & Live” regroupe moult raretés enregistrées en studio et sur scène au mitan des années 1970 par un jeune trio new-yorkais post-punk au devenir international.
Par Julien Ferté
Ainsi, plus de vingt ans après la parution du mirifique coffret-intégrale “Brick”, devenu entre temps mega-collector, les fans de Talking Heads sont de nouveau aux anges depuis fin 2024 : pensez, les albums du groupe de David Byrne, Tina Weymouth, Jerry Harrison et Chris Frantz ressortent un à un en somptueuses versions Deluxe – “Talking Heads: 77” et “More Songs About Buildings And Food” ont déjà eu les honneurs de ce traitement de faveur éditorial, on guette la suite avec impatience, et notamment les deux chefs-d’œuvre que sont “Fear Of Music” et “Remain In Light”.
En attendant, voici donc “Tentative Decisions : Demos & Live”, sorte de complément des rééditions grand luxe citées plus haut. S’adressent-elles en priorité à celles et ceux qu’on nomme affectueusement les hardcore fanatics ? La réponse est oui. Si vous estimez donc faire partie de cette joyeuse tribu, vous allez adorer le contenu de ce triple CD digipack au design soigné et au format livre identique à celui de la réédition du légendaire live “Stop Making Sense” parue en 2024.
David Byrne, Chris Frantz et Tina Weymouth,
The Kitchen, Soho, New York, 6 mars 1976.
Photo : X/DR (Rhino)
Les deux premiers CD contiennent en tout vingt-huit démos enregistrées à la hussarde en 1975 et en 1976. David Byrne dixit, Talking Heads, que Jerry Harrison n’avait pas encore rejoint, n’était pas encore prêt à faire un vrai disque, mais tenait à documenter ses débuts dans une Grosse Pomme alors en pleine ébullition arty. Pas encore prêt, peut-être, mais déjà unique en son genre, mélange savamment dosé de mordant post-punk et de fébrilité poétique. Le style vocal nerveux, habité et déclamatoire de David Byrne le distinguait d’emblée de ses contemporains – sans parler de son jeu de guitare, dont on ne soulignera sans doute jamais assez l’originalité –, et ses compères traduisaient sans fioritures le minimalisme ligne claire de leurs premières années (le son d’ensemble sera largement étoffé-élargi à partir de 1979, mais c’est une autre histoire).
Vous allez donc découvrir :
– Qui était J.R. Rost, mort écrasé par sa voiture tandis qu’il bricolait en-dessous ;
– The Artistics, le groupe d’étudiants (à la Rode Island Island School) de David Byrne et Chris Frantz, dont les set lists comprenaient déjà la légendaire pop song entêtante-sautilante-un-rien-angoissante Psycho Killer (et ses fameuses paroles en français soufflées par Tina Weymouth) ;
– Ce que les pontes de CBS découvrirent en 1975 sur les cassettes envoyées par ce groupe alors sans contrat d’enregistrement : la quintessence de leurs deux premiers albums, qui seront finalement publiés par le label de Seymour Stein, Sire Records.
– Dix-sept chansons captées live entre New York (au Max’s Kansas City le 9 octobre 1976) et Syracuse (au Jabberwocky Club le 26 janvier 1977), avant, donc, les grands débuts de la saga phonographique de Talking Heads.
Le livret de 28 pages est richement illustré par des photos qu’on jurerait de famille (Tina, David et Chris à la pistache…), et l’on a droit, aussi, à « a few words by Chris and Tina ».
Un dernier mot : le coffret sort le vendredi 6 mars, et sera suivi le 27 par un LP pas moins collector assorti d’un 45-tours et qui ne devrait pas squatter longtemps les bacs à disques… Vous voilà prévenus.
COFFRET Talking Heads : “Tentative Decisions : Demos & Live” (Sire / Rhino, sortie le 6 mars).
LP & 45-TOURS Talking Heads : “Tentative Decisions : Demos & Live” (Sire / Rhino, sortie le 27 mars).

Le coffret “Talking Heads: 77” inaugure une magnifique série de rééditions Super Deluxe qui commence donc fort logiquement par le premier album du groupe culte de David Byrne, Tina Weymouth, Jerry Harrison et Chris Frantz.
