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Michel Petrucciani nous a quittés le 6 janvier 1999. Chaque jour jusqu’au 25 janvier, date de la sortie du nouveau numéro de Jazz Magazine dont il fera la Une, retrouvez en vingt épisodes la vie incroyable de ce pianiste hors norme, telle qu’il l’avait racontée à Fred Goaty à l’été 1998.

« Mon premier disque américain a été “100 Hearts”, produit par George Wein, qui s’occupait alors de mes affaires aux Etats-Unis. Il avait créé un label, et les premiers à enregistrer ont été moi et le pianiste Michel Camilo, dont George était un fervent admirateur. Il a voulu, lui aussi, que j’enregistre en solo. Au verso de la pochette du 33-tours, il y a une photo de moi, habillé en chinois et prise dans le quartier chinois, que j’aime bien. Il y en a une autre, de Pierre Lhomme, où je ressemble un peu à Miles, je trouve, avec mes lunettes noires – Pierre est un ami chef opérateur, qui a notamment travaillé sur Cyrano de Bergerac, le film de Jean-Paul Rappeneau. Jean-Jacques Pussiau faisait un peu la gueule que j’enregistre aux Etats-Unis. En fait, toute ma famille française a fait la gueule quand je suis parti : Pussiau, Aldo… Je revenais régulièrement mais j’étais barré dans un trip américain – depuis, j’en suis revenu. Mais à cette époque, j’adorais tout ce qui était américain, je me disais que les Français faisaient chier… Je n’avais pas oublié la France, mais je me sentais plus à l’aise avec le mode de pensée américain. Aujourd’hui je suis français, c’est ma patrie, et américain d’adoption. Je vis à New York, ma copine a un appartement à Paris. Je fais souvent l’aller-retour, mais je ne suis presque jamais à Paris. A New York, je suis chez moi, pas à Paris. En 1985, quand j’ai quitté définitivement Charles Lloyd, je me suis installé à New York, à Manhattan. Je venais de quitter Erlinda, ma première femme. A New York, je me suis vraiment intégré au monde du jazz. Les clubs, les boîtes de nuit, les hanging out de cinq heures du matin, parler, jouer, jammer… C’était LA grande ville, et je ne pensais plus du tout à la campagne californienne. J’y ai rencontré tout le monde. J’ai parlé avec Sonny Ro lins ! Autre rencontre décisive : Gil Evans. J’étais parti en presque vacances avec le contrebassiste Ron McClure – encore une rencontre importante – pour un engagement d’une semaine, tous frais payés, à Saint-Barthélémy, dans les Caraïbes. Nous jouions tous les soirs en duo, j’étais au piano électrique, on s’éclatait ! Et qui vois-je arriver dans ce petit club avec sa femme ? Gil Evans ! Il était en vacances. Nous avons passé la soirée à discuter et sommes devenus amis. Par la suite, il me téléphonait souvent, comme ça, sans raison particulière, et j’allais l’écouter le lundi soir au Sweet Basil avec son big band. Un jour, il m’a envoyé un livre dont le titre était Michel, un livre religieux. Peu de temps après, il m’appelle et me dit : « Michel, je voulais juste te parler, je crois que je vais partir quelque part… Je voulais te dire que je t’aime beaucoup… Bon courage dans ta musique. » Il est mort l’après-midi… Rien que d’en parler, ça me fait quelque chose. Pourtant, nous n’avons jamais joué ensemble. Je crois avoir touché des gens, qui ont manifesté une certaine admiration pour moi, comme si je leur avais donné une leçon de courage. Je sais que Gil, en tout cas, je l’avais touché. Mais ce n’était pas musical… » (À suivre.)

Michel Petrucciani nous a quittés le 6 janvier 1999. Chaque jour jusqu’au 25 janvier, date de la sortie du nouveau numéro de Jazz Magazine dont il fera la Une, retrouvez en vingt épisodes la vie incroyable de ce pianiste hors norme, telle qu’il l’avait racontée à Fred Goaty à l’été 1998.

