Jazz live
Publié le 21 Oct 2019

Angrajazz 21e édition

Retour sur l’île de Terceira dans l’archipel autonome, secoué la veille par l’ouragan Lorenzo. Le monstre s’est éloigné même si les vagues témoignent toujours de l’agitation océanique lorsqu’on arrive par l’un des premiers vols rétablis après l’alerte, permettant au festival de débuter sans retard : les divinités du jazz ont veillé sur lui. On a plaisir à retrouver les merveilles géologiques de l’île, sa nature préservée, sa paisible cité classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, les rencontres et retrouvailles entourant les soirées de musique. Trois jours, six concerts à l’affiche, et des événements dans des écoles, bars et échoppes.

Angra do Heroísmo, Centro de Congressos, 3-5 octobre 2019

Orchestra Angrajazz invite Carlos Azevedo

Pedro Moreira (dir), Claus Nymark (dir, tb), Davide Corvelo, Filipe Gil, Rui Borba (as), Rui Melo (ts), Mauro Lourenço (ts), José P. Pires (bs), Márcio Cota, Paulo Borges, Bráulio Brito, Roberto Rosa (tp), Rodrigo Lucas, Mário Melo, Manuel Almeida (tb), Edgar Marques (cor), Antonella Barletta (p), Nivaldo Sousa (g), Paulo Cunha (b), Nuno Pinheiro (dm) + Carlos Azevedo (dir et p)

Comme de coutume, l’orchestre de l’île ouvre le bal. Il met à l’honneur Carlos Azevedo, pianiste et directeur du Matosinhos Jazz Orchestra. Le big band interprète quelques-unes de ses compositions, deux autres signées Carlos Bica, une de Bernardo Sassetti et le standard I’m old fashioned. Hommage au travail des participants, la musique est vivante, remplie d’événements, et les dynamiques permises par le format orchestral sont mises à profit. Après les standards de l’édition 2017 et les reprises d’António Pinho Vargas en 2018, cette fois nous avons un chef et pianiste invité, dans le dernier cas en alternance ou en doublon avec Antonella Barletta (p), laquelle passe alors au clavier électrique. Défilent une pièce à l’intro ellingtonienne et au romantisme assumé, une balade à l’humeur plus sombre, et des morceaux pleins d’allant, attestant d’une palette assez large. Du côté des solos, celui de Claus Nymark (tb) se démarque, souple et inspiré, avec le soutien impeccable de l’ensemble. La qualité essentielle de l’orchestre réside dans son unité, le sens du collectif. Les couleurs sont exhaussées par la combinaison de thèmes bien choisis, d’arrangements concis, peu enclins au coup d’éclat (sens de la séquence, introductions et conclusions bien ficelées), d’une direction sans fioritures. Malgré quelques raideurs ici et là, il s’est agi du meilleur concert de l’Orchestra des trois éditions auxquelles j’ai pu assister. Un ensemble en constante progression donc, et qui aura eu en outre le mérite de chasser de mon esprit une ritournelle qui l’occupait depuis huit jours.

Emile Parisien Quintet Sfumato

Émile Parisien (ss, ts), Roberto Negro (p), Manu Codjia (elg), Simon Tailleu (b), Mário Costa (dm)

