Trois jours après avoir été accueilli en duo avec Jean Querlier au Théâtre Présent par Alain Guerrini (Film#14/2, Didier Levallet élargissait la formule à un quintette dans le cadre des concerts hebdomadaires du Cim. Fenêtre sur l’agenda d’un activiste d’une scène française entre deux ères, seventies et eighties.
Un nouveau quintette ? Après une première publication de mon papier, je tombe dans le numéro de mai 1980 de Jazz Magazine sur une petite interview de Didier Levallet recueillie par Daniel Soutif. On y apprend que ce groupe est né à La Péniche (quai de Valmy sur le Canal Saint-Martin, où l’on trouve annoncé, à la date du 13 novembre 1977, le “quartette” [sic] de Didier Levallet), qu’il donna trois concerts du 12 au 14 décembre 1977 au Théâtre de la rue Mouffetard dans le cadre d’une programmation signée Bernard Lubat (chronique dans Jazz Magazine en février 1978 où, Laurent Gianez, le ténor de la formation originale est remplacé par Jean Cohen du Cohelmec Ensemble). Le batteur original était Mino Cinelu. Didier Levallet se souvient d’avoir découvert ce dernier aux Nancy Jazz Pulsations de 1975 au sein d’un nouveau et éphémère groupe de Jef Gilson (avec François Jeanneau/ts-ss, Claude Guilhot/vib, François Perret/b) et de l’avoir invité à remplacer Jean-My Truong vers 1977-78 dans un Perception en fin de vie. Déjà très actif, notamment au sein de groupes de fusion qui avaient pour point commun la présence du flûtiste Denis Barbier, du saxophoniste Pierre-Jean Gidon et du pianiste Olivier Hutman (Moravagine et Chute Libre), Mino Cinelu se fit souvent remplacer par Jean-Claude Montredon. Du 7 au 11 mars 1978, le quintette est annoncé au Riverbop toujours avec Cohen et Cinelu. Dans son entretien avec Daniel Soutif, Levallet se positionne en référence aux orchestres de Charles Mingus, de Don Cherry et Gato Barbieri, et mentionne un répertoire original où se glisse des arrangements personnels sur des partitions de Carla Bley et Grachan Moncur III. Cette interview était associée à un compte rendu du concert du 6 mars 1980 à La Chapelle des Lombards (la première, dans les sous-sols médiévaux de la rue des Lombards) à l’occasion d’une manifestation intitulée les 55 jours de la Chapelle des Lombards qui constitua une sorte de vitrine de la scène française de ce tournant de décennie. Le personnel en est déjà celui du concert évoqué ci-dessous, avec cette précision de Daniel Soutif : André Jaume aurait remplacé à la dernière minute par Gilbert Gianese. Il s’agissait en fait de Laurent Gianez qui ayant des responsabilités pédagogiques à Nancy fut amené à se faire remplacer à plusieurs occasions au sein du quintette.
La veille du concert du 16 mai de 1981 au Cim dont il est question ici, le quintette était à l’affiche du festival Jazz & Blues de Lons-le-Saunier et une semaine plus tard au programme de la soirée de clôture du festival du Mans, dont la deuxième édition ne s’intitulait pas encore Europajazz. Le 2 juillet, il enregistrerait à L’Ouest de la Grosne vitrine locale légendaire du jazz et d’un certain progressive rock, à proximité de Tournus (l’album “Ostinato” paru sur le label de Levallet In & Out) à la tête du quintette complet (et non en quartette comme indiqué dans la discographie de Tom Lord), soit Jean Querlier (as, fl), André Jaume (ts, fl, bcl), Jef Sicard (bars), Didier Levallet (b) et Jean-Claude Montredon (dm). Est-ce à la tête de ce quintette que Levallet se produisit au festival de Nîmes cet été-là, illustré notamment d’une belle photo signée par un vrai professionnel, Jean-Marc Birraux, et montrant le contrebassiste en pleine action devant deux doubles pages de partitions préservées du Mistral par une demie douzaine de pinces à linge dans le numéro de Jazz Magazine de septembre 1981 ? Le compte-rendu du festival de Nîmes par Christian Tarting qu’elle accompagne n’en dit rien, mais c’est Didier Levallet qui nous signale, après avoir lu la première mouture de ce papier, qu’il s’agissait du Swing Strings System. Didier Levallet était en effet un activiste du jazz toujours sur la brèche: fondateur dès 1972 de l’Admi (Association pour le développement de la musique improvisée), à la tête depuis 1977 du festival et stage de Cluny qui tient cette année sa 49ème édition du 15 au 22 août. Inventeur d’orchestres, il en avait toujours plusieurs sur le feu : Perception, Confluence, Swing Strings System, le trio Instants Chavirés, ce quintette et encore d’autres initiatives orchestrales ouvertes sur l’Europe et notamment la scène britannique. Une vocation qui trouva sa consécration lorsqu’il se vit confier la direction de l’Orchestre national de jazz pour un mandat de 3 ans en 1997.