« Quelque temps plus tard, j’ai rencontré, je ne sais plus ni où ni comment, le contrebassiste Charlie Haden. J’ai adoré travailler avec lui. Nous avons tourné en duo : San Francisco, Santa Barbara, Los Angeles… À cette époque, j’étais discret, je n’osais pas poser trop de questions à ces musiciens, j’avais peur d’être impertinent. Aujourd’hui, je n’hésite plus à le faire. Mais, souvent, ils se racontaient sans se faire prier. Charles Lloyd, par exemple, parlait beaucoup de sa jeunesse, quand il jouait avec Cannonball Adderley. La drogue les avait marqués aussi, ils en parlaient souvent. Récemment, j’ai revu Lloyd, et je lui ai posé des questions sur des modes, des gammes particulières : phrygiens, doriens, lydiens… Sa culture est considérable dans ce domaine, il a beaucoup travaillé tout ça. Quand je lui ai demandé : « Explique-moi ton truc, là… » Il a été très fier et très content ! Alors qu’à mes débuts avec lui, j’aurais craint de l’ennuyer. Aujourd’hui nous jouons un peu dans la même cour, je ne me sens plus dans un rapport élève-professeur, et je lui demande ces informations comme un service. C’est comme l’école du bouddhisme : tu laisses parler le maître, tu ne poses pas de questions, tu le laisses te donner des conseils. S’il t’en donne, c’est qu’il estime que tu en as besoin. S’il ne t’en donne pas, c’est que selon lui tu n’en n’as pas besoin. Moi qui ai été élevé à la dure je respecte ça. D’ailleurs, dans l’école de musique que je rêve de créer – ce serait l’œuvre de ma vie ! –, je voudrais qu’on enseigne ainsi, avec ce rapport maître-élève. Le maître peut passer une journée avec toi et ne rien te dire. Aujourd’hui, ne serait-ce que par rapport à ma génération, les jeunes ont tellement d’informations… Mon fils [Alexandre NDR], qui n’a que 8 ans, maîtrise l’Internet, le téléphone… Pour moi, à son âge, il n’était pas question de mettre un doigt sur le téléphone ! C’était pour les grands ! De temps en temps, si c’était Mamie qui appelait, on me la passait, mais en me tenant le combiné ! À travers la forme d’éducation musicale que j’ai reçue, je crois que je peux très modestement me considérer comme un des derniers musiciens d’expérience, parce que j’ai appris comme les grands, les derniers grands maîtres. A l’américaine aussi : content d’avoir un boulot, content de jouer, d’avoir un conseil. Un certain savoir, un certain respect. Tiens, Miles Davis, c’est lui qui m’a appelé, la première fois, chez moi, quand je vivais à Brooklyn. J’avais fait un concert avec Roy Haynes et Gary Peacock, au Newport Jazz Festival, et c’était passé à la télé. (À la même époque, je jouais en quartette au Sweet Basil, à New York, avec Jim Hall à la guitare, Ron Carter à la basse et Al Foster à la batterie : pas mal non ?) Donc je décroche le téléphone et j’entends une voix, celle de Miles, qui me dit : « Keep on playing, man, you sound good… » Et le soir je joue avec Al, qui me dit : « C’était sympa le coup de fil de Miles, hein ? C’est moi qui lui ai filé ton numéro… On était ensemble quand il t’a appelé… » En fait, ils regardaient ce concert à la télé, et Miles lui avait dit : « Donne-moi son numéro ! » Je n’étais pas peu fier. Par la suite, j’ai vu Miles, je lui ai parlé deux ou trois fois, nous avons partagé le même plateau, la même soirée, en Pologne, puis à Troyes. Il était toujours très gentil avec les musiciens. Un jour, j’ai dit à Al : « Demande-lui si je ne pourrais pas venir chez lui… » J’avais envie de lui rendre visite, pour étudier, lui demander des trucs, des conseils. Il le faisait, mais surtout avec ses musiciens, et je ne faisais pas partie de son groupe. Il a dit à Al Foster : « You tell this little motherfucker that if he comes to my house, I would love him so much that he’ll think he is God or something. » Il pensait qu’il allait tellement m’aimer que j’allais me prendre pour Dieu, ou je ne sais quoi… Je ne suis donc jamais allé chez Miles ! » (À suivre.)

Michel Petrucciani nous a quittés le 6 janvier 1999. Chaque jour jusqu’au 25 janvier, date de la sortie du nouveau numéro de Jazz Magazine dont il fera la Une, retrouvez en vingt épisodes la vie incroyable de ce pianiste hors norme, telle qu’il l’avait racontée à Fred Goaty à l’été 1998.

