L’imagination des fines plumes de Jazz Magazine est si fertile que voici, en bonus de notre grand dossier “Un autre Miles” du nouveau numéro, quelques uchronies qui font rêver…
Seigneurs météo
Dans le n° 332 de septembre 1984 de Jazz Magazine, Lionel Eskenazi rendait compte d’un concert de Weather Report qu’un invité très spécial capable de faire la pluie et le beau temps avait transformé en événement exceptionnel.
En ce 28 juin, c’est l’été à Paris, la température est chaude et l’ambiance bon enfant, 6000 fans qui approuvent ce bulletin météo favorable se dirigent vers le Zénith. Dans la salle non climatisée on a l’impression d’être au cœur d’une fournaise, mais la musique qui nous attend saura faire varier les contrastes météorologiques, avec le grand maître des claviers électroniques Joe Zawinul, capable de construire de folles architectures de glaciers et de les détruire en quelques minutes, par des éruptions volcaniques colorées et funky. Il faut dire que la section rythmique est explosive, avec le bassiste Victor Bailey, le batteur Omar Hakim et le flamboyant percussionniste français Mino Cinelu. Quant au saxophoniste Wayne Shorter, la tête dans les étoiles mais les pieds bien ancrés sur scène, il développe avec une grande expressivité le son boisé et touffu d’une forêt d’arbres d’Amazonie portée par un vent mélodieux.
Le groupe ne sait pas encore qu’il est en train de vivre ses derniers mois de vie commune (les musiciens se sépareront un an et demi plus tard) et le public encore moins, tant l’osmose est parfaite et le déroulement du show stupéfiant de maîtrise et d’inventivité. Il s’agit de l’unique concert parisien d’une longue tournée mondiale (57 dates de mai à octobre1984 qui passera aussi par Juan-les-Pins le 18 juillet), afin de promouvoir l’album “Domino Theory”, publié en avril de cette même année. Et c’est justement par un morceau particulièrement explosif de cet album : D-Flat Waltz de Joe Zawinul,que le concert démarre. Les morceaux de “Procession” (1983) sont aussi à l’honneur avec Where The Moon Goes de Zawinul et le sublime Plaza Real de Shorter. Le groupe nous régale aussi de deux moments savoureux joués en duo : le premier entre Zawinul aux synthés et Shorter aux soprano, le second entre le batteur Omar Hakim et Mino Cinelu. Le percussionniste a un secret bien gardé, et veut faire une surprise à ses camarade de jeu, dès qu’ils vont revenir sur scène après son formidable duo percussif.
La veille du concert, Mino a croisé Miles Davis, de passage à Paris pour quelques jours. Il confie à Miles , que ce serait un honneur et une sacrée surprise pour Zawinul et Shorter s’il voulait bien les rejoindre sur scène jouer quelques titres à ce moment précis du concert. Il se trouve que Miles, de très bonne humeur, accepte en rigolant, tout en confiant à Mino Cinelu qu’il attend avec impatience de voir la tête que feraient Zawinul et Shorter !
Après son duo avec Omar Hakim, au moment où Zawinul, Shorter et Victor Bailey rejoignent la scène, Mino Cinelu prend le micro et annonce la présence d’un invité surprise. Miles, vêtu d’un blouson de cuir rouge et d’une casquette noire, monte sur scène en brandissant sa superbe trompette rouge et indique le tempo à suivre à Omar Hakim, tout en commençant à jouer les premières notes de Directions, enchaîné naturellement avec In A Silent Way. Shorter et Zawinul sont estomaqués, mais jouent le jeu avec brio en donnant le meilleur d’eux mêmes.
Miles, fidèle à ses habitudes, tourne le dos au public, afin d’être en face de ses amis et à la fin d’ In a Silent Way lève le bras en tenant sa trompette vers le ciel, salue brièvement les membres du groupe, mais quasiment pas le public parisien, et part rapidement en coulisse. Le groupe, un peu perturbé par cet évènement, se doit d’enchaîner la set list et entame dans la foulée son fameux medley final avec Black Market, Elegant People, Badia, A Remark You Made et Birdland. Après avoir quittés la scène, acclamés par une foule en délire, les musiciens vont retrouver Miles dans les loges pour un after mémorable… Lionel Eskenazi
NDLR : Il n’y a hélas aucune photo de cette rencontre live entre Miles Davis et Weather Report car les photographes n’avaient pu immortaliser que les quatre premiers morceaux. Quant aux portables, ils n’existaient pas encore…
L’épisode 2 de nos bonus de rêve avec Miles Davis, c’est ici !
