Il revient sur scène le 22 novembre prochain au Pan Piper avec l’album tribal-jazz “Following” et de nouveaux titres : interview en avant-première de celui qui se définit comme le « griot du jazz »
JAZZ MAGAZINE Vous revenez sur scène avec votre album “Following”, mais également de nouveaux titres comme Crépuscule à Bamako. Vous présentez souvent “Following” comme un dialogue avec les ancêtres : quel est le sens du terme “Crépuscule” ?
PEDRO KOUYATÉ On a eu une discussion très drôle avec mes partenaires de création (Olivier Baudin, Benoît Daniel, Nelson Amilcaro, Etienne Guillauchet…). Le crépuscule, c’est une mort mais aussi une renaissance ! Ce morceau parle de mon pays, le Mali, qui est dans une situation crépusculaire. À la fois à la fin d’un cycle et une potentialité de renaissance. Et ce n’est pas seulement le Mali ! Toute l’Afrique de l’Ouest est maintenant dans un état crépusculaire.
C’est une chanson politique ? Déjà, dans Bon Sang 1, vous abordiez la situation politique africaine. Un “griot” peut-il porter un message engagé ?
Griot veut dire domestique, élevé, rien d’autre, ça vient de l’espagnol. En Afrique, on dit Djeli : ça veut dire « le sang ». Si la société est considérée comme un corps humain, le sang est ce qui fait vivre ce corps. La parole du griot est considérée comme le sang de la société : elle touche le culturel, le politique, la sociologie et la philosophie. On est engagé quand on est griot. On est né pour sauver la conscience, la mémoire. A partir de là, toute musique, y compris la musique traditionnelle, est un acte politique. Et là, on est sur le toit même du jazz. Thelonious Monk n’a pas “réchauffé les plats” du jazz. Il a fait de la politique. Billy King également, lui qui ne voulait pas donner le blues aux occidentaux sur un plateau. Il leur a dit : « est-ce que vous savez ce que je vous donne ? Vous n’allez pas souffrir comme celui qui a coupé la canne à sucre. Donc, vous ne pouvez pas chanter comme lui. » C’est plus qu’engagé ! Les griots fouettent les fesses de la mémoire collective. La seule chose qui résiste à la mort, c’est la conscience. Et la conscience, c’est la mémoire.
Vous avez dit dans une interview qu’un concert réussi, est un concert où l’artiste donne vraiment dans la sincérité. Comment vous préparez-vous pour atteindre cette forme de vérité ?
Je me prépare dans ma chambre noire en écoutant les autres, ceux qui ont bravé les conventions, par exemple comme Miles Davis et Bill Evans. Parce que ceux-là n’ont pas créé pour être reconnus mais sous la pression d’une nécessité.La musique est une dame exigeante. C’est elle qui te choisit. Et quand elle t’épouse, tu es le mari soumis et le mari obligé. Elle ne te quitte pas. Quand je me prépare, je vais dans les détails de mes insuffisances.
Justement, vous citez souvent Miles Davis, Bill Evans et Stevie Wonder, comme des phares de la musique moderne. Que vous ont-ils appris sur la liberté, sur la création de la musique ?
Il faut se perdre pour trouver un objet perdu. Il faut lâcher. Autant Miles Davis que Bill Evans ont su perdre : Miles, il perd tout, puis gagne tout après. Quand son père vient le chercher complètement défoncé, déchiré, il le ramène au champ de la vie. Il redonne une chance à son enfant intérieur. Et après, il y aura “Kind Of Blue”. Tous les grands musiciens ont tout perdu, des millions de fois et tout regagné. Quand on t’engueule parce que tu t’es planté sur une note, c’est là où ça devient intéressant. C’est lié à l’enfant intérieur. L’homme gagne sa vie en la perdant.

Vous avez grandi dans un environnement baigné de musique grâce à votre père et à la radio du Mali. Qu’est-ce qu’il en reste dans votre manière de jouer ?
Mon père était complexé. Parce qu’il n’a pas pu aller à l’école, obligé de travailler pour nourrir ses parents. Il s’est fait tout seul. Toute sa vie, il a voulu apprendre. Or, il faut se méfier des autodidactes. Quand il faisait un truc, il ne parlait pas, il racontait des histoires. Et moi, je me souviens de ces années où papa nous faisait vivre au volant de sa voiture avec des contes et des chansons.Je revois mon père, que j’ai perdu très tôt, nous chanter les chants que sa mère chantait avant d’aller au champ : l’homme africain a un chant avant d’aller au champ, un chant une fois dans le champ… et un autre quand il le quitte. On appelle ça Work Songs aux États-Unis. C’est le negro spiritual. Ça, ça reste. L’histoire de la musique, c’est l’histoire de l’homme, de l’humanité même. Le son est magnifique. Le son, c’est une richesse inépuisable. C’est le son qui reste. L’image parle, le corps meurt. Je retiens le son de la voix de mon père.
Dernière question, un peu anticipée par rapport à la fin de l’année : avez-vous un vœu pour 2026 ?