« À l’automne 1982, j’ai joué au Festival de Jazz de Paris avec Charles Lloyd. Je revenais en France et j’étais “américain” : je parlais américain, j’avais un look américain, j’arrivais en sandales – on jouait pieds nus ! –, j’étais loin des us et coutumes françaises… Américanisé, et même “californisé” ! Pas encore New York, mais les Navajos, le soleil, la Californie quoi… Ce sont les plus beaux moments de ma vie. J’ai tout savouré. Je découvrais les voyages, l’avion, les hôtels. Charles ne voulait que de très beaux, de très grands hôtels. On admirait ces immenses salles de bain, on appuyait sur tous les boutons. Moi le péquenot, le provincial, qui ne connaissais pas grand-chose de la vie, qui n’avais jamais vu de limousine, de quatre étoiles, de “room service 24 hours a day”, j’étais émerveillé ! Et la première fois où nous sommes allés en Suisse ! L’accent déjà… Et le Japon, les Japonais ! Treize heures d’avion, j’étais ravi ! Maintenant, et c’est dommage de dire ça, je suis un peu plus blasé. Ça me fait toujours plaisir, mais il n’y a plus la flamme de la première fois. Je suis allé au Japon vingt-cinq fois, à Montreux je ne sais plus combien de fois. Les avions, j’en prends trop, ça me fatigue. Attention : je parle “carrière” ! La musique, c’est différent. Aujourd’hui, en quelque sorte, on me paie pour faire ma valise. Ma musique, elle, est toujours gratuite, mais faire ma valise coûte de plus en plus cher, car j’ai de moins en moins envie de la faire. En revanche, à cette époquelà, j’étais toujours partant ! Et pourtant je n’avais pas un rond, Charles Lloyd me filait zéro centime ! On a travaillé cinq ans ensemble, et j’ai fini par partir… En octobre 1982, j’ai enregistré mon premier vrai disque en piano solo, “Oracle’s Destiny”, que j’ai dédié à Bill Evans. C’est Jean-Jacques qui y tenait, mais je n’étais pas vraiment capable, à cette époque, de faire tout un disque en solo. Le premier, en fait, je ne l’ai enregistré que douze ans plus tard, c’est “Au Théâtre des Champs-Elysées”, pour Dreyfus Jazz. Cette année-là, 1982, le cinéaste Frank Cassenti a tourné un film sur moi, Lettre à Michel Petrucciani, qui a été présenté au Festival de Cannes en 1983. C’est Jean-Jacques qui avait tout organisé et branché Frank pour faire ce film. Frank travaillait comme cameraman sur un autre film, et, lors du tournage, il finissait tout le temps avant la fin des bandes. Quand il changeait de bande, il prenait discrètement le reliquat des bandes de l’autre mec pour faire son propre film… C’étaient ses débuts à lui aussi. Depuis, ce film est passé plusieurs fois à la télé. J’avais encore vachement l’accent du Midi à cette époque… » (À suivre.)

Le batteur et le pianiste vont publier le 29 mars prochain un nouvel album en duo.

L’indispensable batteur d’origine guadeloupéenne Arnaud Dolmen, récompensé de toute part, s’associe au pianiste d’origine brésilienne mais élevé en Guadeloupe Leonardo Montana. “LéNo”, un enregistrement inédit de 12 titres, est la rencontre au sommet de ces deux figures du jazz français, dans le plus simple apparat, un tête-à-tête piano-batterie du plus haut niveau agrémenté d’un chœur qui témoigne de toute la complicité et de l’ingéniosité de ces deux compagnons de longue date, qui sont le coeur battant de l’Adjusting Quartet du batteur.

“LéNo” sera publié chez Quai Son Records & Samana Production / L’Autre Distribution. Le duo a d’ores et déjà programmé un concert au au Studio de l’Ermitage le 24 avril.

Restez branchez pour les premiers extraits de ce qui s’annonce comme l’un des événements phonographiques de l’année 2024 ! En attendant, (re)découvrez cette captation live à la Dynamo de Pantin.

