19 Paul Fort: Sclavis Guy Ramon, le trio épate la Galerie
Louis Sclavis (cla, bcla) Barry Guy (b), Ramon Lopez (dm)
Galerie 19 Paul Fort, Paris, 24 janvier
Un court regard croisé entre eux et c’est parti.
Déroulent illico des vagues de sons. Le mouvement de houle dans le fond, dans les creux, puis lancé dans la mousse bouillonnante sur les crêtes, crée un relief mouvant. Les notes ainsi mises en exergue montent et plongent sous les poussées instrumentales. Circulent jusqu’à, pour certaines, finir en orages de caisse ou cymbale. Ici dans cette salle à nulle autre pareille à Paris et ailleurs sans doute, entre piscine du dessous -chut ! c’est un secret…- et là haut, le rez-de chaussée porteur d’expos, jaillit un jazz de vingt mille lieux sous les mers. Pas de capitaine Nemo à la barre mais trois vieux pirates amateurs de ports free. À bien les observer ils ne jouent pas de leur instrument de façon orthodoxe. Ils voguent ainsi en trio sans carte, sans sextant, sans GPS, sans primat de l’ écrit, sans horizon musical pré défini. Un pari dans le refus de la linéarité de partitions quelles qu’elles soient.
A franchement parler, cela fait fort longtemps que je n’avais pas assisté à un concert de jazz de cette nature. Brut de déchiffrage.

Dans le ressenti de la batterie on peut songer à Feu Haroun Tazieff et ses versions de langage imagé à propos de la tectonique des plaques. Barry Guy qu’on ne voit plus trop en live sur les scènes de l’hexagone reste un bassiste de moteur à explosions. On sent également des effets de souffles émanent des clarinettes. Et puis, alors que l’on se surprend soi même à avoir bloqué sa respiration face à l’intensité, dans l’inattendu d’une soudaine pétole les envies d’apaisement consentis se rencontrent dans l’alchimie du trio. Louis Sclavis, au fond de sa colonne boisée va chercher de l’air pur. Ramon Lopez, en plein accord avec sa seconde nature artistique peint de délicates figures du bout de ses ses balais. La contrebasse elle ne laisse passer qu’un tout petit filet d’harmoniques. On l’aura compris, dans ce spectacle de sons sous peu de lumière, il y a chez chacun des musicien, une notion de spectacle. Re-belote quant à l’identification des instrumentistes. Le contrebassiste, c’est sa nature, ne se retient pas: par respect pour la tension de ses cordes et la qualité de son bois de travail alternant de ses deux mains moulinantes, petites et grandes frappes. Le batteur, force et grandeur du geste, dessine, peint, sculpte, poinçonne à sa guise peaux et métal. Les clarinettes, nature ou basse dans leur longueur bois métal courbées résonnent en minimalisme ou en limite de vibrations maximales. La musique ainsi produite au coeur battant d’une action volontariste, prend dès lors plus de signifiant qu’une simple reproduction, -fut-elle savante et maîtrisée- de schémas habituels au genre dit jazzistique. Il souffle présentement à l’adresse de ce 19 rue Paul Fort -nom d’un poète aujourd’hui oublié mais dont des élèves de primaire apprenaient des vers par coeur au milieu du siècle dernier…- un vent de liberté absolue dans le sens donné par cette improvisation sans frontière .

Une certaine poésie, oui, pourquoi pas: celle du hasard plus que de la nécessité lorsque les notes, les rythmes, voyagent de concert, en échange, interaction permanente, au grès des sautes d’humeur. Des envies. Au final difficile de prioriser un moment ou un autre dans le souvenir. Plutôt des flashs, des éclairs…Barry, baguettes, mailloches, tringles de plastique insérées dans les cordes de la basse afin de générer des lignes de musique créées par défi, par magie…Louis un moment donné profite d’un calme dans la tempête pour offrir en cadeau, mi-chant mi-souffle, une caresse de son anche :mue en une sonorité singulière, chuintante, comme étouffée, intime. Puis le voilà qui trace un sillon en sinusoïdes, son chaud poussé jusqu’au cri par extension d’une intensité maximale…Ramon, féru d’art pictural abstrait, dans des traits là très expressionnistes contrôle toujours les contours de sa sonorité, son volume d’action directe. Ses constructions de percussions, baguettes ou main nue, peu importe, toujours font musique…

Un trio certes. Mais pas le fruit d’une simple addition. Car dans le pari de l’improvisation à tout prix, via cette philosophie d’action jazz, ils entrent en communion. Plaisir rare. Merci messieurs.


Robert Latxague