“5150” avait marqué début 1986 l’arrivée du chanteur Sammy Hagar au sein du groupe des frères Van Halen. Un coffret célébrant le quarantième anniversaire de cet album très populaire vient de sortir. Visite guidée.
Par Julien Ferté
33-tours délicatement posé sur la platine, saphir into the groove première chanson, Good Enough, entrée en fanfare de Sammy Hagar : « Hello baaaaaby… » D’emblée, on savait où on allait avec le Van Halen nouveau (aussi attendu, chaque année, que le Beaujoulais). Bienvenue au Club des Poètes ? Comment, un opus proto-grunge ?! Du post-hard-rock expérimental ? Vous n’y êtes pas. L’arrivée du pétaradant Sammy, qui succédait à David Lee Roth, parti voguer solo dans la foulée du succès phénoménal de son EP “Crazy From The Heat”, ne signifiait en rien un changement radical de direction.
Bien au contraire : avec “5150”***, Van Halen continuait de creuser le sillon d’un hard-rock hédoniste et spectaculaire, sans nulle autre prétention que celle de donner du bon temps à ses fans, qui attendaient au tournant leur groupe chéri depuis le départ de “Diamond Dave”, après dix ans de bons et loyaux services.
Petit rappel des événements notables des années 1985-1986 :
– Septembre 1985 Eddie Van Halen annonce au Farm Aid que Sammy Hagar est le nouveau chanteur de Van Halen ;
– Novembre 1985 “VOA”, le neuvième album studio de Sammy Hagar, bossté par cette annonce et le classique instantané I Can’t Drive 55 devient disque de platine ;
– Mars 1986 Sortie de “5150”, qui atteint le sommet du Billboard 200 un mois plus tard (une première pour Van Halen) et triple-platine en octobre ;
– Juillet 1986 Sortie du premier album solo de David Lee Roth “Eat ’Em And Smile” (Warner Bros. Records).
Si vous n’avez pas au moins 50 ans, vous ne pouvez pas imaginer l’attente suscitée, en son temps, par la sortie de “5150”. Pour toute une génération de (quasi) boomers, le Van Halen Mark I avec David Lee Roth – et, faut-il le rappeler, Eddie Van Halen à la guitare et aux claviers, Michael Anthony à la basse et Alex Van Halen à la batterie – était une référence suprême.
Et même si l’excitation générée par la sortie de cet album crucial ainsi que celle, annoncée, du premier David Lee Roth, “Eat ’Em And Smile” (avec Steve Vai, Billy Sheehan et Greg Bissonette), une certaine forme d’inquiétude, sinon d’angoisse, régnait : Van Halen sans son bondissant frontman historique serait-il toujours Van Halen ? Quarante ans après, les débats sont toujours ouverts, et font parfois même rage entre les fans de la première heure : Van Halen ou Van Hagar ? Diamond Dave ou The Red Rocker au micro ? (« The Red Rocker » est le surnom de Sammy Hagar.)

Sammy Hagar, Eddie et Alex Van Halen plus Michael Anthony
= Van Halen ’86. Photo : Mark Weiss
Comme souligné plus haut, tout cela fut rapidement balayé par la qualité exceptionnelle de “5150”, sans parler de celle de d’“Eat ’Em And Smile” (ainsi, ce divorce avait multiplié le plaisir par deux). En neuf chansons coproduites non plus par Ted Templeman (retenu par D.L.R.) mais par un triumvirat composé d’Eddie Van Halen, l’ingénieur du son Don Landee et Mick Jones (non, pas celui de The Clash, de Foreigner !), Van Halen maintenait donc brillamment le cap. Fun fact : Nile Rodgers, Rupert Hine et… Quincy Jones avaient été envisagés pour produire “5150”.
Hard-rock surpuissant (Get Up, “5150”) hard-rock heavy-potache (Summer Nights, avec un solo ahurissant du surdoué en chef à la six-cordes, Best Of Both Worlds et son petit côté AC/DC serti d’un refrain stadier), hard-rock funky (Inside, Good Enough), hard-rock-pop so eighties (le tubesque Why Can’t This Be Love, le romantique Love Walks In, l’inoubliable Dreams et son clip à la Top Gun, avec Eddie plus inspiré que jamais au synthétiseur), chant exalté-exaltant (Sammy Hagar, sacré gosier s’il en est, a toujours su mélanger habilement fun solaire et robertplantismes savamment dosés), flair mélodique affûté, son d’ensemble poli-chromé-mais-pas-trop : on ne le savait pas encore, mais Van Hagar, pardon, Van Halen commençait son règne avec son meilleur album.

