Anglet Jazz Festival: Marion Rampal plein soul - Jazz Magazine
Jazz live
Publié le 22 Sep 2026

Anglet Jazz Festival: Marion Rampal plein soul

Pierre de Bethman (p), David El Malek (ts, ss), Thomas Bramerie (b) Pierre Eden Guilbaud (dm)

Anglet Jazz Festival, Théâtre Quintaou, Anglet (64600)

 17 septembre

En  version enregistrement ou en  live on a pu s’habituer à l’expression de sa sonorité, balance entre tension et détente, fort d’un art du relâchement histoire de valoriser les points d’accentuation dans le flux de son discours solo. Mais c’est aussi une évidence, un plaisir également que de découvrir en scène, de visu, les constructions, la trace, les lignes que dessinent en live les chorus de David El Malek. En particulier dans les temps que lui laissent à loisir les compositions de Pierre de Bethman. Lesquelles, précisément architecturées (Patio) s’échappent d’elles mêmes en variations différenciées. D’un point de vue discographique, fruit de son talent de compositeur, le pianiste s’est toujours montré fort prolixe  « Le travail qui a débouché sur l’album Agapé est à mes yeux un de mes projets les plus aboutis » Question action sur son instrument il alterne la précision dans l’exposé avec l’élan, des trouvailles, des formules, des traits d’humour sous le coup de l’improvisation. Exemple: ces petites constructions rythmiques répétées au centre du clavier…mine de rien. 

Pierre de Bethman

Au total, en ce concert angloy (ici à Anglet) comme dans d’autres les points d’emphase du quartet ménagent toutefois une douceur certaine. Des moments de musique différenciés, assumés par leader comme par l’orchestre « Le jazz pour moi est une musique qui procède d’une vertu collective » Agapée (« ce mot grec figure le plus haut niveau du sentiment d’amour » justifie le compositeur) est le titre éponyme de son de l’album qui sous-tend le répertoire du concert. Bel exposé introductif dans une veine plutôt expressionniste: le piano épouse le mouvement souple de la batterie lancée soft dans une série de  roulements sous mailloches amorties. Effet de contraste: David El Malek, lui, finit par casser le moule sous des coups de becs secs ou plus feutrés à la maniéré d’un Wayne Shorter. Chaque membre du groupe pose sa pierre: Thomas Bramerie, bassiste : que ce soit sur ses plans d’harmoniques ou sur les enchaînements en notes finement ornées de judicieuses frisures, chaque note de la basse tombe parfaitement au pont du dit rendez vous « collectif » (Choral) Une autre composition baptisée Valse hésitation reprend bien la formule rythmique ternaire liée à cette danse. Mais sans hésitation aucune de la part des musiciens, apte à se laisser aller, cette philosophie du jeu de l’impro façon fait office de galet d’entraînement. 

David El Malek , Thomas Bramerie
Pierre Eden Guilbaud

Un constant pour clôturer le chapitre, à l’individuel celui là: le jeune batteur présent dans l’orchestre pour la troisième fois seulement tire largement son épingle du jeu. Présence, technique et action rythmique témoignent d’une virtuosité certaine et bien appliquée. Pierre Eden Guilbaud, jeune musicien originaire de La Réunion, établi à New York figure bien  une découverte dans la batterie jazz.

Archibald Ligonnière (dm), Stéphane Guillaume (ts, ss), Jean Yves Jung (p), Tom Ibarra (g), Gildas Boclé (b)

Tiens encore un ténor, mais dans le jazz hexagonal on le connaît bien celui là. Il y a conquis sa renommée, sonorité chaude, jeu en mouvement, montées en régime maîtrisées. Et toujours chez Stéphane Guillaume une pincée de lyrisme tout de naturel dans ses interventions.

Stéphane Guillaume

Surprise: dès la fin du premier morceau on assiste  à une  séquence inattendue:  une virulente critique à voix haute venue du public à propos de la sonorisation dévolue à l’orchestre. Le batteur leader réagit in vivo. Un peu crispé au départ il joue le jeu du public contraint sinon forcé. Dialogue tissé d’un peu de tension…Archibald Ligonnière adoucit l’échange non sans humour. Quelques réglages tardifs certes, voila que le son global se trouve in fine bien amélioré….Sur le second thème abordé les lignes musicales sont partagées à parts égales, en une forme de cohésion instrumentale. Pourtant à l’évidence, les saillies du sax tranchent sur l’ensemble. On se répète sans doute, mais Stéphane Guillaume a les idées claires. Plus la manière, ténor comme soprano en bouche, de les faire passer au bénéfice du groupe.  

Archibald Ligonnière

«  Into my world » glisse entre arpèges de piano et accords de guitare en calme étalé – surprise de revoir ici Tom Ibarra, ex jeune prodige bordelais de l’instrument annoncé, revenir à ses amours guitaristiques en parallèle à son nouveau job de pilote de ligne. Morceau éponyme de l’album sorti l’an passé, A new home permet à Jean-Yves Jun de capter l’intérêt de par ses digressions harmoniques. Tout au long du concert, leader pas obsédé par le besoin de se mettre en avant, Archibald Ligonnière demeure dans sa trajectoire de batteur solide, carré. Au total le quintet offre un jazz à l’énergie communicative.