© Photo : Aurélie Chantelly

Du 22 janvier au 1er février inclus, le mythique club parisien célèbre son anniversaire avec, chaque jour dès 19h, 4 showcases célébrant toute la diversité du jazz et des musiques caribéennes.

Sur le site du club, qui s’est refait une beauté récemment, une page spécialement créée pour l’occasion retrace l’histoire de ce haut lieu de la musique live à Paris :

« C’est en mars 1983 que les Gibson’s Brothers investissent le 58, rue des Lombards en plein cœur de Paris. Ces trois frères antillais, musiciens à succès, auteurs, entre autres, du tube planétaire Cuba décident d’ouvrir le Baiser Salé et d’en faire un Café Concert où l’on pourrait boire un verre en écoutant un groupe en live,
 Mais c’est en janvier 1984, plus exactement le 17 janvier 1984 ! que la programmation musicale de ce club prend le tournant de la création et du style musical qui fait, partout dans le monde, l’image Le Baiser Salé Jazz Club : LE METISSAGE !
Développer la musique métissée de création et dépasser le cadre du club de jazz traditionnel, tels sont les objectifs de Patrick Francfort et Maria Rodriguez .
« 

Dont acte avec cette riche programmation de 40 concerts, à raison de 4 showcases de 45 minutes chaque jour dès 19h. Ruez-vous sur la programmation où se croiseront Abraham Réunion, Bada Bada, le Multiquarium d’André Charlier et Benoît Sourisse, Mario Canonge & Michel Zenino, Daïda, les Prophets & Etienne M’Bappé, Hervé Samb, Roger Biwandu, Lou Tavano & Alexey Asantcheeff, le trio de Grégory Privat, Monsieur Mâlâ ou encore le Magic Malik Orchestra, entre beaucoup d’autres

Michel Petrucciani nous a quittés le 6 janvier 1999. Chaque jour jusqu’au 25 janvier, date de la sortie du nouveau numéro de Jazz Magazine dont il fera la Une, retrouvez en vingt épisodes la vie incroyable de ce pianiste hors norme, telle qu’il l’avait racontée à Fred Goaty à l’été 1998.

« En mai 1982, j’ai enregistré “Toot Sweet” en duo avec le saxophoniste alto Lee Konitz. C’est marrant, je ne me souviens pas du tout de la séance. Mais le disque n’est pas mal, il y a un climat. Konitz apporte une couleur, une saveur très particulière. C’était une idée de Jean- Jacques. Moi, j’ai fait ce que j’ai pu derrière, et voilà. Pussiau m’avait dit : « J’aime beaucoup Lee et je t’entends bien jouer avec lui. Est-ce que tu aimerais ça ? » Tu parles ! J’étais vachement fier. Enregistrer avec Konitz ! J’ai cru qu’il ne voudrait pas, mais il a dit d’accord. Deux mois plus tard, j’ai enquatregistré pour la première fois avec Charles Lloyd lors du festival de Montreux. Sur le recto de la pochette, il y a une photo : à cette époque je ne marchais pas tout seul, ma femme me portait – Charles aussi – pour m’amener sur scène. Je pesais 25 kilos, aujourd’hui j’en fais 41, je suis trop gros ! Ma femme, une indienne navajo, je l’avais épousée là-bas. On s’est mariés un peu comme dans le film Green Card avec Gérard Depardieu : on a flirté, on sortait beaucoup, et je lui ai demandé, car je l’aimais vraiment, si elle voulait m’épouser. Elle a dit non. Je lui ai dit : « Epouse-moi, sinon je n’aurai pas la carte verte et je serai dans la merde… » Elle a fini par accepter, et nous nous sommes mariés à toute vitesse, avec juste deux témoins, sans cérémonie ni rien. Nous sommes restés ensemble cinq ans… Elle s’appelait Erlinda Montaño. En 1982, je tournais surtout avec Charles Lloyd. Son batteur, Son Ship Theus, était un géant. Je jouais un peu au directeur musical avec Charles : c’est moi qui l’ai forcé, par exemple, à jouer Very Early de Bill Evans, qui ne faisait pas partie de son répertoire. Je lui ai fait travailler six mois ce morceau – il n’arrivait pas à mettre les accords en place. Six mois jusqu’à ce qu’il arrive à le jouer. Il le trouvait bien, mais il disait qu’il préférait jouer modal. Par la suite, j’ai habité à côté de chez lui. Avec sa femme, c’était un peu ma famille. J’ai fait entrer dans le groupe Palle Danielsson, car Charles avait toujours des bassistes qui jouaient faux. Je lui ai dit qu’il fallait absolument en changer, sinon j’allais me casser. J’ai rencontré Palle lors d’un dîner avec Geneviève Peyrègne et Aldo. Palle m’a laissé ses coordonnées et j’ai annoncé à Charles qu’il y avait un contrebassiste qu’il fallait absolument engager. Son nom ne lui disait rien… Je lui ai répondu qu’il avait joué avec Keith Jarrett – je m’étais intéressé à la carrière de Jarrett quand j’ai su que je lui avais en quelque sorte succédé auprès de Charles. Je lui ai fait écouter leur disque, il a trouvé ça super et j’ai appelé Palle… » (À suivre.)