Que revoici donc lové dans l’un de ces coffrets “Deluxe” comme on les aime et auxquels on est donc habitués depuis que “For Unlawful Carnal Knowledge”, en 2024, et “Balance”, l’an dernier, ont également bénéficié de ce traitement de faveur éditorial. “5150” n’est pas en reste : à l’album original remasterisé sur le CD 1 (et le LP) s’ajoutent :
– Huit rarities dans le CD 2 (version Edit et, surtout, Extended Versions de Why Can’t This Be Love et Dreams, plus trois versions live de Best Of Both Worlds, Love Walks In et une reprise de Rock And Roll à faire pâlir Jimmy Page et sourir Robert Plant) ;
– Un “Live At The Veterans Memorial Coliseum, New Haven, CT, August 27, 1986” inédit avec une set list assez réjoussante : There’s Only One Way To Rock et I Can’t Drive 55 (extraits du songbook de Sammy Hagar), les meilleurs morceaux de “5150”, seulement deux classiques davidleerothiens, évidemment (Panama et Ain’t Talkin’ ’Bout Love), un Guitar Solo qui si besoin était nous rappelle au génie d’Eddie et deux reprises fort divertissantes, Wild Thing des Troggs (avec une sacrée passe d’armes entre Sammy et Eddie à la guitare) et Rock And Roll de Led Zeppelin ;
– L’intégralité de votre vieille VHS (ou de votre vieux DVD) de “Live Without A Net” en HD sur le blu-ray (concert d’anthologie), plus deux vidéos assez sages (les boyz de Van Halen négligeaient volontairement ce médium, laissant leur ex-lead singer faire le pitre sur MTV).
– Un beau livret avec photos et paroles, mais pas de liner notes.
Au « Hello baaaaaby… » évoqué au début de cet article avait quatre mois plus tard suivi le « Are you ready for a new sensation ? » lâché par Diamond Dave dans Yankee Rose, la première chanson de “Eat ’Em And Smile”. Hellooooo Warner Records, merci pour tout, mais sachez que nous sommes toujours prêts pour de new sensations : le coffret Deluxe d’“Eat ’Em And Smile”, suivi par celui de “OU812” (pour finir la saga Hagar) et, LE PLUS VITE POSSIBLE, par les rééditions “Super Deluxe” des six premiers albums de Van Halen. Duly noted ?
COFFRET Van Halen : “5150 40th Anniversary Limited Edition” (Rhino / Warner Records).
Photos : Bonnie Schiffman, Mark Weiss, Ross Halfin (Warner Music Group).
*** Pour info, cette précision dans la langue états-unienne : « The 5150 legal code allows “a person with a mental illness to be involuntarily detained for a 72-hour psychiatric hospitalization” »..

Alex et Eddie Van Halen, Michael Anthony, et Sammy Hagar en 1986.
Un an après “For Unlawful Carnal Knowledge”, la campagne de rééditions “Expanded And Remastered” des albums de Van Halen continue avec “Balance”, cru 1995 avec Sammy Hagar au micro. Julien Ferté est retourné trente ans en arrière.
Au mitan des années 1990, cela faisait déjà dix ans que Sammy Hagar avait remplacé David “Diamond Dave” Lee Roth dans le groupe fondé par les frères Van Halen, Eddie et Alex. Les débats faisaient rage – et le font encore aujourd’hui sur les réseaux sociaux ! – sur la meilleure incarnation du groupe : celle avec D.L.R. le frontman sexy-rigolo-décalé ou S.H. le fort en gueule républicain toujours prêt à sauver le monde ? Personnellement, et à l’image, je crois, d’un grand nombre de boomers européens, “mon”/“notre” Van Halen est – et restera – celui des années 1978-1984 ; ce qui ne m’empêche pas d’aimer avec au moins autant d’enthousiasme sa version, disons, encore plus américano-américaine, souvent surnommée “Van Hagar”.
Mais venons-en à l’opus X de Van Halen, “Balance”, dont je découvre avec ravissement – merci l’Académie Tangentielle ! – la réédition grand luxe “Expanded And Remastered”.

