Ce 16 avril, le New Morning ouvrait pour la première fois ses portes, avec Art Blakey et ses Jazz Messsengers, parmi lesquels un certain Wynton Marsalis (on fête bientôt les 45 ans de ce club légendaire dans nos pages papier) (Texte et photos: Franck Bergerot)

En ce mois d’avril de nouveaux lieux faisaient leur apparition dans l’agenda des concerts du mois tant de Jazz Hot que de Jazz Magazine. Le premier compte rendu concernant le New Morning dans Jazz Hot par Jerome Reese à l’occasion un concert de Dave Liebman avec John Scofield en vedette (le 17 ou le 18, peut-être les deux), s’ouvrait sur ce constat, rappelant le déménagement de la Chapelle des Lombards vers la rue de Lappe et la réouverture du Club Saint-Germain, rue Saint Benoît, rebaptisé le Bilboquet. C’était ne rien dire de la création par Gérard Terronès d’un nouveau lieu pour le jazz au Quatre Temps de la Défense, Jazz Unité. On ne parlait pas encore du Sunset rue des Lombards, mais le Dreher était encore là, Place du Châtelet.
Au sortir de son concert, Dave Liebman avait déclaré que le New Morning était, avec le Montmartre de Copenhague, le meilleur club où il n’avait jamais joué. Il s’en était pourtant fallu de quelques détails d’ordre sécuritaire pour qu’il n’y joue pas, l’autorisation d’ouverture ayant fait défaut pour les concerts d’ouverture des 3 et 4 avril avec Richie Havens : nous y avions trouvé porte close. Jazz Magazine annonçait ensuite Ron Carter Quartet le 6 avril, Chet Baker Quartet le 7, Martial Solal, Lee Konitz, Cesarius Alvim et Daniel Humair les 8 et 9… Mais c’est seulement le 16 que les portes s’ouvrirent enfin et que nous sommes enfin entrés perplexes parmi le noir anthracite de ses murs, sur cette moquette en gros coco et sous un réseau de gaines techniques que révélait l’absence de faux plafond, dans ce qui nous apparut d’abord comme un ancien atelier, hangar ou entrepôt, avant que nos yeux habitués ne distinguent le bar, les sièges en contrebas du long et large couloir d’entrée prolongée de part et d’autre par deux sortes de coursives, et face à nous, en fond de scène, blanc sur fond noir, les mots “New Morning Live”.

Mes souvenirs sont flous, mais restent ces quelques photos. J’avais encore peu fréquenté “ce vrai jazz” dont Blakey était désormais le parrain. Il faut dire que sa discographie et sa carrière n’avait pas été d’une grande lisibilité après son départ de chez Blue Note en 1964, et le départ des figures historiques Lee Morgan, Freddie Hubbard, Curtis Fuller, Wayne Shorter, Cedar Walton et Reggie Workman. Je me souviens qu’à la fin des années 1970, j’avais eu mon premier vrai contact en concert avec cette tradition – ou plutôt sa renaissance – lors de concerts organisés par Martin Meissonnier dans un cinéma près de la place de la République. Autant de révélations avec le quartette Eastern Rebellion de Cedar Walton (où Bob Berg venait de remplacer George Coleman auprès du vénérable Sam Jones et du rayonnant Billy Higgins) et les nouveaux Jazz Messengers de Blakey (dont les “Gypsy Folktales” n’avait pas tardé par à rejoindre les deux “Eastern Rebellion” dans ma petite discothèque). Ce nouvel orchestre se faisait l’annonciateur d’un renouveau, avec Valeri Ponomarev (trompette), Bobby Watson (sax alto), Dave Schnitter (sax ténor), Walter Davis Jr. (qui faisait là figure d’ancêtre, mais à Paris, c’était probablement James Williams qui avait pris sa place au piano), Dennis Irvwin (ou peut-être Cameron Brown à la contrebasse).

