Annoncé quelques semaines à peine à l’avance, complet dès la mise en vente malgré des prix déraisonnables, le concert de Stevie Wonder à Paris, une première depuis seize ans, était sans conteste l’événement live de l’année, d’autant qu’il coïncidait avec le cinquantenaire de “Songs In The Key Of Life”.
Par Frédéric Adrian
Alors que l’ensemble de ses prestations françaises depuis les années 2000 au moins étaient consacrées à un répertoire en forme de best of, c’est donc le répertoire de “Songs In The Key Of Life”, copieux double album de 21 chansons, qui constituait le cœur du programme de la soirée.
À 20 h 15, l’obscurité se fait et un petit discours enregistré de Stevie Wonder est diffusé. Quand la lumière revient, la scène est remplie : Wonder lui-même trône en majesté, assis derrière ses claviers, et il est entouré d’une bonne vingtaine de musiciens : Greg Phillinganes et Eddie Brown aux claviers, Stanley Randolph à la batterie, Aaron Draper et Senfaub Stoney aux percussions, Errol Cooney et Yohei Nakamura à la guitare et le fidèle Nathan Watts à la basse, Dwight Adams et Igmar Thomas à la trompette, Corey Wallace au trombone, Brent Birckhead et Nate Myers IV au saxophone, six choristes (le fidèle Keith John, la « lovely » Aisha Morris (qui accompagne également les déplacements de son père), Jada Spight, Latrelle Lantz, Zuri Yvette, KJ McNeill) et une section de cordes de neufs musiciens sous la direction du Docteur Henry Panion III, collaborateur de longue date de Wonder.
C’est désormais Greg Phillinganes qui assure les fonctions de directeur musical à la place de Nathan Watts – l’un et l’autre sont les seuls à apparaître sur l’album original ! –, et la différence est frappante. Là où les prestations de Wonder dans les années 2000 et 2010 étaient quelques peu desservies par des arrangements oldies qui avaient tendance à uniformiser le son des morceaux, Phillinganes choisi de rester aussi proche que possible des originaux, tout en laissant à Wonder la place pour improviser si l’envie lui en prend.
Comme sur l’album, c’est par Love’s In Need of Love Today que commence le concert. Bonne surprise : même s’il semble déléguer une bonne partie des claviers à Phillinganes, la voix est là, bien supérieure à ce que laissait entendre certaines vidéos d’il y a quelques années. Pour le titre suivant, Have A Talk With God, il est rejoint par son fils, Mandla Morris, dont le chant évoque beaucoup l’influence paternelle, et par l’harmoniciste français Frédéric Yonnet, un de ses collaborateurs réguliers. Le premier grand moment de la soirée est Village Ghetto Land, que Wonder chante seul avec l’accompagnement des cordes, reproduisant à la perfection l’arrangement de la version originale. L’instrumental jazz-rock Contusion permet ensuite aux membres de l’orchestre de montrer qu’ils n’ont pas grand-chose à envier à leurs prédécesseurs.
Très attendus, les tubes arrivent dans la foulée, avec l’enchaînement Sir Duke / I Wish, repris à pleine voix par toute la salle. Visiblement de très bonne humeur, Wonder commente « je le suis encore et je le serai toujours » après la phrase d’ouverture sur l’époque où il était « a little nappy-headed boy »…
Après un très beau Knocks Me Off My Feet prolongé par une jam étendue au cours de laquelle Wonder encourage la participation du public, les cordes occupent à nouveau l’avant-plan musical pour une version stupéfiante de Pastime Paradise, un de ses classiques qu’il ne joue que rarement. Plus prévisibles, Summer Soft et Ordinary Pain viennent ensuite, avant que le set ne se conclue par deux titres du EP “A Something’s Extra”, Saturn (déjà interprété par Wonder à Bercy en 1992 !) et Ebony Eyes, souvent négligés sur disque mais qui, déclinés en live, prennent vraiment vie.
Après une heure dix de musique sans temps faible, l’entracte, bref, est bienvenu pour se remettre de ses émotions, et Wonder ne tarde pas à revenir sur scène pour une séance de présentation de photos de ses différents enfants, qui s’enchaîne évidemment sur Isn’t She Lovely. Étrangement, la pause n’a pas vraiment été profitable à Wonder, qui semble soudainement manquer d’énergie, comme l’indiquent le long solo d’harmonica en pilotage automatique qui vient clore le morceau ou la terne version de Joy Inside My Tearsqui suit.
Le passage par Black Man, sans doute la composition la plus médiocre du double album original, et par les deux titres restant du EP, All Day Sucker et Easy Goin’ Evening (My Mama’s Call), ne permet pas vraiment de redresser la barre même si le retour de Yonnet à l’harmonica pour un trio avec Wonder, également à l’harmonica, et Phillinganes au melodica, sur ce dernier morceau ne manque par de charme.