Michel Petrucciani nous a quittés le 6 janvier 1999. Chaque jour jusqu’au 25 janvier, date de la sortie du nouveau numéro de Jazz Magazine dont il fera la Une, retrouvez en vingt épisodes la vie incroyable de ce pianiste hors norme, telle qu’il l’avait racontée à Fred Goaty à l’été 1998.

« Un soir, donc, Charles Lloyd et sa femme Dorothy m’invitent à dîner. Grande maison… Ils nous accueillent – Trox était là aussi –, Charles s’assied, en position bouddhiste. Et on commence à parler. Sa femme traduisait, car je ne parlais toujours pas bien anglais. De toute façon, Charles n’était pas bavard, c’est sa femme qui socialisait. A un moment, il me demande : « Et qu’est-ce que tu fais, toi, dans la vie ? » Je lui réponds que j’essaie de jouer du piano… « Ah bon ? Il y en a un là… » Un Steinway modèle B ! Il y avait un moment que je n’avais pas joué sérieusement, et j’en avais envie. J’ai commencé à jouer. Ma musique avait commencé à changer : ces voyages, ces gens, ces horizons nouveaux… Mais je ne savais toujours pas qui était Charles Lloyd… Je ne connaissais même pas Keith Jarrett ! Je ne connaissais qu’Oscar Peterson, Bill Evans, Erroll Garner, Art Tatum, Thelonious Monk et Bud Powell. Même pas Herbie Hancock ! Lloyd a commencé à s’énerver : « Vous ne me connaissez pas ? Je suis célèbre, j’ai vendu beaucoup de disques ! » Il chantait, il était hystérique, il ne comprenait pas que je puisse ignorer qui il était. Il a disparu, puis est revenu derrière moi, avec son saxophone, et a fait « Pwoa, dou bi woap ! ». On a commencé à jouer, et je découvrais ce son énorme que je n’avais jamais entendu, le vrai son d’un vrai saxophoniste. Le ténor, le gros truc, Coltrane, Rollins, ce genre de volume, de graves… Et puis je vois sa femme qui se met à pleurer… On a joué de minuit à sept heures du matin, sans s’arrêter. Au milieu de la nuit, il a dit : « J’ai trouvé l’avatar du piano, le messager. J’attendais ce pianiste depuis dix ans. Je repars ! » Il a aussitôt appelé ses avocats, son manager, et n’a pas attendu longtemps pour programmer son retour. Quelques jours plus tard, on donnait un concert à Santa-Barbara, au Lobero Theatre. Me voilà en train de jouer devant 2 000 personnes aux Etats-Unis ! En quinze jours-trois semaines, je suis dans tous les journaux, Charles disant que c’était grâce à moi qu’il jouait à nouveau, que j’étais « The french wonderboy from the south of France », celui qui faisait revenir le great master après des années d’absence. Vedette en un mois ! Quand j’étais parti de Montélimar, mon père avait dit que je n’allais faire que des conneries… A mon retour, j’ai rapporté tous les journaux, avec dessus mon nom et ma photo, des cassettes des concerts… C’était la première fois que j’entendais mon nom prononcé à l’américaine : « On piano, Michel Pitroucciani… » J’étais enfin arrivé à jouer là-bas, avec des musiciens avec qui je n’aurais jamais pensé jouer de ma vie. C’était parti ! Je suis resté cinq ans avec Charles Lloyd. » (À suivre.)