Avant son concert du 9 décembre au Sunside avec son Bordeaux Quintet, le batteur nous a parlé de quelques-uns de ses confrères qui l’ont le plus marqué, reflétant ses amours sans bornes pour toutes les musiques.
Jeff “Tain” Watts
J’ai toujours aimé le jazz “traditionnel”, le bebop et le hard bop, mais c’est Jeff Watts qui m’a vraiment marqué dans ce style avec l’album “Black Codes From The Underground” de Wynton Marsalis, qui m’a “traumatisé” au bon sens du terme ! Au-delà de son jeu, c’est tout ce qu’il se passe autour qui m’a plu : les compositions sont magnifiques, les solos du pianiste Kenny Kirkland, des frères Marsalis ou de Charnett Moffett le contrebassiste aussi. Bien sûr, j’aime la batterie, le côté technique voire les prouesses parce que je respecte le travail qu’il faut pour y arriver, mais à condition que ça s’inscrive dans un propos musical. Je l’ai ensuite suivi à travers la famille Marsalis et tout au long dans années 1990 alors qu’il jouait sur les plus gros albums de cette époque, notamment avec Kenny Garrett. A travers lui, on entend Elvin Jones et Tony Williams, et j’ai remonté la généalogie des grands batteurs grâce à lui – j’essaye toujours de “faire mes devoirs” historiques…
A écouter :
Wynton Marsalis : “Black Codes From The Underground” (Columbia, 1985)
Jeff “Tain” Watts : “Bar Talk” (Columbia, 2002)
Vinnie Colaiuta
Voilà quelqu’un qui représente toutes les possibilités de la batterie. Quand il joue, il s’abandonne totalement à la musique pour mieux laisser ses idées transparaître sur le moment, en réagissant à tout ce qu’il ressent. Il a une très grosse technique qu’il met entièrement au service de la musique. Il joue sans réfléchir car selon son mantra, « la pensée est l’ennemie du flow ». Sur mon troisième album, il y a d’ailleurs un morceau que j’ai composé, Strut For My Boys From P.A – P.A c’est la Pennsylvanie et Jeff Watts et Vinnie Colaitua en sont originaires… Malgré son immense technique, Vinnie Colaitua a enregistré beaucoup de choses simples, avec Sting, Joni Mitchell ou Nik Kershaw, mais il y met toujours quelque chose de différent de tout autre batteur, c’est la marque des grands.
A écouter :
Nik Kershaw “The Works” (MCA, 1989)
Steve Tavaglione “Blue Tav” (Sohbi, 1990)
Omar Hakim
Quand je pense à Omar Hakim, “Sporting Life” (1984) et “Domino Theory” (1984) viennent tout de suite à l’esprit, sa collaboration avec Miles Davis ou “As We Speak” de David Sanborn (1981) que j’adore, mais dans “Bring The Night” de Sting (1986), tout est là : de la pop, une partie jazz improvisée, et chacun de ses breaks sont fantastiques, originaux, joués avec conviction. Tout Omar Hakim est rassemblé dans cet album, mais je recommande aussi “Tonight !” de David Bowie qui démontre sa capacité à jouer une pop-rock féroce très convaincante où ont sent vraiment qu’il peut fouetter la batterie à chaque break. C’est peut-être justement dans des contextes a priori plus simples, comme dans la pop, qu’on reconnaît les bons des grands batteurs. C’est d’ailleurs comme ça que Sting a repéré Omar Hakim, chez Dire Straits ou peut-être chez Bowie.
