Autour de “Fofo”, son complice régulier le guitariste Michel Valéra, deux jeunes saxophonistes – Marc Thomas et Charles Schneider – et une rythmique constituée de Pierre-Yves Sorin et Christian Lété.
Ce samedi 30 mai 1981, fort du budget “animation” qui avait été alloué à la Discothèque municipale de Montrouge, j’avais organisé une journée jazz et saxophone intitulée “Sax in Blue”. En quoi consistait-elle exactement ? Probablement était-ce l’occasion de mettre en valeur cette partie du fonds discographique à la disposition des emprunteurs de l’établissement. Peut-être y avais-je exposé quelques pochettes de disques (l’âge était encore celui du vinyle, 33-tours, 30cm, Long Playing ou LP ou encore longue durée) sur des panneaux dont disposait tout établissement digne de ce nom, fournis par la Maison Borgeaud, spécialiste du mobilier de bibliothèque qui avait pignon sur rue à Montrouge, et à l’époque leader d’un marché en plein développement.
Il me semble me souvenir que dans le petit auditorium, attenant à la discothèque, où j’organisais habituellement des concerts, j’avais fait projeter quelques copies de films probablement prêtés par le CIM : il devait y avoir le fameux Jammin’ the Blues de Gjon Mili et son magnifique générique sur le chapeau de Lester Young, la légendaire émission de la CBS, The Sound of Jazz avec entre autre les bouleversantes images de Lester Young donnant la réplique à Billie Holiday sur Fine and Mellow, leurs retrouvailles depuis des années de brouille et leur dernière “conversation”… Sans oublier la séance TV de Miles Davis avec l’orchestre de Gil Evans.
Et puis, j’avais investi la “salle de réunion” du deuxième étage, pour un concert donné sous la lumière blafarde de l’éclairage au néon, dont j’avais peut-être eu la possibilité de ne laisser allumé que la section au-dessus de l’estrade.
À l’affiche, Jean-Claude Fohrenbach, son quartette et ses invités. J’avais une vénération pour “Fofo” dont je fréquentais peut-être encore le cours, en toute incompétence. Des quelques clichés le concernant ce jour-là, j’ai retenu ce regard tout à la fois dubitatif et désinvolte sur son bec, son anche. Tout à la musique qu’il avait en tête, il attachait peu d’importance à son instrument et je me souviens, faute qu’il ait pensé à “mouiller anches et tampons” avant de monter sur scène, avoir attendu le milieu du premier set pour l’entendre enfin sonner de cette sonorité qu’il pouvait avoir merveilleuse, en bon disciple wes-coastien de Lester Young (après avoir fait ses débuts en émule de Coleman Hawkins). Il arrivait qu’un liège ou un tampon se décolle de son saxophone et il semblait prendre un certain plaisir à imaginer en public, avec force commentaires, une solution bricolée, sur un instrument dont il n’était pas rare que certains ressorts aient été remplacés par des élastiques dont il semblait toujours avoir une réserve avec lui.

Que joua-t-on ce jour-là, à Montrouge ? Le répertoire du Docteur Fohrenbach probablement, fait de compositions originales comme Cool School tiré de son disque “Mais qu’avez-vous fait de la face cachée de la lune, Docteur Fohrenbach ?” et de standards soumis à des arrangements impressionnistes d’une sophistication extrême que le guitariste Michel Valéra connaissait comme le fond de sa poche.
Jouèrent-ils en duo ? Probablement. Mais c’est un quartette qui était à l’affiche. À la contrebasse, Pierre-Yves Sorin, élégant bassiste tout-terrain, ce qui n’est pas un vain mot si l’on songe qu’on pouvait l’entendre à l’époque au sein de la horde saxophonistique que Jef Gilson avait réunie autour de la trompette de Lawrence “Butch” Morris (avec, ce qui mériterait commentaire, Roger Guérin pour suppléant quasi permanent) sous le titre d’Europamerica, mais aussi dans le merveilleux répertoire de John Kirby redécouvert par le sextette de Claude Tissendier. Plus tard, il fut l’un des derniers contrebassistes français à donner la réplique à Benny Golson.