Michel Portal, annoncé comme invité, a annulé sa venue pour raisons de santé. Souhaitons-lui un prompt rétablissement et d’honorer, selon l’éclectisme qui lui est cher, des performances à Berlin autour d’Ornette Coleman en compagnie de Joachim Kühn, en trio à Toulouse avec Lionel Loueke et Cristi Joza Orisha, et en duo en régions avec Roberto Negro, Baptiste Trotignon et Flavio Boltro. Ayant peu fréquenté l’œuvre de Parisien et ignorant tout du répertoire de Sfumato, je l’aborde sans préjugé ou élément de comparaison. Dès le Préambule, Parisien et ses amis nous attrapent par le col et ne nous lâchent pas jusqu’à la fin d’un concert d’une constante intensité, doublé d’un vrai sens de la narration. Les titres débutent par d’aimables mélodies, lesquelles se dirigent progressivement – et quelque peu systématiquement – vers une véhémence toujours plus affirmée, tendance commune à d’autres formations made in France (Initiative H, Freaks de Théo Ceccaldi). Souvent en retrait, la guitare de Codjia demeure nécessaire à l’équilibre de l’ensemble. Elle se fait plus assertive avec un solo mordant. Mario Costa (dont on aime « Oxy Patina » sur Clean Feed) est un atout majeur, de même que Roberto Negro, fréquent collaborateur des Ceccaldi et qui apporte une dimension d’improvisation bienvenue, sans jamais perdre en lisibilité. Parisien oscille entre notes tenues mettant en valeur la plénitude de sa sonorité notamment au soprano, et déluges éperdus appuyés par une gestuelle dansante. Outre le Clown tueur de la fête foraine, valse mutante à tiroirs, deux intéressantes compositions sont empruntées à Joachim Kühn. Toujours, la musique groove. Un groove qui ne relève ni du funk ni du swing, mais un groove quand même.

João Mortágua « Axes »

João Mortágua (ss, as), José Soares (as), Hugo Ciríaco (ts), Rui Teixeira (bs), Alex Lázaro (dm, perc), Pedro Vasconcelos (dm, perc)

Formation inhabituelle (quatre saxes et deux batteurs) de la part d’un musicien très actif, parlant tous les dialectes du jazz et que l’on avait pu découvrir lors des jam sessions after hours à Funchal sur un répertoire de standards en compagnie de visiteurs tels que Terrence Blanchard, Terreon Gully, Dianne Reeves et Charles Altura. A la façon d’un Hermeto Pascoal, l’imagination de Mortágua embrasse des horizons larges. Il se présente ici avec la formation Axes, dont l’album du même titre a enthousiasmé les auditeurs tandis que la presse portugaise en a fait un « disque de l’année ». On songe au World Saxophone Quartet et, plus près de nous, au trio No Noise No Reduction, dont il se rapproche par une indéniable sensibilité rock (dénominateur commun à de nombreux musiciens de cette génération, toutes géographies confondues) et dont il se différencie par la présence marquée de percussions. Les rythmes sont volontairement empreints d’une certaine mécanicité. La première pièce nous fait entrer dans ce monde particulier, et la suite élève peu à peu les enjeux. Des riffs à l’unisson servent de piste d’envol aux solistes (excellents leader et Soares), parfois flanqués de superpositions de notes à l’octave par truchement électronique, apportant une variété de textures même si l’essentiel demeure en terrain acoustique. Difficile de réduire cette musique à quelques traits saillants, quand elle se veut chatoyante, imprévisible mais pas inaccessible, se garde de la surenchère mais s’amuse à l’occasion de bruitages champêtres. Les idées du leader semblent aussi illimitées que son savoir-faire. Un duo de batteurs tiendra du rituel guerrier. Pour autant, l’association des deux batteries ne semble pas réaliser son plein potentiel, à la comparer à d’autres paires récemment entendues (Tomas Fujiwara/Gerald Cleaver dans la formation Triple Double par exemple). Cela n’enlève rien à l’originalité ni à la fraîcheur du projet, qui évolue selon propres règles et ne cherche à imiter personne. Le morceau Robot disponible en ligne est à découvrir pour vous faire une idée.

C’est l’occasion de mentionner une actualité livresque, avec la parution en novembre d’un ouvrage – en portugais uniquement – du journaliste Nuno Catarino, qui a interviewé João Mortágua et treize autres des musiciens-clé de la jeune génération portugaise (Sara Serpa, Susana Santos Silva, Ricardo Toscano, Gabriel Ferrandini…) avec des photos de Márcia Lessa. Un concert accompagnant la sortie du livre « Improvisando – a nova geração do jazz português » est programmé au Hot Club de Lisbonne le 13 novembre.