Inspirée par un film d’Ingmar Bergman de 1957 (Le Septième Sceau), la première chanson de “Balance”, The Seventh Seal, était d’une noirceur un rien mystique – ah !, ces voix de moines tibétains en plein chanting – plutôt inattendue pour un groupe comme Van Halen. Sur un tempo galopant évoquant celui d’Achille Last Stand de Led Zeppelin (influence majeure), elle déroulait ses fastes soniques avec certaine majesté ; mais à peine étions-nous remis de nos émotions que l’on retombait en terrain plus balisé avec Can’t Stop Loving You et son refrain pop-rock ; idem pour Don’t Tell Me (What Love Can Do), plus convaincante grâce à son riff sombre et grinçant, et son groove terrien.
L’ombre de Led Zeppelin se remettait à planer sur Amsterdam, à laquelle succédait la très honky-zinzin Big Fat Money, marquée par un ahurissant solo du regretté funambule de la six-cordes. Not Enough était étonnant de tendresse, avec piano romantique, violons du bal et, en prime, encore une fois, un solo mémorable d’E.V.H.
Aftershock nous avait laissé de marbre et c’est toujours le cas, contrairement à Take Me Back (Déjà Vu) et Feelin’, variations mid tempo – hormis l’emballement final de Feelin’ et le solo fou d’ E.V.H. – que Sammy Hagar chantait avec son habituelle conviction virile savamment nuancée.
Si nous avons gardé Strung Out, Doin’ Time et Baluchitherium pour la fin, c’est parce que ce sont trois instrumentaux hors norme dont on ne se lasse pas. Le premier est un délire pianistique avant-gardiste joué par Eddie Van Halen avec un marteau, une scie et l’argenterie du ménage ; le second un solo de batterie d’Alex Van Halen augmenté d’effets électroniques et enregistré un jour de solitude au fameux 5150 Studio, et qui rappelle un peu, tiens donc, Bonzo’s Montreux, l’instru posthume et culte de feu le batteur de Led Zeppelin, John Bonham ; Baluchitherium aurait dû être chanté mais Sammy avait piscine, et passa son tour, aussitôt remplacé par Sherman, le Dalmatien d’Eddie Van Halen, tout à fait à l’aise au micro – sur lequel son maître avait fixé un hot dog.
Ces trois instrumentaux faisaient aussi le sel d’un album globalement très réussi qui, deux mois après sa sortie en janvier 1995 devint Disque de Platine aux États-Unis, prouvant au passage qu’un groupe de hard-rock “à l’ancienne” pouvait résister au tsunami grunge.

Trente ans après, voici donc que cette version “Expanded And Remastered” fait durer le plaisir grâce à trois pépites (certes déjà présentes dans le CD “Studio Rarities 1989-2004” du coffret “1986-1996” paru en 2023). Deux chansons d’une qualité égale voire supérieure à celles de “Balance”, Humans Being (extrait de la bande son du blockbuster Twister de 1996) et Crossing Over (face b de Can’t Stop Loving You qui aurait largement mérité d’être la face A !), et un instrumental tout à fait fascinant et émouvant, Respect The Wind (également tiré de la bande son de Twister), où Eddie Van Halen se révèle sous un jour inhabituel, moins flashy, plus habité, émouvant, et pour tout dire un rien jeffbeckien.
Sur le même CD figurent huit morceaux live gravés enregistré au Wembley Stadium de Londres le 24 juin 1995, dont un Guitar Solo (énième variation d’Eruption) du Live At Wembley Stadium enregistré à Londres le 24 juin prouve, si besoin, était, que, malgré ses innombrables imitateurs – auxquels ont hélas succédé un nombre délirant de clones défilant en boucle sur You Tube –, que seul Eddie Van Halen pouvait vraiment jouer comme Eddie Van Halen.

Sur le blu-ray, vous trouverez six promo videos des singles de l’album, ainsi que Humans Being et The Seventh Seal (seulement l’intro, chantée live à Minneapolis par les moines tibétains cités plus haut). Le beau livret ne contient pas de liner notes mais des photos et de la memorabillia. Et, bien sûr, si vous souhaitez retrouvez les frissons into the groove du vinyle, il y est itou !
Alors, quel sera le prochain coffret “Expanded And Remastered” ? “5150” ou “OU812” ? Sans doute faudra-t-il en finir avec la période Van Hagar avant de revivre les grandes émotions des années 1978-1984… Patience !
COFFRET Van Halen : “Balance – Expanded And Remastered” (Warner Records / Rhino, déjà dans les bacs, également disponible en double CD).
Photos : Glenn Wexler (Rhino Warner Music), X/DR.