19 septembre

MOHS: Zacharie Ksyk (tp, electr), Erwan Walazza ( g, electr), Gaspard Colin (elb), Nathan Vandenbulcke (dm)

Gerard Colin, Nathan Vandenbulcke

Comme un vent soufflant frais, voilà un jazz bien d’aujourd’hui venu de Suisse pour beaucoup, connaisseurs  ou novices, par surprise. Soit un carré de jeunes musiciens qui se jettent dans l’improvisation d’entrée sans crier gare. Et question d’expression ça sent, ça respire la ligne directrice. En découverte des musiciens, le batteur figure une base d’impulsion soutenue. Continue. La trompette, jamais en force, en moments choisis, en retenue défriche pour autant les formules mélodiques. La guitare livre des éléments d’harmonies dessinée en tableaux mobiles. Il y a toujours de l’électronique dans l’air -pédales d’effet sollicitées en nombre hors la seule batterie. Mais dans un rôle pensé, là encore, génératrice de variations de couleurs musicales effectives. Pas de subversion instrumentale pour autant. 

Erwan Valazza, Zacharie Ksyk

Échos, décalages par effets de réverbérations, loops. Ce jazz très improvisé vit avec l’air technique de son temps. Du son travaillé, de l’espace, des respirations comme moteur de musique. On ne peut que remarquer le guitariste, original dans son discours de par le rôle moteur laissé à l’instrument « On aime prendre de la liberté sans perdre de vue les clés, la réalité de l’écriture…c’est bien la première fois que j’explicite cela au public sur une scène » avoue en guise d’explication de texte Zacharie Ksyk le trompettiste.

Il y a sans doute de la filiation du Miles, période électrique. On peut y dénicher également l’échos de sonorités du monde numérique qui traversé le jazz dit des pays nordiques via le label ECM. Pourtant chez ces jeunes suisses le leur, ainsi colorisé, extériorisé, personnalisé sur scène occupe l’espace, imprime  le spectre de l’audition dans toute sa dimension. Fort originaux ces helvètes là.

Marion Rampal (voc), Mathis Pascaud (g), Raphaël Chassin (dm), Simon Tailleu (b) Marc Prioré (piano)

Marion Rampal

Sans doute s’agit-il pour caractériser son parcours, la qualité de son art du chant, sa personnalité artistique propre d’abord et avant tout, d’une question de voix. Pourtant sur une scène intervient très directement aussi une présence forte, prégnante dès lors qu’on la voit prendre la salle en sa main au bout de trois minutes à peine de tour de chant. Lequel illustre son dernier disque Song for Abbey, sacré album de l’année aux dernières Victoires du Jazz. Au sujet de Marion Rampal, la voix bien sûr on y revient: la sienne pleine, naturelle comme détachée de tout effort apparent, timbrée médium résonne en accroche immédiate. Ici sur la grande scène du théâtre Quintaou en vecteur privilégié dans le but de célébrer Abbey Lincoln « Elle était d’abord une grande chanteuse de jazz. Mais aussi une femme américaine noire, engagée pour la cause des afro-américains, pour les droits civiques » 

Secret World, en forme d’hymne. Le bonus passe par l’intensité collective cultivée par le quartet. « Abbey avait pour ses textes une écriture acérée. Elle portait un regard très intelligent sur le monde » Application immédiate : And It’ s supposed to be love donne à popos de ce sentiment flottant à ses yeux dans l’Amérique de fin du siècle dernier en négatif autant qu’en positif, une ligne orchestrale très roots. La voix claire résonne juste appuyée sur le beat simple caisse claire/cymbale de la batterie..avant de se déchaîner plus tard pour ancrer ce blues chaud en profondeur comme on martèle le métal rougeoyant  sur l’enclume d’une forge.

Mathis Pascaud

Marion Rampal dans son cheminement a eu l’occasion de croiser celui d’Archie Shepp « Remember the people a été écrit en collaboration avec lui. J’ai eu la chance de chanter à ses côtés. À partir de son expérience, de son vécu du devenir de la communauté des africains-américains, Archie accorde beaucoup d’importance à la notion de peuple » Sur la scène du festival angloy, bien sûr la voix de ce dernier ne vient pas dialoguer comme sur le disque avec celle de Marion Rampal. Qu’importe, la tonalité plein soul music imprègne le moment. Dan cette filiation, le piano iconoclaste de Marc Prioré y ajoute une tonalité de jazz conjugué au présent. Pour alimenter le chant, le sacraliser, viennent aussi les mots. En récit, croisé de poésie, lancés avec ou sans mélodie jaillit ainsi au beau milieu du concert une longue séquence ancrée sur des paroles fortes, dures, tragiques en copié-collé du devenir sombre de la femme noire aux États Unis. Le complément strictement musical fait appel à un travail en écho sur les seuls tambours parlants eux aussi de Raphaël Chassin. 

Raphaël Chassin, Simon Tailleu

Étonnant vraiment à un tel niveau le travail de cohésion absolue. On peut y associer la veine d’arrangeur et les interventions permanentes de Mathis Pascaud, guitare prolixe, pour renforcer le produit musical, en colorations diversifiées, assise rythmique, pimentées de chorus pertinents, le tout presque en discrétion assumée (Cage Bird  «  à l’origine écrit pour Miles Davis » dixit la chanteuse) Simon Tailleu à son tour projeté sur le devant de la scène imprime à l’archet sur sa contrebasse des notes tenues telle une base de symphonie naissante. 

 Avec Marion Rampal, son inspiration pleinement soulfull révélée en live ce soir, comme le proclame si bien un titre du répertoire de l’album pré-cité, « Music is magic »

Robert Latxague