À la batterie, Christian Lété que j’entendis pour la première fois vers 1977 au sein du groupe Confluence de Didier Levallet. Lointain souvenir de la réplique vivifiante qu’il échangeait dans l’orchestre avec le percussionniste Armand Lemal. Polyvalent, de la chanson indépendante à la grande variété, des pupitres des big bands de Claude Cagnasso et Ivan Julien aux expériences les plus aventureuses telles les Percussions Experiences de Bernard Lubat, il fut l’un des batteurs du double pupitre de l’ONJ de Didier Levallet et les archives lui connaissent au moins deux initiatives de leader : un trio avec François Couturier et Jean-Paul Céléa (1981) et un quintette avec Jean-Marc Larché, Manu Codjia et François Méchali (“Cinque Terre”, 2000). Aujourd’hui toujours sur la brèche avec ses amis Tony Bonfils, Claude Terranova ou Philipe Walter. J’associe son souvenir comme batteur à ce sourire et cette élégance du geste que je m’appliquais à saisir, comme en témoigne le nombre de prises de vue sur la planche d’où j’extraie ce cliché.
Enfin, l’affiche était complétée par deux guest stars, deux anciens élèves du Cim, aux personnalités contrastées, qui en fréquentaient encore assidument les couloirs. C’est d’ailleurs lors des concerts au Cim de la saison 1979-1980 que je les entendis la première fois. Marc Thomas était alors émule de Paul Desmond (jazzophile érudit, on le verrait plus tard adopter le ténor, familier des “frères de la Côte”, volontiers getzien, et enfin merveilleux crooner… subitement décédé en 2015 à quelques jours de ses 56 ans. Mes prises de vue ne me permettent pas d’affirmer qu’ils jouèrent chacun en quartette, mais ma photo d’ouverture me laisse à penser que Fohrenbach en avait profité pour sortir de ses archives quelques inventions polyphoniques pour trois saxophones, voire quelques nouvelles partitions imaginées pour l’occasion.

