Ce 22 avril 1981, en seconde partie après le concert de Novos Tempos du batteur José Botto, on découvrait le big band du batteur Jacques Thollot, peut-être un rêve de big band. Textes et photos Franck Bergerot

Jacques Thollot, l’enfant prodige découvert âgé de 13 ans en 1959 dans l’émission de télévision Jazz Memories de Sim Copans, jouant Night in Tunisia avec Bernard Vitet, Bob Garcia, Georges Arvanitas et Luigi Trussardi. On peut voir ça sur le site de l’INA. Au cours des années 1960, il devint le batteur incontournable d’une sorte de rêve de jazz, d’utopie, d’Idéal, auprès de Jef Gilson, Jean-Luc Ponty, Michel Roques, Barney Wilen, Michel Portal (sur son premier disque où il doublait avec Aldo Romano), Joachim Kühn (doublant avec Stu Martin), … puis, sa réputation débordant des frontières, avec Jacques Pelzer et René Thomas au Festival de Comblain-La-Tour, avec Don Cherry et Rolf Kühn à Berlin, Steve Lacy à Rome, etc.
En 1971, il livre au label Futura de Gérard Terronès, un étrange album trahissant un imaginaire débordant le seul domaine de la batterie (et du jazz) : “Quand le son devient aigu, jetez la girafe à la mer”. Il y joue de la batterie, des percussions, du piano, de l’orgue et de l’électronique, avec quelque chose de « beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie » comme disait l’autre. Album réédité récemment par Le Souffle continu.
Il réitère quatre ans plus tard chez Palm, le label de Jef Gilson, “Watch the Devil Go” (également disponible aujourd’hui au Souffle Continu). Cette fois-ci, il s’est entouré de François Jeanneau qui émerge alors, âgé de quarante ans, d’un long épisode en marge du jazz (Claude François, le groupe de rock Triangle, les studios), de Jean-François Jenny-Clark avec qui il n’a cessé de collaboré depuis le milieu des années 1960, plus la chanteuses Charlie Scott sur un titre qui annonce la nécessité à venir d’une voix, voire de textes. Comment situer ça ? Des moments qui préfigure le Jeanneau du trio avec Texier et Humair ; et d’autres qui pourraient évoquer Morton Feldman, Jacques Ibert, Robert Wyatt voire Frank Zappa, en moins sarcastique et en plus tendre.
En 1977, “Resurgence”, le titre d’un nouvel album sur Musica laisse à deviner la sortie de ce qui était devenu une sorte de tunnel médiatique. Siegfried Kessler est aux claviers, Beb Guérin à la contrebasse, Nana Vasconcelos aux percussions et Frédérique Gegenbach au chant. Du festival de Chateauvallon subsiste sur le net la captation d’un concert du 11 août 1978 avec Richard Raux, Michel Graillier, Jean-Marie Laumonier et Guillemette Laurens. Et en décembre de la même année est enregistré “Cinq Hops” pour Free Bird, d’un lyrisme peut-être plus discipliné sans perdre de sa troublante étrangeté : on y retrouve François Jeanneau auprès du flûtiste Chris Howard (ne s’agirait-il pas d’ailleurs de Chris Hayward ? Quelqu’un saurait-il nous renseigner ? ) ; on connaît déjà Michel Graillier, mais on découvre François Couturier et Jean-Paul Celea qui feront équipe ensemble. Un programme que j’ai entendu en concert (je ne disposais pas encore d’appareil photo) et dont il me semble me souvenir qu’il m’avait laissé perplexe, peut-être du fait d’une sonorisation par trop brouillonne.

L’annonce de la création d’un big band par Jacques Thollot constituait un véritable évènement. En fait de big band, il s’agissait de tout autre chose : pas de trompette, mais un trombone tenu par Marc Welch et un cor entre les mains d’Yves Valada, des anches simples (saxophones et clarinettes) confiées à Jean-Louis Chautemps, Jean-Jacques Ruhlman (ci-dessus côte à côte), Jacques Di Donato, des anches double avec Jean-Claude Malgoire (hautbois) et Marc Vallon (basson), des cordes frottées avec Pierre Blanchard (violon), Serge Dutrieux et Michel Michalakakos (alto), Hervé Derrien (violoncelle), un piano et un Fender-Rhodes derrière lequel on découvre Emmanuel Bex (déjà entendu ainsi que Ruhlman au sein d’un Jacques Thollot 5tet), une contrebasse jouée par François Perret et des percussions battues par Jean Chultes, la chanteuse Carol Rowley que l’on retrouvera notamment dans d’autres grandes formations (Sylvain Marc, Georges Acogny, le Pandemonium de François Jeanneau). Le tout sous la direction d’un chef de formation classique, Patrice Mestral. Plus Jacques Thollot à la batterie et ses architectures orchestrales qui en disent long sur un renouveau du jazz en grand orchestre aspirant à s’émanciper des conventions du big band en s’ouvrant à un certain héritage classique-contemporain.