Par Fred Goaty
Flashback #1. Le 3 septembre 1976 à Londres, 801, le groupe du guitariste de Roxy Music, Phil Manzanera, est à l’affiche du Queen Elizabeth Hall. Dans leur set list figure une reprise de You Really Got Me chantée d’une voix faussement lasse et très artystiquement dépassionnée par le futur producteur de Talking Heads, Brian Eno.
Flashback #2. Le 10 octobre 1977, à New York, Talking Heads est à l’affiche du CBGB. Dans leur set list figure une reprise de Take Me To The River chantée d’une voix nerveuse et à l’hystérie savamment contrôlée par David Byrne. Cette façon d’aborder – les puristes diraient peut-être « de saborder », mais nous n’avons que faire des puristes… – le tube d’Al Green rappelle les manières obliques de Brian Eno, un an plus tôt dans la capitale anglaise. Dans les deux cas, la relecture est entêtante, qui s’éloigne respectueusement des versions originales – à quoi bon chercher à bêtement imiter ? [Talking Heads finit par graver une version studio de Take Me To The River en 1978 dans leur second album, “More Songs About Buildings and Food”, NDR.]

Mais si, hélas, 801 fut un groupe éphémère, Talking Heads devint un groupe majeur de la post-pop post-glam post-punk, et réécouter en version Super Deluxe leur premier album, “Talking Heads: 77”, nous replonge dans l’effervescence de la scène new-yorkaise d’alors, où il suffisait de faire la queue devant le CBGB pour écouter Television, Patti Smith, Blondie, les Ramones, Richard Hell & The Voidoids ou, donc, le combo de David Byrne (chant, guitare), Tina Weymouth (basse), Jerry Harrison (claviers, guitare) et Chris Frantz (batterie).
A priori (l’info dervait être confirmée sous peu), cette version Deluxe de “Talking Heads: 77” sera suivie par celles de “More Songs About Buildings And Food” (1978), “Fear Of Music” (1979) et “Remain In Light” (1980), soit les trois autres chefs-d’œuvre du groupe – rappelons que leur live de 1983 tiré du film du même nom de Jonathan Demme, “Stop Making Sense”, vient de bénéficier aussi de divers traitement super luxueux.
Constat : cette “Limited Edition” (ne tardez pas !) de “Talking Heads: 77” est non seulement réjouissante musicalement, mais le design l’est tout autant, qui s’élève dans les hautes sphères de la catégorie “beaux livres”. Car “Talking Heads: 77” se lit autant qu’il s’écoute grâce aux témoignages rédigés par tous les membres du groupe, tous aussi éclairants que passionnants, et auxquels il faut ajouter celui, pas moins décisif, de l’ingénieur du son Ed Stadium.
Quant à la musique, elle n’a rien perdu de son ses qualités nerveusement funky et de son singulier cachet mélodique. Le grand classique de ce premier album, c’est bien sûr l’inoubliable Psycho Killer et son « fa fa fa fa » à la Otis Redding, mais cet arbre ne doit surtout pas cacher un magnifique bosquet (qui deviendra par la suiteune luxuriante forêt ) de chansons cultes, de Love –> Building On Fire (leur premier 45-tours, qui figure dans le track listing du CD 3, “Rarities”) à Uh-Ho, Love Comes To Town, New Feeling en passant par Don’t Worry About The Government.
Ce coffet 3 CD + 1 blu-ray contient l’album original remasterisé (et qui sonne mieux que jamais), le CD live inédit du CBGB, le CD de douze raretés évoqué plus haut et le blu-ray pour audiophiles avec son Atmos Mix (supervisé par Ed Stadium) et la Hi-Res Stereo. Le livre est, vous vous en doutiez, illustré par moult photos et autres affiches et flyers et est superbement mis en page.
Dans les années qui suivront, Talking Heads sortira d’autres chefs-d’œuvre, Tina Weymouth influencera la scène hip-hop naissante avec son Tom Tom Club, David Byrne se lancera dans une carrière solo et créera le label Luaka Bop, mais c’est une autre histoire…
COFFRET Talking Heads : “Talking Heads: 77 3-CD + 1-blu-ray Limited Edition” (Sire / Rhino, déjà dans les bacs).