Marc Ducret Archives - Jazz Magazine

Ce 3 mai 1981, au Cim, le flûtiste Denis Barbier présentait le Green, soit quelques uns des premiers pas d’un long cheminement qui conduirait Marc Ducret, notamment, à in

Étrange retour dans le passé : ce matin j’écoutais en ligne la première heure de la masterclass donnée par Marc Ducret dans le cadre de l’Académie de composition proposée par l’ONJ, qui clôturera demain soir, 25 avril 2026 au Conservatoire Pina Bausch de Montreuil avec, à 20h30, la restitution publique des travaux des stagiaires (entrée libre).

Dans cette première heure (n’hésitez à sauter les 8 premières minutes d’amorce), Ducret revient sur les années de formation autodidacte de son enfance et son adolescence, sa passion pour la forme des œuvres, qu’elles soient littéraires ou musicales, plutôt que pour leur contenu, l’intérêt de celui-ci dépendant de celle-là. Et de citer en exemple quelques chefs d’œuvre de la chanson française ( L’Accordéoniste de Michel Emer pour Edith Piaf, Ne me quitte pas de Gérard Jouanest pour Jacques Brel), anglophone (Chinese Cafe de Joni Mitchell, O Caroline de Robert Wyatt), de l’opéra (Don Giovanni de Mozart, La Petite Renarde rusée de Leoš Janáček), de la musique classique instrumentale (Béla Bartók, Peter Eötvös, Philippe Boesmans…), du jazz… Et après avoir cité les premières œuvres de George Russell et les cantates d’André Hodeir parmi d’autres influences (il semble qu’il ait été l’un des “onze lecteurs” de mon essai André Hodeir et James Joyce, Éloge de la dérive), il nous fit entendre BiIl Evans improvisant, seul en 1973 à Tokyo, sur Hullo Bolinas de Steve Swallow. Et de commenter sa partition pour L’Été sur l’album “Ici” (deux titres palindromes) puis le rôle du canon dans sa composition Total Machine composé vers 2008 pour son Grand Ensemble. Je suspendai ici mon écoute (pour la poursuivre plus tard, sachant qu’après lui, il me resterait à écouter deux autres masterclass proposées pendant cette académie, celles de Fabrizzio Cassol et Ying Wang). Je précise ici que Total Machine fut repris sous la direction de Ducret par l’Orchestre des Jeunes de l’ONJ 2026 qu’il nous sera donné d’entendre une dernière fois le 12 juin au Théâtre Silvia Monfort pour les deux journées de fête des 40 ans de l’ONJ.

Or, ces photos tirées aujourd’hui de mes cahiers de négatifs, me ramènent 45 ans en arrière. Marc Ducret était encore un quasi inconnu de la scène française, où il avait fait ses premiers pas dans le monde de la chanson. Ce 3 mai 1981, il se produisait au Cim, l’école fondée par Alain Guerrini, avec le Green du flûtiste Denis Barbier.

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J’avais connu Denis Barbier en 1979 après qu’il ait fait partie de Moravagine (fondé en 1975 notamment avec le saxophoniste Pierre-Jean Gidon, le pianiste Olivier Hutman, l’accordéoniste Jacques Ferschitt, le bassiste Jean-Marie Laumonnier, le batteur Jean-Philippe Lobrot et le batteur Mino Cinelu), puis Chute Libre (Gidon doublé au saxophone par Éric Letourneux, Hutman, le guitariste Patrice Cinelu, le bassiste Gilles Douieb et toujours Mino qui n’allait pas tarder à s’installer à New York où ce mois de mai 1981, alors qu’il venait de passer aux percussions au sein d’un orchestre de r’n’b, The Franck and Cindy Jordan Band, fut remarqué dans un club de Harlem par Miles Davis… qui le débaucha immédiatement).

Le Green avait connu différentes moutures, notamment avec une deuxième guitare acoustique jouée par Rémy Froissart (esthétique héritée de John Renbourn et Bert Jansch), avec ou sans batterie (Jean-Claude Jouy). J’ai longtemps imaginé, et peut-être rapporté, que Malo Vallois avait précédé Ducret auprès de Froissart ou l’avait côtoyé. En fait, j’avais déjà rendu compte dans Jazz Hot d’un duo Vallois-Ducret, et tous deux, amis alors inséparables, entouraient en 1979 avec Barbier l’auteure-compositrice-interprète Marie-José Vilar sur le disque “On ne saura jamais si c’était triste ou gai” que vous écouterez sans trop de mal sur Youtube.

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Ce 9 mai 1981, c’était donc la version trio qui se produisait dans la grande salle du Cim, non pas devant la cheminée mais devant le panneau d’affichage, alors même que circulent des photos prises devant la cheminée du Cim, d’une version en quartette avec Jean-Claude Jouy à la batterie (et où l’on aperçoit derrière Barbier une harpe, instrument qu’il avait adopté au début des années 1980 comme on le verra plus tard dans mes archives photos).

Encore peu connu, Marc Ducret et Malo Vallois étaient les deux guitaristes que j’attendais de voir paraître sur la scène du jazz depuis la disparition prématurée de Joseph Dejean en 1976, âgé de 29 ans. Pourtant, je n’avais encore rien vu ! Car au-delà du guitar heroe, Ducret avait un rôle beaucoup plus large qui l’attendait sur la scène musicale. Mais il y avait pour l’heure, au sein du Green, ces guitares acoustiques cordes métal que j’avais appris à aimer dans mon entourage de fin d’adolescence entre les mains de Didier Large avec lequel Denis Barbier ne tarderaut pas à collaborer à son tour. Ce dernier était l’un des rares dans le jazz de l’époque à aborder la flûte en pur flûtiste, dans toute la plénitude de l’instrument, et non comme accessoire complémentaire du saxophone. Mieux que de vains discours, ci-joints quelques échantillons disponibles sur internet.