Affiche ci-dessus trouvée à l’instant sur la page facebook de Bertrand Gastaut de Dark Tree Records. Ce qui pourrait remettre en cause l’identification de Carol Rowley au pupitre de chanteuse. Jean Rochard qui m’a envoyé un mail ému en souvenir de cette soirée notamment de son après-concert, me précise que c’est bien Chris Hayward qui jouait de la flûte sur « Cinq Hops”.
Pour autant, j’avais totalement oublié cet orchestre. Daniel Soutif qui en chronique la prestation dans Jazz Magazine, bien qu’animé d’un a priori très favorable fait le constat d’un manque de préparation qui semble préluder à un sorte de renoncement. Renoncement de l’artiste ? Ou désintérêt public ? On retrouvera Jacques Thollot de façon sporadique auprès de François Tusques (“Intercommunal Free Dance Music Orchestra, Vol.4”, Vendémiaire, 1982) ou Jacques Berrocal (“La Nuit est au courant” In Situ, 1989). On doit à Jean Rochard et le label Nato un nouveau coup de projecteur à l’occasion d’un disque en trio de Tony Hymas avec Jean-François Jenny-Clark (“A Winter’s Tale”, 1992), puis un disque lumineux sous le nom du batteur avec Henry Lowther, Tony Hymas, Noël Akchoté et Claude Tchamitchian, plus la voix de Marie Thollot (“Tenga Niña”, 1995) et enfin “Configuration” sous le nom de Sam Rivers avec Hymas, Akchoté et Paul Rogers (1996).
Puis il doit me manquer des épisodes. On complètera éventuellement par les entretiens avec Noël Akchoté (“1995/1” et “1997/2”, disponibles sur bandcamp). Peut-être par les “chutes” et “archives” réunies par Jacques Berrocal sur LP (“Intra Musique”, un live de 1969 avec Michel Portal, Mimi Lorenzini, Eddy Gaumont et Daniel Laloux ; “More Intra Musique” où il joue de tous batterie, piano, synthétiseur, électronique et bandes magnétiques)… Et l’on reviendra sur son intense discographie des années 1960 évoquée plus haut.
Jacques Thollot est mort en 2014.
Cette musique que Jacques Thollot avait rêvé pour cette grande formation présentée le 22 avril 1981 à Cardin, peut-être s’est-elle réalisée sur le disque “Thollot In Extenso” produit par Nato en 2017, avec ses amis et admirateurs, plus de lointains héritiers peut-être pas tout à fait conscient de l’être : Sunny Murray (sa voix le temps d’un message) ; la voix de Marie Thollot, sa fille, sur un texte de Jacques adapté par Caroline de Bendern, son épouse ; un quatuor à cordes arrangé par Tony Hymas (Clément Janinet, Régis Huby, Guillaume Roy et Marion Martineau) ; le cornet de Kirk Knuffe et le vibraphone de Karl Berger ; la clarinette de Catherine Delaunay en duo avec Hymas ; un quartette constitué de François Jeanneau, Sophia Domancich, Jean-Paul Celea et Simon Goubert sur partitions co-écrites par Jacques et Micheline Pelzer ; plus quelques archives comme la cymbale de Thollot avec le vibraphone de Karl Berger, la guitare de Noël Akchoté avec les claviers de Noël Akchoté… et le quartette de Thollot avec Nathan Hanson, Tony Hymas et Claude Tchamitchian. Franck Bergerot


Mike Zwerin (1930-2010) portait volontiers le chapeau mais était connu à Paris pour sa double casquette de journaliste-écrivain et tromboniste. New-Yorkais, étudiant à la High School of Music and Art, il avait participé à l’âge de 18 ans à une jam session au Minton’s. On était en 1948 et, Miles Davis qui passait par là l’avait invité à se joindre le lendemain à une répétition : il s’agissait du fameux nonette que Miles était en train de constituer pour les premiers concerts septembre 1948 au Royal Roost. Il figure ainsi sur l’enregistrement radio du 4 septembre 1948 mais sera rapidement remplacé par un certain Ted Kelly puis, pour les séances Capitol, par Kai Winding ou J.J. Johnson. Après quoi on suit sa trace dans les discographies de Claude Thornhill (années 1950), Maynard Ferguson, Bill Russo, les différente émanations orchestrales de l’Orchestra of USA créé par John Lewis et Gunther Schuller, doublant souvent dans le années 1970 à la trompette basse. En 1967, il figure sur “The Magic of Ju-Ju” d’Archie Shepp. Il réapparaît en 1977 en Europe dans une Trumpet Machine (Franco Ambrosetti, Palle Mikkelborg, Kenny Wheeler, Jon Faddis, Woody Shaw), puis dans le Concert Jazz Band de George Gruntz.