Je veux que les gens, dans la musique, soient en bonne santé. Et je veux un véritable engagement social pour tous les musiciens africains. Je suis le porte-parole de ces artistes qui sont sur une pente glissante. Nous ne sommes pas tous traités pareil. Ce n’est pas du misérabilisme. C’est la réalité. Il a parfois peu de considération pour la musique qui vient d’ailleurs. Moi, on m’a donné les conditions que tout le monde devait avoir. En ce moment, la musique, et l’art en général, pâtit des coupes budgétaires et du peu d’engagement politique. Les musiciens sont en première ligne sur ce sujet. Il faut défendre la musique. Et moi la musique africaine !
En concert le 22 novembre au Pan Piper à Paris
le 25 avril, les cinq membres de ce groupe en pleine ascension s’apprêtent à donner un concert de grande envergure rue des Petites Écuries à Paris.
On attendait cette date depuis la sortie de leur superbe premier album, publié fin mars chez Art District Music, le disque (Choc dans notre numéro 768) qui ouvrait enfin grand les portes d’un univers dont la variété reflète celle des influences de Balthazar Naturel (saxes, cor anglais), Robin Antunes (violon, mandoline), Nicholas Vella (claviers), Swaéli Mbappé (basse électrique) et Yoann Danier (batterie) : de la chanson au jazz fusion, d’un bout à l’autre de l’océan Atlantique, du jazz à la bossa nova en passant par la pop ou le classique, Monsieur Mâlâ est un groupe sans frontières mais dont l’identité ne ressemble à celle d’aucun des autre, et ce concert au New Morning s’annonce déjà comme un grand jour.
Photo X/DR
Lalo Schifrin, paroles et musiques
Entre concert en piano solo et récit de ce grand arrangeur avec qui il a collaboré et lié une indéfectible amitié, JEAN-MICHEL BERNARD rendra hommage à Lalo Schifrin le 30 janvier prochain au Sunset dans le cadre de Jazz Magazine le Club. Rencontre.
Comment avez-vous découvert puis rencontré Lalo Schiffrin ?
J’ai découvert sa musique vers 8-9 ans grâce au feuilleton Mannix, avec Bill Connors dans le premier rôle, qui passait le soir. C’était l’une des rares choses que j’avais le droit de regarder. J’adorais la musique du générique qu’avait composée Lalo Schifrin, sans savoir si cette valse très rapide était du jazz ou non, et qui était très inhabituelle pour une série policière. Ma partie préférée c’était ce pont formidable, ce qui l’a enchanté quand je lui ai dit bien des années plus tard.
Des années après, un producteur de Radio France me demande si je peux écrire pour l’Orchestre de Lyon à l’occasion d’une soirée hommage à Lalo Schifrin où sont attendus Dizzy Gillespie, les compositeurs Georges Delerue et Francis Lay… Je n’avais pratiquement jamais fait ce genre de travail mais j’ai accepté, et en raccrochant je me suis dit que j’étais complètement fou d’avoir dit oui ! Avec l’aide de mon ami Jacques Loussier j’ai réussi. J’ai rencontré Lalo Schifrin à Paris, avant de le retrouver à Cannes où il a dirigé mon arrangement de sa musique, et dans la foulée j’ai enregistré mon premier album symphonique. Mais le vrai déclencheur a été le concert donné au festival de La Baule,en 2016, dont a découlé tout ce qui est arrivé par la suite, jusqu’au concert au Sunside le 30 janvier prochain.
Vous avez aussi longuement travaillé avec Ray Charles qui vous tenait en haute estime, ou encore Ennio Morricone… Au-delà du savoir-faire technique, qu’est-ce que ces figures apprécient chez un collaborateur ?
J’ai moins connu Ennio Morricone mais Lalo et Ray Charles avaient un humour incroyable, c’étaient des gens brillantissimes intellectuellement, très lucides sur leur carrière et leur époque. Lalo est le compositeur dont je me sentais le plus proche car je suis moi-même de culture classique au départ, tout en étant très lié au jazz, et mon amour de l’improvisation a d’ailleurs fait le désespoir de quelques professeurs au conservatoire ! Lui a dirigé des orchestres classiques jusqu’à la fin de sa carrière, c’a été un élève d’Olivier Messaien, mais quand on se retrouvait tous les deux il voulait qu’on improvise ensemble sur du Ravel ou du Debussy. On a eu un cheminement assez proche même si c’est une légende de la musique et que je suis bien loin de ça, mais on était faits pour se rencontrer, quelque part.
Comment allez-vous aborder cet hommage à Lalo Schifrin seul face au clavier le 30 janvier au Sunset ?
La force de la musique de Lalo est qu’elle n’est pas du tout démodée, et elle est tellement puissante qu’elle marche autant avec un orchestre de cent musiciens qu’au piano. Ce n’est pas simple même si certaines pièces sont très pianistiques, et comme Lalo est pianiste de formation, il construit tout à partir du clavier. En plus de sa musique, je vais jouer des pièces comme Play Piano Play d’Erroll Garner, la version d’Art Tatum de Tiger Rag ou même de compositeurs proches de lui, comme John Williams ou Jerry Goldsmith qui travaillaient dans le même bâtiment à la grande époque du cinéma hollywoodien. Et je raconterai, un peu comme dans un spectacle de stand-up, des histoires sur Lalo et son univers. Au micro : Yazid Kouloughli
Réservez vos places pour le concert du mardi 30 janvier au Sunside !
Photo © Giovanni Cittadini Cesi