Franck Bergerot (texte et photos)

Ce 29 avril 1981, à l’Espace Cardin où il avait pris ses habitudes, André Francis présentait – en première partie de Jim Hall – un aperçu de la jeune génération de guitaristes français.

Faire patienter le public du grand Jim Hall si rare en France, avec un solo de Patrice Meyer, et le duo Boell et Roubach, c’était risqué. Quant à moi, j’étais très remonté. Éduqué par quelques amis proches au son des vieilles Martin, Gibson et Guild acoustique, j’étais plein de préjugés contre les guitares alors en vogue : Ovation (sur mes photos entre les mains de Patrice Meyer, à portée de mains d’Eric Boell droite) qui ne trouvait grâce à mes yeux qu’entre les mains de John McLaughlin sur “My Goal’s Beyond” ; et Takamine (à portée de mains de Laurent Roubach à gauche).

Le duo Boell et Roubach s’était fait connaître en 1980 avec un premier disque entièrement acoustique enregistré en février 1980 et produit par Alain Guerrini sur son label Open, référence 01 d’une série Jazzibao consacrée aux talents émergents. Éric Boell avait connu ses premiers succès au tremplin du Golf Drouot dès 1974, puis après un détour par New York s’était fait connaître en 1977 au sein du groupe Wooden Ear (première partie de Stanley Clarke à Antibes-Juan-les-Pins en 1980). Il venait de s’associer à son élève, Laurent Roubach, et j’avais eu la mauvaise idée de coupler les chroniques de deux duos de guitares : ici Boell et Roubach le 5 mars au Caveau de la Montagne où ils alternaient acoustique et électrique ; là Marc Ducret et Malo Vallois, la veille au Centre culturel des Fossés-Jean à Colombes. En réaction à un succès quasi immédiat pour le premier duo, j’opposais d’un côté le manque de maturité, la technique brouillonne, la frime bavarde, la sonorité négligée de Boell et Roubach… de l’autre la maturité de Ducret et Vallois qui tarderaient à se faire reconnaitre par tant pas la presse et que par le réseau des programmateurs. Je sauvais cependant les premiers pour « leur présence au public, l’enthousiasme et l’impétuosité qu’ils mettent dans la moindre phrase, une sincérité que l’on aimerait chez bien de leurs aînés. » Ce n’était certes pas sur ce terrain que s’avançaient Ducret et Vallois qui auraient dû à mes yeux faire la première partie de Jim Hall.

Par la suite, Boell & Roubach restèrent associés sous le nom de l’aîné à la tête de formations produites chez Arista, entourés de musiciens comme François Jeanneau, Francis Bourrec, Dominique Bertram ou Jean-Paul Celea, André Ceccarelli ou Manu Katché… puis dans un nouveau duo “Boell & Roubach” plus percussions en 1994, “Strictly Strings”.  Mes outils discographiques perdent leurs traces au-delà de 1998, Éric Boell s’étant beaucoup investi dans le domaine pédagogique, publiant notamment de nombreux ouvrages sur la guitare, l’improvisation, etc., Laurent Roubach s’étant quant à lui consacré à l’accompagnement de chanteurs.

Je dois avouer que je n’ai conservé aucun souvenir de cette double première partie à Cardin, trop impatient d’entendre Jim Hall, mais je viens de découvrir avec intérêt la biographie de Patrice Meyer sur son site. Il y narre avec passion et humour ses premiers coups de foudre, ses errances et ses rapprochements avec l’École de Canterburry où il a fini par trouver son “chez lui” en compagnie de Pip Pyle, Hugh Hopper, John Greaves, etc. Au chapitre de ses errances on lit ceci :

« Un jour, dans son appartement des quais de Seine, il [John McLaughlin] m’a fait cadeau du plus beau des compliments : il s’arrête de jouer et me dit, en fixant ma main droite “écoute, tu joues plus vite que moi”. Sur le coup j’étais aux anges mais plus tard j’ai relativisé en me trouvant moi-même dans la même situation avec des guitaristes plus jeunes que moi : c’était aussi une manière de calmer le gamin qui n’arrêtait pas d’en mettre plein partout avec tous ses doigts. A l’époque, je ne savais jouer que vite et fort ou très vite et très fort ! […] Jim Hall aussi était resté incrédule en me voyant jouer. Un an plus tard, en 81, je jouais en première partie de lui, et je m’exerçais dans les loges avant le concert, tournant le dos à la porte. Je le vois dans la glace entrer, s’approcher et jeter un coup d’œil intrigué par-dessus mon épaule. Puis il prend sa guitare et essaie de m’imiter, au milieu des rires de l’entourage. C’est là qu’il a délivré la fameuse phrase, recueillie par Martine Palmé venue l’interviewer : “He’s got such an amazing right hand technique that it almost gave me stagefright.” Je leur suis à tous deux reconnaissant, car du coup mon calendrier de concerts s’est rempli tout seul pendant un an. »

La suite du concert avec le trio de Jim Hall dans ma prochaine livraison. Franck Bergerot (textes et photos)