Au New Morning, ce 16 avril 1981, restait Bobby Watson, au côté de Billy Pierce au ténor, Wynton Marsalis à la trompette, James Williams au piano, Charles Farmbrough (contrebasse), des musiciens que l’on verrait beaucoup désormais, et avec lesquels Blakey (ayant trouvé lui aussi porte close le 10 au New Morning) avait enregistré quatre jours plus tôt à Paris-même, l’“Album of the Year” pour le redoutable tourneur Wim Wigt et son label Timeless.

On parlait déjà beaucoup de Wynton Marsalis depuis la retransmission télévisée du concert de l’été à Antibes, dans une version agrandie des Jazz Messengers. Le souvenir que je garde de ce tout jeune homme de 19 ans (souvenir peut-être indirect, tributaire de commentaires entendus, ou d’impressions personnelles ultérieures), c’était celui d’une époustouflante technique, très froide, sans âme… sauf lorsqu’il prenait son temps dans les ballades (1).

Et si mon objectif s’est attardé sur le jeune prodige, je l’ai surtout beaucoup dirigé vers Blakey, pour faire des photos que beaucoup d’autres ont faites, ce visage de Vulcain devant ses forges, les traits burinés dans le cuir du visage ruisselant de sueur, la dentition crispée par l’effort, ou comme avalée par le gouffre noir de sa bouche en extase lorsqu’il révulse son regard vers les cieux invoquant les Dieux du swing. J’avais arraché un photo pleine page de cette espèce à l’un de mes numéros de Jazz Hot pour la coller aux murs de ma chambre, Je crois qu’elle était de Jean-Pierre Leloir. Et moi aussi je l’avais faite, fier comme un pape. Franck Bergerot
(1) C’est ce qu’on disait de Marsalis et son My Funny Valentine en quartette lors du concert de Blakey à Antibes, qui avait laissé une telle impression au public d’Antibes et que j’avais vu à l’époque à la télé. Je le revisionne en ligne. Péché de jeunesse : un très belle technique, singeant paradoxalement Miles qui en avait plus qu’on n’a aimé le dire, de la technique, mais qui n’en jouait pas ainsi, toujours au service d’une dramatisation du discours hélas un peu trop singée dans cette Funny Valentine abordée par le jeune Wynton. Il fera mieux quelques années plus tard. Restons patient !
S’il y a un avant et un après Miles Davis dans la carrière de ce natif de Brooklyn, New York, il n’en reste pas moins un soliste et un compositeur majeur qu’on a trop souvent réduit à l’étiquette de musicien fusion et dont la discographie personnelle contient nombre de pépites, dont l’irrésistible Friday Night At Cadillac Club.
par Julien Ferté / photo : Don Schlitten
S’il doit sa toute première apparition phonographique à un pianiste oublié de Philadelphie, Kenny Gill, ce n’est qu’au mitan des années 1970 que l’on commença de repérer le nom de Bob Berg, grâce à la trilogie “Silver ’ N” de ce maître du hard-bop et toujours grand découvreur de talent qu’était encore le pianiste Horace Silver à cette époque – encore lycéen, le jeune Bob avait déjà appris par cœur “Doin’ The Thing At The Village”, avec le fameux titre Flithy McNasty, summun du hard-bop funky qui le marquera à vie. Dans la foulée, Bob Berg, qui avait commencé par jouer du piano à l’âge de 6 ans (« Beethoven, Tchaikovwky et Debussay étaient mes favoris ») remplaça George Coleman au sein d’Eastern Rebellion, le groupe d’un autre pianiste d’importance, Cedar Walton. Ainsi ce jeune et impétueux saxophoniste ténor partait, c’est le moins qu’on puisse dire, sur des bons rails, livrant au passage son premier 33-tours « as a leader », comme on dit dans son pays natal, “New Birth”, enregistré en compagnie de son second mentor, Cedar Walton, du trompettiste Tom Harrell (qu’il avait côtoyé avec Horace Silver), du contrebassiste Mike Richmond, du batteur Al Foster et du percussionniste Sammy Figueroa.