Au lendemain du fameux concert de Sonny Rollins au Théâtre de la Ville du 31 octobre 1980, Marc Thomas et Charles Schneider avaient été les élèves d’une masterclass filmée, donnée par Rollins à la salle Wagram, diffusée à la télévision à l’automne 1981 et toujours visible sur le site de l’Ina et réapparue ces derniers jours à l’occasion de la mort du “Colosse du saxophone”.
Charles Schneider était un libre penseur une peu nomade venu de Suisse (où il étudia notamment avec Maurice Magnoni) à Paris pour suivre le cours de François Jeanneau, avant de s’envoler pour Boston, la Berklee, les cours de Joe Alard, le Creative Music Studio de Karl Berger à Woodstock… De retour en Europe en 1982, il rejoindrait l’Ensemble franco-allemand d’Albert Mangelsdorff, le quintette de Zool Fleischer, le big band Lumière de Laurent Cugny, le quartette de la harpiste bretonne Kristen Nogues… la suite ne tiendrait pas dans mon disque dur. Je lui dois d’avoir attiré mon attention sur David Liebman – que j’avais appris à dédaigner à la lecture de la presse spécialisée française d la fin des années 1970 – en me collant entre les deux oreilles le duo avec Richard Beirach “Forgotten Fantasies”… depuis jamais oubliées.
Bref, Marc Thomas et Charles Schneider, comme les pôles + et – d’un réseau électrique qui mis en contact l’un de l’autre ont bien dû venir à bout de la blafardise des néons. Franck Bergerot
Pour mémoire, qu’est-ce qui se jouait de soir-là? Le Mike Westbrook Brass Band achevait un engagement de cinq jours à La Chapelle des Lombards (rue de la Roquette), Lou Bennett était à l’affiche du Dreher (Place du Châtelet du 24 au 31 mai), le vibraphoniste Alex Grillo était programmé depuis le 28 à Jazz Unité (le club de Gérard Terronès à la Défense), Johnny Griffin était programmé du 25 au 30 au New Morning, Richard Raux avait un quartette au Pied bleu (Place Pigalle) où il terminait un engagement de trois jours, au Théâtre de la rue Dunois s’achevait un festival de six jours consacré à l’IACP, et à la Vieille Grille le violoncelliste Denis Van Hecke recevaient des invités tous les jours (sauf le lundi). Ça fait rêver !
Didier Levallet et Jean Querlier, Jean-Claude Fohrenbach et Michel Valéra programmés par Alain Guerrini le 11 mai .
Des souvenirs très vagues, mais il me semble qu’Alain Guerrini avait trouvé un accord pour programmer une série de concerts au Théâtre Présent, à La Villette, le temps d’une saison de printemps, peut-être tout juste une quinzaine. Il s’agissait en fait du Pavillon de la Bourse, ancienne criée du Marché aux bestiaux qui s’était à proximité des Abattoirs créés en 1867 sur l’actuel Parc de La Villette. Fondateurs du Théâtre présent, compagnie itinérante sur différents lieux parisiens depuis 1966, Arlette Thomas et Pierre Peyrou, avait repéré ce lieu en 1972 alors que l’on commençait à démonter le site pour en réinventer l’usage. Ils obtinrent l’autorisation de le réaménager et d’en faire leur théâtre, avec un premier spectacle intitulé La Chevauchée burlesques des saigneurs de La Villette, création collective de Pierre Peyrou, Marc et Pierre Jolivet. Doté d’une petite subvention pour une activité musicale, le Théâtre présent acquit en 1979 le statut de Théâtre d’Arrondissement. Si ma mémoire ne me trompe pas, j’ai souvenir d’un espace avec gradins. Alain Guerrini y proposa-t-il plusieurs éditions ? Dans le numéro de mai 1981, aucune annonce. Dans celui de juin, j’y vois annoné le15 juin Jean Texier (dont j’ai tout oublié) et un quatuor de guitares avec à la même affiche, le duo Boell et Roubach. J’ai encore en mémoire un concert solo de Siegfried Kessler qui, à l’heure dite… n’était pas apparu. Alain fit patienter le public comme il pouvait… Il était d’un oral assez facile. Au-delà de vingt minutes, il commençait à se demander s’il n’allait pas annuler et, donc, à rembourser les places, lorsque surgit Siegfried Kessler. Il était venu à l’avant essayer le piano, puis était allé piquer un roupillon sous les gradins.

Ma mémoire me trahit encore et je n’ai pas tant de choses à raconter sur le concert du 14 février. Sinon que j’avais fait connaissance avec la musique de Didier Levallet au milieu des années 1970, au Nouveau Carré Silvia Monfort qui, venant d’emménager dans les locaux désaffecté de la Gaîté Lyrique, y accueillait, entre autre, une programmation jazz. Je me souviens y avoir vu pour la première fois Louis Sclavis qui venait de rejoindre le Workshop de Lyon, une soirée d’hommage au guitariste Joseph Déjean décédé dans un accident de voiture, peut-être bien Anthony Braxton en solo ou en duo avec Steve Lacy… et le quartette Perception avec le même Siegfried Kessler, le saxophoniste Jeff Seffer, le contrebassiste Didier Levallet et le batteur Jean-My Truong. Par la suite, je retrouvais Levallet à la tête de son groupe Confluence (Armand Lemal, Merzak Mouthana, Jean-Charles Capon, Christian Escoudé et Jean Querlier). Jean Querlier jouait du hautbois et des saxophones alto et soprano et faisait partie de cette jeune scène française apparu au début des années 1970, au voisinage des frères Villaroel, du Dharma et du Machi Oul Big Band, et il apportait sa touche personnelle à cette “confluence” voulue par Didier Levallet à la croisée des nombreux courants qui irriguait la scène française : free jazz, post-bop, musiques du monde, musique de chambre du vingtième.

Quant à Jean-Claude Fohrenbach, c’est à l’époque un habitué de mes planches compact, avec ou sans Michel Valéra qu’il soumettait à un régime sévère en déployant sur ses pupitres des partitions d’un impressionnant kilométrage (ici étonnamment réduit), entre harmonies bebop et musique de chambre du début de siècle français. Avec, au-delà du format orchestral, une relative communauté d’esprit entre ces deux duos par leur rapport à l’écriture. Franck Bergerot