Résident à Paris, il trouve alors sa place dans le Celestial Communications Orchestra d’Alan Silva et monte un trio avec Christian Escoudé et Gus Nemeth (“Not Much Music”), puis apparaît en 1980 sur le premier disque de Michel Petrucciani, avec Louis Petrucciani et Aldo Romano. Faute d’avoir gardé quelque souvenir de ses qualités instrumentales (il jouait ce soir-là de la trompette basse), je garde en mémoire une silhouette d’Américain à Paris, qui faisait autorité comme journaliste, ancien de Village Voice, correspondant de Down Beat et de l’International Herald Tribune.

La réputation de Glenn Ferris était toute autre. Je découvrais alors son existence comme associé au Dolphin Orchestra du saxophoniste Jean-Pierre Debarbat qui venait de se métamorphoser en Collectif de la Planète Carré, fidèle à Olivier Hutman, Frédéric Sylvestre et Jacques Vidal. À l’été 1980 était paru sous le nom de Glenn Ferris “A Live (with Collectif Planete Carré)” et l’arrivée de ce tromboniste sur la scène parisienne avait suscité un certain émoi.

Les connaisseurs avaient déjà repéré son nom au sein du big band de Don Ellis dès 1968, alors âgé de 18 ans (“Autumn”), avec lequel il fit ses premiers pas sur le territoire français à l’occasion du concert d’Antibes-Juan-les-Pins de cette même année 1968. Par la suite, on l’avait remarqué parmi la section de vents de Billy Cobham au coude-à-coude avec les Brecker Brothers (“Total Eclipse”, 1974 ; “A Funky Thide of Sings”, 1975). On savait moins qu’il figurait parmi le pléthorique effectif du “Grand Wazoo” de Frank Zappa et qu’il avait tourné en 1972 au sein de la version subséquente des Mothers of Invention surnommée “Petit Wazoo”. En 1979, il inaugurait les débuts discographiques de Tim Berne (“The Five-Year Plan”). Et Paris découvrait désormais ce tromboniste à l’expressivité mingusienne.

Faute de souvenirs précis (ils sont encore moins précis que la définition de ces quelques clichés scannés directement d’après négatifs), la rythmique mérite aussi quelques commentaires. À la guitare, André Condouant est une figure du jazz antillais. Né en 1935 à Pointe-à-Pitre (mort en Guadeloupe en 2014), contrebassiste de Robert Mavounzy, il s’est fait connaître à Paris à partir de 1957 auprès d’Al Lirvat ; puis passé à la guitare, il rejoint l’orchestre “typique” de Benny Bennett et commence à fouler les scènes du jazz avec l’organiste Lou Bennett. Vivant à Stockholm puis Berlin Ouest on l’aura entendu auprès de Dexter Gordon et Art Farmer, puis de retour en France avec Griffin. Sur le label guadeloupéen Debs, il enregistre son premier disque en 1970 entouré d’Eddy Louiss, Percy Heath et Connie Kay (“Brother Meeting” où son Blues For Wes honore son ascendance) et réitère en 1979 avec Richard Raux, Michel Graillier, Sylvain Marc, Tony Rabeson et Jean-Pierre Coco (“Happy Funk”). En 1981, il est à quelques mois de son troisième disque qui inaugure un partenariat régulier avec Alain Jean-Marie (“André Condouant”, accompagné de Patrice Caratini et Oliver Johnson).

Quant à Jacques Vidal (ici hors champ de mes clichés) et Éric Dervieu, c’est la génération montante. Ils viennent de collaborer sur le disque “2 +” (soit Frédéric Sylvestre-Jacques Vidal + Éric Lelann-Éric Dervieu) et on ne cessera de les entendre, Jacques Vidal souvent sous son nom, Éric Dervieu auprès René Urtreger qui lui restera fidèle, mais aussi notamment au sein du trio Sellin/Del Fra/Dervieu (“Happy Meeting”).
C’était le seul concert annoncé ce jeudi 26 mars 1981 dans les pages programmes de Jazz Magazine hors la rubrique “club” où figuraient le Quatuor de Saxophones (Jean-Louis Chautemps, François Jeanneau, Philippe Maté, Jacques Di Donato) à la Chapelle des Lombards ; le duo “Cara-Fosset” (Patrice Caratini et Marc Fosset) au Petit Opportun ; le Funky Jazz Quartet de mon ami le guitariste Giles Ventadour (René Gervat, Raymond Delage qui était probablement le leader et Bernard Planchenault) comme tous les mardis et jeudis au Ramada Hôtel de Vélizy 2 ; Est-ce bien raisonnable ? (trio dont le saxophoniste était Thierry Maucci et qui signait cette année-là son seul et unique disque) au Doyen de Montpellier.
Que n’ai-je prolongé mes émotions trombonistiques ce soir-là au Caveau de la Montagne avec René Urtreger, le contrebassiste Luigi Trussardi et un autre grand tromboniste : Luis Fuentes. Franck Bergerot