Vu par un vrai photographe: Jean-Marc Birraux (Jazz Magazine n°300, septembre 1981).
La front line de ce quintette sans piano ni guitare disait quelque chose d’une décennie qui venait se fermer, comme on tourne une page de livre, avec encore en tête ce que l’on vient de lire mais dont certaines silhouettes tendront à s’estomper au fil des paragraphes et des chapitres. C’est le cas de Jean Querlier, dont la trace se fait incertaine dans les discographies sitôt ce quintette dissout. Jef Sicard que Querlier avait déjà côtoyé au sein du Machi Oul Big Band des frères Villaroel appartient à la légende d’un certain “free” français (Fullmoon Ensemble, Dharma), puis traversera les décennies suivantes au fil d’une discographie en leader discrète mais régulière après un quasi silence des années 1980. Quant à André Jaume, il s’était imposé dès le milieu des années 1970 avec deux disques marquants produit par Jef Gilson sur Palm : “Dans le Caprice amer des sables” par le trio Nommo (avec Raymond Boni et Gérard Siracusa) et surtout “Le Collier de la colombe”, disque solo entre saxophone ténor et clarinette basse, témoignage d’une approche très onirique de la musique. Il reste par la suite un figure influente sur les musiques qui s’improvisèrent par la suite entre l’Ajmi d’Avignon et le Grim (Groupe de recherche et d’improvisation musicales) de Marseille, tout en multipliant les échanges outre-Hexagone avec Joe McPhee, John Tchicai ou Jimmy Giuffre.

À la batterie, un pupitre dont Didier Levallet a toujours soigné le recrutement de Merzak Mouthana à François Laizeau, en passant par Christian Lété, Tony Oxley, Tony Marsh ou Jacques Mahieux), on trouvait donc Jean-Claude Montredon qui succéda à Mino Cinelu. Disparu il y a un an, il avait grandi à la Martinique et on le croisera plus tard notamment avec Alain Jean-Marie.
Faute de disque, il ne me reste pas de souvenir de la musique de ce quintette, sinon ce que je peux imaginer de la ferveur que pouvait apporter à cette section d’anches Jef Sicard tel que je me l’imagine encore cinq ans après sa disparition et telle devait le stimuler le tempo caraïbe de Montredon. Franck Bergerot
Didier Levallet et Jean Querlier, Jean-Claude Fohrenbach et Michel Valéra programmés par Alain Guerrini le 11 mai .
Des souvenirs très vagues, mais il me semble qu’Alain Guerrini avait trouvé un accord pour programmer une série de concerts au Théâtre Présent, à La Villette, le temps d’une saison de printemps, peut-être tout juste une quinzaine. Il s’agissait en fait du Pavillon de la Bourse, ancienne criée du Marché aux bestiaux qui s’était à proximité des Abattoirs créés en 1867 sur l’actuel Parc de La Villette. Fondateurs du Théâtre présent, compagnie itinérante sur différents lieux parisiens depuis 1966, Arlette Thomas et Pierre Peyrou, avait repéré ce lieu en 1972 alors que l’on commençait à démonter le site pour en réinventer l’usage. Ils obtinrent l’autorisation de le réaménager et d’en faire leur théâtre, avec un premier spectacle intitulé La Chevauchée burlesques des saigneurs de La Villette, création collective de Pierre Peyrou, Marc et Pierre Jolivet. Doté d’une petite subvention pour une activité musicale, le Théâtre présent acquit en 1979 le statut de Théâtre d’Arrondissement. Si ma mémoire ne me trompe pas, j’ai souvenir d’un espace avec gradins. Alain Guerrini y proposa-t-il plusieurs éditions ? Dans le numéro de mai 1981, aucune annonce. Dans celui de juin, j’y vois annoné le15 juin Jean Texier (dont j’ai tout oublié) et un quatuor de guitares avec à la même affiche, le duo Boell et Roubach. J’ai encore en mémoire un concert solo de Siegfried Kessler qui, à l’heure dite… n’était pas apparu. Alain fit patienter le public comme il pouvait… Il était d’un oral assez facile. Au-delà de vingt minutes, il commençait à se demander s’il n’allait pas annuler et, donc, à rembourser les places, lorsque surgit Siegfried Kessler. Il était venu à l’avant essayer le piano, puis était allé piquer un roupillon sous les gradins.

Ma mémoire me trahit encore et je n’ai pas tant de choses à raconter sur le concert du 14 février. Sinon que j’avais fait connaissance avec la musique de Didier Levallet au milieu des années 1970, au Nouveau Carré Silvia Monfort qui, venant d’emménager dans les locaux désaffecté de la Gaîté Lyrique, y accueillait, entre autre, une programmation jazz. Je me souviens y avoir vu pour la première fois Louis Sclavis qui venait de rejoindre le Workshop de Lyon, une soirée d’hommage au guitariste Joseph Déjean décédé dans un accident de voiture, peut-être bien Anthony Braxton en solo ou en duo avec Steve Lacy… et le quartette Perception avec le même Siegfried Kessler, le saxophoniste Jeff Seffer, le contrebassiste Didier Levallet et le batteur Jean-My Truong. Par la suite, je retrouvais Levallet à la tête de son groupe Confluence (Armand Lemal, Merzak Mouthana, Jean-Charles Capon, Christian Escoudé et Jean Querlier). Jean Querlier jouait du hautbois et des saxophones alto et soprano et faisait partie de cette jeune scène française apparu au début des années 1970, au voisinage des frères Villaroel, du Dharma et du Machi Oul Big Band, et il apportait sa touche personnelle à cette “confluence” voulue par Didier Levallet à la croisée des nombreux courants qui irriguait la scène française : free jazz, post-bop, musiques du monde, musique de chambre du vingtième.

Quant à Jean-Claude Fohrenbach, c’est à l’époque un habitué de mes planches compact, avec ou sans Michel Valéra qu’il soumettait à un régime sévère en déployant sur ses pupitres des partitions d’un impressionnant kilométrage (ici étonnamment réduit), entre harmonies bebop et musique de chambre du début de siècle français. Avec, au-delà du format orchestral, une relative communauté d’esprit entre ces deux duos par leur rapport à l’écriture. Franck Bergerot