Frank Kimbrough Quartet « Plays Monk »

Frank Kimbrough (p), Scott Robinson (s, tp), Rufus Reid (b), Billy Drummond (dm)

Avec Kimbrough et son équipe de vétérans, on entre de plain-pied dans le jazz américain. Un sextuple album a été consacré par ce groupe aux compositions intégrales de Thelonious Monk. Kimbrough avait précédemment revisité l’œuvre d’Herbie Nichols, programme joué sur cette même scène. Quelques titres pas parmi les plus célèbres de Monk, dont certaines compositions tardives, sont ce soir à l’honneur : San Francisco Holiday, Light Blue, Nutty, Brake’s sake, Think of one, Jackie-ing, un Four in one à tombeau ouvert… Difficile de trouver pianiste moins Monkien que Kimbrough, tout en souplesse, rondeurs et volubilité. Même le piano, clean et brillant, accentue la divergence. Les titres sont toutefois abordés avec une dévotion au matériau perceptible à chaque instant. Délectation majeure : le saxophone de Scott Robinson. Si Kimbrough est le chef, concepteur et arrangeur, navigant entre solos et accompagnements sans que l’on voie les coutures, le saxophoniste tire son épingle du jeu. Il s’éloigne parfois du micro, se tient derrière le batteur sans cesser de jouer. Le bougre tâte même de la trompette par deux fois, qu’il alterne avec le saxophone sans prendre de pause. Au cours d’un parcours long comme le bras, on le trouve aux côtés de Kimbrough dans l’orchestre de Maria Schneider, mais aussi chez Greg Cohen et autres productions Tzadik, chez John Scofield, Joe Lovano, Bob Mintzer, David Bowie (le titre Sue, via Maria Schneider) et tout récemment chez le moderniste Matt Mitchell. Le sexagénaire sait tout faire, et c’est un enchantement que d’écouter ses prises de paroles, la profonde culture musicale et l’invention infusées dans chacune de ses phrases. La paire basse-batterie est tellement dans le coup et peu soucieuse de se mettre en avant qu’elle finirait par en devenir effacée. Mais c’est Rufus Reid qui livre le solo le plus mémorable, avec une copieuse introduction à ‘Round Midnight, avant une entrée en beauté (quoique noyée sous un tonnerre d’applaudissements) de ses partenaires, pour une version lente et au spleen palpable de ce titre. Un grand moment, même si c’est Locomotive qui s’incruste dans ma tête les jours suivants.

Un entretien avec Kimbrough (en version originale) autour de ce projet est à lire sur l’excellent site Jazz Trail : https://jazztrail.net/interviews/frank-kimbrough-interview-nyc 

The Allan Harris Band

Allan Harris (voc, elg), Arcoiris Sandoval (p), Nimrod Speaks (b), Shirazette Tinnin (dm, perc)

La sincérité du groupe n’est pas exclue, mais cette prestation n’a pas eu le niveau d’exigence artistique des autres concerts programmés au festival. Crooner charmeur, abusant des clins d’œil au public, alternant anecdotes et chansons, recherchant le contact et l’approbation, tentant des blagues au machisme sous-jacent ou assumé, Harris est entouré d’un groupe paritaire de musiciens sans prétention, se gardant intelligemment de jouer au-dessus de leurs moyens. La formation se concentre sur la mise en valeur du chanteur et parfois guitariste qui se fait tour à tour Al Jarreau, Frank Sinatra, Tony Bennett, Nat King Cole, B.B. King, autant d’artistes à forte personnalité dont il endosse les rôles et reprend à son compte mais sans apport personnel le répertoire, les codes vestimentaires et de présence scénique, décontractée et souriante. Bon imitateur et honnête chanteur, actif depuis les années 80, Harris eut des hits côté dance music et smooth jazz, avant de se consacrer au jazz vocal le plus convenu. Son registre est limité, certaines difficultés contournées. Le show est mené de manière professionnelle, il n’y manque que le génie des artistes cités. De cela Harris semble conscient, n’affichant pas d’ambition autre que celle de divertir le public. L’articulation est parfaite, les scats compétents, la voix de velours au léger vibrato se fond dans tous les styles. Faisant abstraction de l’évolution et du fracas du monde, les titres s’adressent invariablement à l’être aimé. Défilent So what ?, When I fall in love, Do nothing till you hear from me (Harris reprenant le fameux solo de James Moody mis en texte par Eddie Jefferson), Fly me to the moon dans une version funky, I’ll remember you, L.O.V.E., Nature boy, et du latin-jazz plus moelleux que votre oreiller. Aussi quelques chansons de sa plume. La formation tourne beaucoup, se produit dans des clubs à New York, et rencontre un indéniable succès dans la salle. Pour ma part la saturation est atteinte, d’autant que le concert s’avère interminable.