Même si le résultat est encore un peu confus, Wonder semble retrouver sa concentration sur Ngiculela – Es Una Historia – I Am Singing, prélude à ce qui restera le sommet du concert : un duo à couper le souffle avec la harpe de Brandee Younger, dont c’est la seule apparition de la soirée, sur If It’s Magic. Wonder n’a plus à forcer son talent pour les deux derniers morceaux du disque, As, accueilli par des cris de joie, et Another Star. A noter que les quatre morceaux inédits issus des séances de l’album parus fin septembre n’ont pas été joués, et que Wonder n’y a fait aucune allusion…
Même si le second set a déjà dépassé une heure dix et que le programme du disque original est épuisé, personne n’a vraiment envie que cela s’arrête, et Wonder moins encore que les autres. Il s’amuse à imiter l’accent français (« Stevie, you have to go ») et joue avec les nerfs du public en mentionnant un invité surprise avant d’attaquer Superstition. Lors du passage précédent de Wonder à Bercy, c’est Prince qui l’avait rejoint pour ce morceau – et il est probable que nombre de spectateurs, présents ou non ce soir-là, ont l’image en tête –, aujourd’hui c’est Lenny Kravitz qui est de la partie. Si je ne peux pas dire que cela me réjouit particulièrement, la réaction du public est plus qu’enthousiaste, et Kravitz, à la guitare et au chant se sort mieux que bien de l’exercice, qui semble l’enchanter. Et si Wonder quitte la scène alors que le riff du morceau tourne encore, c’est pour mieux y revenir quelques instants plus tard, le temps de quelques couplets de You Haven’t Done Nothin’ – peut-être un clin d’œil aux politiques qu’il interpelait quelques instants plus tôt tout en assurant ne pas être là pour parler de politique !
Pas sûr que Wonder, dont les prestations se sont beaucoup raréfiées ces dernières années, sur fond de santé défaillante, ait encore souvent l’occasion d’arpenter les scènes françaises, mais si c’est la dernière fois qu’il apparaît chez nous, ce fut un bouquet final à la hauteur de sa carrière…
Stevie Wonder vient de mettre en ligne sur les plateformes de streaming quatre inédits enregistrés en 1976 pendant les séances marathon du chef-d’œuvre “Songs In The Key Of Life”.
C’est une première : Stevie Wonder n’avait jamais sorti de véritables inédits de ses archives, qu’on imagine faramineuses. Ses disques n’ont jamais été réédités avec des bonus tracks, jamais été vraiment remasterisés.
Alors, tandis qu’il s’apprête à donner un concert à Paris le 15 octobre prochain (pour lequel hélas, des milliers de gens n’ont pas réussi à ses procurer des places), voir surgir quatre chansons totalement inédites gravées pendant les séances on ne plus prolifiques de “Songs In The Key Of Life” a quelque chose de tout à fait réjouissant.
It’s Easier, My Life Story Of Love, I Can See The Sun In Late December (créée par Robert Flack en 1975) et I’m Into Livin’ forment ainsi un EP digital qui, espérons-le, sera suivi dans un futur proche d’un album entier composé, qui sait, de nouvelles chansons, auxquelles pourraient s’adjoindre ces quatre pépites. Restons branchés.
Voici le texte qui accompagnait la newsletter officielle annonçant cette sortie :
« Aujourd’hui, le légendaire chanteur, auteur-compositeur, musicien, producteur et activiste Stevie Wonder célèbre le cinquantième anniversaire de “Songs In The Key Of Life” avec un EP de quatre titres comprenant des enregistrements inédits issus des sessions de l’album : It’s Easier, My Life Story of Love, I Can See The Sun in Late December et I’m Into Livin’. Cette sortie ouvre un nouveau chapitre dans l’histoire d’un album majeur qui a profondément marqué la musique moderne, offrant aux auditeurs un regard plus approfondi sur l’imagination et l’exploration musicale qui ont accompagné l’une des périodes créatives les plus importantes de Wonder.
Choisis personnellement par Stevie Wonder, ces enregistrements ont été récemment mixés pour cet EP par les ingénieurs du son originels de l’album, John Fischbach et Gary O Adante, qui en avaient assuré l’enregistrement et le mixage. Sur le LP original, Adante était crédité sous le nom de Gary Olazabal.
À 4 h 54 du matin, alors que s’achevait la toute dernière session studio de “Songs In The Key Of Life”, Nathan Watts, le bassiste de longue date de Stevie, s’exclama : “Fo’FiftyFo’!” À partir de ce moment-là, l’expression devint synonyme de fin de session et un private joke pour tous ceux qui gravitaient autour de Stevie. Aujourd’hui, cette heure marque un nouveau départ, puisque quatre enregistrements jamais publiés auparavant arrivent jusqu’à nous, faisant le lien entre la création de l’album et son nouveau chapitre.
“Nous vivons avec Songs in the Key of Life depuis cinquante ans, mais il reste encore des choses à entendre”, déclare Wonder. “Nous n’avons pas ajouté ces morceaux à l’album, mais ils faisaient partie de ce que je ressentais et de ce que je découvrais pendant sa réalisation. Ils me ramènent à cette période de ma vie, et maintenant, ils peuvent entrer dans la vôtre.” »
À découvrir dès maintenant en streaming !