Michel Petrucciani nous a quittés le 6 janvier 1999. Chaque jour jusqu’au 25 janvier, date de la sortie du nouveau numéro de Jazz Magazine dont il fera la Une, retrouvez en vingt épisodes la vie incroyable de ce pianiste hors norme, telle qu’il l’avait racontée à Fred Goaty à l’été 1998.

« J’avais un copain, Trox Drohart, qui habitait l’Ardèche, près de Montélimar. Il nous avait entendus lors du concert de 1977 avec Kenny Clarke. Le batteur que nous avions était si mauvais qu’il s’est proposé pour venir jouer avec nous. Il nous avait envoyé une lettre : « Monsieur Petrucciani, je m’appelle Trox Drohart, j’habite dans le coin, j’ai joué avec untel et untel [untel et untel c’était Tal Farlow Lee Konitz, etc.]… » Il ne jouait pas mal, et nous sommes devenus copains. On faisait des fêtes, c’était un vrai hippie. Puis il est retourné aux Etats-Unis, je ne sais plus pourquoi. De là-bas, il m’envoyait des cartes postales : « Il faut que tu viennes ici, y’a des bonnes pâtes… » Alors j’y suis allé ! Mon père ne voulait pas, mais je suis parti quand même. Mais avant de démarrer ma vie en Californie, j’ai enregistré en piano solo pour OWL, en décembre 1981 : “Date With Time”. Quand j’écoute ce disque, dont je ne me souvenais plus le lendemain de la séance, je me dis que je devrais le refaire. [“Date With Time” a été enregistré en 1981 mais n’a été publié que dix ans plus tard, NDLR] Aux Etats-Unis, mon pote Trox faisait un peu de tout pour survivre. Juste avant mon arrivée, il était en train de refaire le toit de la maison du saxophoniste Charles Lloyd. Ce côté prêt à tout, il faut le remettre dans le contexte hippie californien de l’époque… Je me suis installé à Big Sur, à côté de Monterey, dans la campagne. Trox a tout de suite dit à Charles Lloyd : « Tu devrais rencontrer Michel, il est sympa, et il joue bien du piano… » Charles voulait surtout que Trox finisse son boulot : « Occupe-toi de mon toit, et tes copains de France, pas chez moi… » À cette époque, Charles Lloyd, que je ne connaissais pas du tout, ne jouait plus. Il travaillait dans l’immobilier (il possède des terres, des maisons, beaucoup d’argent). Moi, je me suis vite retrouvé à Esalen, un institut de thérapie à Big Sur, pour gens très riches et businessmen stressés, un truc moderne où ils tapent dans des coussins en hurlant « Je te hais ! Je te hais ! » pour faire sortir la violence, la haine, l’angoisse, le stress. Ça coûte vingt ou trente mille dollars… Trox y connaissait des gens et leur a dit : « Michel va vous jouer une heure de piano pour les cours de danse et en échange vous l’hébergerez. » Bon plan ! Je me réveille le matin, après ma première nuit à l’Institut, et je vois une nana à poil devant la fenêtre. Ça faisait partie d’une thérapie. Je me dis : « Oh putain, je sens qu’on va s’amuser ! » Et je me suis bien amusé ! Trip baba cool, feux de camp, grillades… Musicalement, ce n’était pas sérieux du tout. Au bout d’une quinzaine de jours, une femme est venue me voir lors du cours de danse. Une blonde assez jolie, qui parlait bien français : « Je suis Dorothy Darr, l’épouse de Charles Lloyd, j’aime beaucoup le France… » On a commencé à sympathiser… Elle a dû dire à son mari que j’étais un mec cool, pas comme les amis habituels de Trox, pas un fou furieux avec la seringue dans le bras. Et Charles a dû répondre : “Ok, invite-le à la maison…” » (À suivre.)

Michel Petrucciani nous a quittés le 6 janvier 1999. Chaque jour jusqu’au 25 janvier, date de la sortie du nouveau numéro de Jazz Magazine dont il fera la Une, retrouvez en vingt épisodes la vie incroyable de ce pianiste hors norme, telle qu’il l’avait racontée à Fred Goaty à l’été 1998.