Mais c’est bien sûr en succédant à Bill Evans dans le groupe de Miles Davis que Bob Berg se fit connaître d’un public bien plus large que celui des initiés. Jouer avec le trompettiste-star, c’était soi-même accéder à un statut de vedette, et si Bob Berg se sentit rapidement à l’étroit dans la musique de Miles – sur disque, sa trace restera finalement minimale comparée à ses performances scéniques –, ce prestigieux “gig” lui permit cependant de relancer sa propre carrière, et après un album live enregistré en Italie en 1982 (mais publié en 1985), Bob Berg revint avec “Short Stories”, qui mettait non seulement ses talents de soliste et de compositeur en avant, mais qui marquait aussi le début de sa fructueuse association avec Mike Stern – le guitariste, lui aussi “ex” du groupe de Miles Davis, venait de l’inviter à jouer sur l’album de son comeback, “Upside Downside”. Dès lors, le saxophoniste ténor de feu et le guitariste électrique incendiaire vont se mettre à distiller en quartette leur jazz-rock – ou devrait-on dire “bop and roll” ? – aussi énergétique que mélodique et funky, boostés par le drumming phénoménal de Dennis Chambers, révélé au monde du jazz peu de temps grâce à John Scofield (après avoir fait groover plusieurs disques mémorables de Parliament, l’un des deux combos “p-funk” de George Clinton).Chaque soir, Friday Night At The Cadillac Club, le classique instantané de “Short Stories” qui sonnait comme du King Curtis post-bop faisait chavirer les foules.

Pour autant, Bob Berg n’a jamais voulu être prisonnier de l’étiquette “fusion”. Plus puriste, sans doute, qu’on pouvait le croire, il se décentre du cœur du réacteur pour revenir sans nostalgie aucune à ses premières amours, plus nuancées, loin de la (certes joyeuse) furia électrique des années 1980. Et s’il un album à découvrir ou redécouvrir d’urgence, c’est bien le somme toute méconnu “Enter The Spirit”, où fort de ses talents de compositeurs plus affinés que jamais, faisait, comme le titre du disque l’indique, entrer l’esprit du post-bop dans une nouvelle ère. À ses côtés, des sidemen exceptionnels magnifiaient sa musique, tels le pianiste Jim Beard ou, toujours fidèle, Dennis Chambers, qui démontrait qu’on pouvait être un “monstre” de groove et aussi swinguer. Au piano sur trois titres, nul autre que Chick Corea, que le saxophoniste rejoindra dans son Quartet pour l’album “Time Warp”, qui mérite également d’être réévalué – Corea lui laissait beaucoup d’espace, comme en témoigne la magnifique Tenor Cadenza, qui précède Terrain.


Quant à “Holding Together” de Steps Ahead, il reflète cette période où le groupe du vibraphoniste Mike Mainieri se réinventait en mode acoustique avec Eliane Elias au piano, Marc Johnson à la contrebasse et Peter Erskine à la batterie. Ce double CD live enregistré en 1999 fut hélas publié l’année où Bob Berg et sa femme trouvèrent la mort dans un accident de voiture, le 5 décembre 2002. Fin tragique pour un saxophoniste qui aura incarné trois décennies durant une certaine exigence, aimé John Coltrane et le rhyhthm’n’blues en restant toujours accessible.
À écouter
Horace Silver : “Silver ’N Brass” (Blue Note, 1975).
Horace Silver : “Silver ’N Wood” (Blue Note, 1975).
Horace Silver : “Silver ’N Voices” (Blue Note, 1976).
Eastern Rebellion : “Eastern Rebellion 2” (Timeless, 1977).
Bob Berg : “New Birth” (Xanadu, 1978).
Eastern Rebellion : “Eastern Rebellion 3” (Timeless, 1979).
Eastern Rebellion : “Eastern Rebellion 4” (Timeless, 1983).
Miles Davis : “You’re Under Arrest” (Columbia, 1985).
Mike Stern : “Upside Downside” (Atlantic, 1986).
Bob Berg : “Short Stories” (Denon, 1987).
Bob Berg : “Enter The Spirit” (Stretch Records / GRP Records, 1993).
Steps Ahead : “Holding Together” (NYC Records, 2002).