A écouter :
Sting “Bring On The Night” (A&M, 1986)
David Bowie “Tonight” (EMI, 1984)
Stewart Copeland
C’est le batteur du célèbre groupe The Police, que j’ai dû découvrir vers 6 ans parce que mes sœurs écoutaient ça, les Beatles et Toto. Ce groupe m’a beaucoup marqué. La batterie est omniprésente : ils ne sont que trois et il y a de la place à prendre pour se faire entendre, et Stewart Copeland, qui est le boss de The Police qu’il a cofondé, a un son très original, avec cette caisse claire accordée assez haut, grâce à une utilisation des splashes et du charleston très personnelle. On sait tout de suite que c’est lui. Il est très créatif, très “violent” au bon sens du terme, avec un côté rock et pop marqué mais une position de jeu, et notamment une main gauche de batteur de jazz tout en cognant comme un animal, ce qui lui confère une aura spéciale. Quand on joue au morceau de The Police on ne peut pas jouer autrement que comme lui ! La preuve : quand Vinnie Colaiuta jouait des morceaux du groupe avec Sting, il jouait comme Stewart, Copland, ce qui en dit long sur son génie créatif.
A écouter :
The Police “Regatta De Blanc” (A&M, 1979)
The Police “Ghost In The Machine” (A&M, 1981)
Phil “Fish” Fischer
C’est le batteur de Fishbone, un groupe noir américain de Los Angeles, et plus précisément de South Central, le quartier craignos de la ville. Forcément, leurs textes sont engagés et leur discographie, y compris leurs paroles, sont très intéressantes. Ils jouent du rock, du punk comme du ska et du reggae ou du funk, mais quoi qu’ils jouent c’est ultra authentique et ce batteur Fisch là il joue tout ça avec un flègme absolument incroyable : même sur un morceau d’une extrême rapidité, si on regarde son visage on a l’impression qu’il est juste en train de lire le journal ! Souvent on dit que le rock, plus qu’une musique est un art de vivre, et je suis d’accord, mais il n’empêche qu’on peut jouer du rock authentique sans porter de blouson en cuir. Je recommande
A écouter :
Fishbone : “Give A Monkey A Brain And He’ll Swear He’s The Center Of The Universe” (1993)“
Fishbone : ”The Reality Of My Surroundings” (1991).
Jeff Porcaro
Il y a tant de choses à dire ! Il est parti à 37 ans, ce qui est scandaleux. Maintenant que j’en ai 50 je me rends compte qu’à cet âge j’étais un gosse. Il avait pourtant déjà tout fait, joué avec tout le monde ! J’ai eu le chance de le rencontrer et c’était un amour, très humble. Je suis fan de Michael McDonald, de Toto et de Christopher Cross, de Rickie Lee Jones, Boz Scags ou de George Benson qui même s’ils n’en viennent pas ont son très West Coast, et Jeff Porcaro était la référence pour ce genre de musique. L’album “Hydra” de Toto est plein de subtilités, notamment le morceau Mama qui est un chef-d’œuvre. Jeff Porcaro était connu ses shuffles extraordinaires notamment celui de Rosanna, mais celui Mama est bien plus complexe !
A écouter :
Toto “Hydra” (Columbia, 1979)
Manu Katché et Paco Sery
Ils ont un peu le même physique, un jeu à la fois détendu, sec et nerveux, ce sont deux boules de nerfs ! En un coup, on sait que c’est Manu Katché ou Paco Séry qu’on entend. Je suis étonné, même déçu, qu’ils n’aient pas fait grand-chose ensemble. C’est vraiment deux personnes importantes pour nous en France, que j’aime beaucoup, très inspirantes et originales. Quand j’ai eu la chance de remplacer Paco au sein du Syndicate de Joe Zawinul ou de Sixun, j’étais très content de le faire, mais je me disais que s’il était là, ce serait vraiment beaucoup mieux !
Et quand on joue Sledgehammer ou Englishman In New York, on essaye forcément de reproduire ce qu’a enregistré Manu Katché. Même si beaucoup de batteurs auraient pu jouer quelque chose qui tient la route sur ces morceaux, c’étaient les bonnes personnes pour ces chansons, celles qui ont fait que ces disques sont ce qu’ils sont.
A écouter :
Sting “…Nothing Like the Sun” (A&M, 1987)
Sixun “Pygmées” (Open, 1987)
Au micro : Yazid Kouloughli. Photo : Hervé Lefèbvre
CONCERT Le 9 décembre au Sunside (Paris), avec le Bordeaux Quintet.
DISQUE Straight Outta Palmer (to Bordeaux via Lormont Rugby, Roots RDC), 4 étoiles Jazz Magazine, Jazz Family.