« Après le disque “Flash”, Aldo Romano m’a dit que tout ça n’était pas mal, mais qu’il faudrait peut-être faire un autre disque, un peu plus sérieux, et il m’a dit qu’il allait me faire rencontrer le producteur Jean-Jacques Pussiau, qui dirigeait le label OWL Records. Je suis arrivé dans le bureau de Jean-Jacques, je m’en souviens comme si c’était hier. Aldo m’a dit : « Salut Michel, je te présente Jean-Jacques… », et à Jean-Jacques : « Tu connais Michel ? On va faire un disque… » Pussiau a répondu : « Ok, quand ? » Il avait confiance en Aldo et m’a donné carte blanche. Nous sommes allés à Groningue, en Hollande, pour faire ce disque, avec cette copine dont j’étais follement amoureux. J’étais ravi d’aller à l’étranger avec elle, c’était la première fois que je l’avais trois jours pour moi seul. “Michel Petrucciani”, c’était mon premier vrai disque : Aldo à la batterie, Jean-François Jenny-Clark à la contrebasse. C’est drôle, J. F. et moi, on n’a pas flashé, on s’est même disputé, je lui ai dit qu’il ne valait pas Eddie Gomez. C’est moi qui étais con et arrogant. J.F., je le rapprocherais en fait de Gary Peacock, avec qui je n’ai pas accroché non plus, plus tard… Il a un style de contrebasse qui ne “m’enveloppe” pas. Je suis plus attiré par Paul Chambers : il me faut comme deux bras qui me serrent. Il m’avait semblé que J. F. n’était pas complètement motivé pour la séance. Il jouait aux échecs… Aldo, lui, était très motivé. Mais il prend toujours les choses à cœur. Avec Jean-Jacques, j’ai fait mon “premier” disque, avec un vrai distributeur, etc., etc. Et j’ai commencé à jouer régulièrement à Paris, le plus souvent avec Aldo. » (À suivre.)

Michel Petrucciani nous a quittés le 6 janvier 1999. Chaque jour jusqu’au 25 janvier, date de la sortie du nouveau numéro de Jazz Magazine dont il fera la Une, retrouvez en vingt épisodes la vie incroyable de ce pianiste hors norme, telle qu’il l’avait racontée à Fred Goaty à l’été 1998.

« Je n’ai jamais vraiment vécu à Paris, mais j’ai fait beaucoup d’allers et retours entre chez moi et la capitale. Pas pour la musique, mais pour une fille dont j’étais amoureux. J’allais la voir souvent, mais pour elle ce n’était pas aussi sérieux. Elle avait 8 ans de plus que moi. Je la vois toujours, elle est restée une amie. Ç’a été mon premier amour. Je montais donc à Paris pour elle, mais la musique était un prétexte pour que mes frères m’y emmènent. Car je n’avais pas toujours des gigs. Je suis très tenace ! Quand j’ai envie de faire quelque chose, je le fais ! Je suis un battant. La musique, c’est ma vie. Mais si demain, pour une raison ou une autre, je ne l’ai plus, je serai très malheureux, bien sûr, mais j’arriverai à faire autre chose, je me battrai ailleurs, pour une école, une association, ou je m’occuperai d’autres artistes. Ça fait partie de mon caractère : c’est un tour de force d’avoir accompli ce que j’ai accompli, me balader dans le monde entier, avec mon handicap, ne pas dormir, faire tout ce que je fais… Ce n’est pas toujours facile. Ça l’est d’ailleurs de moins en moins… Depuis que je suis tout petit, j’ai envie d’aller voir ailleurs, de voyager, de découvrir, de faire des expériences, de manger autre chose. J’ai tout essayé, tout, sauf ce qui serait très dangereux pour ma santé, ma vie : je n’ai pas essayé les drogues dures par exemple, mais j’ai fait des expériences sexuelles. Si je pouvais sauter en élastique, je le ferais. En parachute aussi. Je voulais faire du ballon dirigeable, mais on m’a dit que l’atterrissage était assez violent, alors… Je suis un homme d’expériences, même si j’ai la trouille. Je crois par ailleurs que le seul don que j’ai, c’est d’aimer éperdument la musique et le piano. » (À suivre.)