Miguel Zenón Quartet 

Miguel Zenón (s), Luis Perdomo (p), Hans Glawischnig (b), Henry Cole (dm)

Par contraste avec l’album dont le répertoire est défendu ici, le choix d’une vivacité constante par le sax originaire de Porto Rico et son groupe est aussi frappant qu’il est inattendu. La vélocité et la puissance combinées ont de quoi laisser pantois. Le pianiste emboîte le pas au leader, et la rythmique produit une énergie fissile probablement destinée à alimenter l’archipel en électricité jusqu’à la prochaine édition. Un train lancé à grande vitesse, sans interruption ni prise de parole (en espagnol) avant une bonne heure de musique. La chaleur dans la salle est étouffante, Zenón fait encore monter la température. Ces salsas-là sont montées sur turbo, ça joue vite, fort et précis, pas de sourires en coin, les mines sont concentrées. On se raccroche aux branches, au fiable Perdomo, qui trace son chemin parmi des poly-rythmes touffus. Les improvisations demeurent sur les grilles, mais l’auditeur est pris dans un tel tourbillon que l’on en perd son latin-jazz. On a évité l’ouragan Lorenzo, pas la tornade Zenón, ébouriffant dès les premières secondes, sans baisse de régime par la suite. S’agit-il pour le soufflant de balayer la mollesse du concert précédent ? Ou du choix d’un soir de jouer en mode hypertrophié, pour voir comment le répertoire tient le choc ? Un répertoire consacré aux compositions d’Ismael Rivera, comme sur  « Sonero » (Miel Music, 2019) considéré par les Zenónophiles comme le meilleur de sa douzaine d’albums. Une ballade ralentit le tempo, mais le jeu reste musclé. Complice premier du leader, Perdomo ne lui cède pas un pouce de terrain, Cole envoie du bois sans discontinuer, Glawischnig tient bon la barre et souque ferme. La sonorité de Zenon est droite, lisse et sans effets, la finition du groupe est brillante, « à l’américaine », éloignant ces salsas de leurs origines caraïbes.

En plus des têtes d’affiche, plusieurs concerts informels eurent lieu dans la ville, en journée sous l’intitulé « Jazz dans la rue », dont nous écoutâmes le :

João Mortágua Quartet

João Mortágua (ss, as), José Soares (as), Diogo Diniz (b), Pedro Vasconcelos (dm)

« Expert », Angra do Heroismo

Dans un magasin de téléphonie mobile (!) se produit le quartette de Mortágua, avec trois des musiciens du septette de la veille. Saxos toniques, rythmique swing et standards (Darn that dream, Body & soul, Night & day) au programme. Faute de place, le son et les auditeurs débordent sur la rue, le quartette ne s’économise pas tandis que la boutique poursuit nonchalamment son activité quotidienne, accueille les clients, certains s’arrêtant écouter un moment, la musique suscitant notamment la curiosité et l’enthousiasme des jeunes enfants, qui lorgnent sur les instruments avec fascination. Curieux lieu pour écouter du jazz, mais ici on l’aime et il s’infiltre partout.

Une exposition dans le hall du Centre des Congrès fait la part belle aux affiches des vingt précédentes éditions. En 2003 il y eut Martial Solal et Regina Carter, en 2008 William Parker et Herbie Hancock, en 2012 Tomasz Stanko, Jack DeJohnette et Jason Moran… On aurait aimé en être. A une exception près (mais c’est affaire de goût), la direction artistique collective de l’association culturelle Angrajazz (José Ribeiro Pinto, Miguel Cunha, Rui Borba et Luis Mendes) a concocté cette année encore une programmation seyante, comprenant quelques-uns des artistes les plus remarqués sur la scène jazz, lesquels ont fait honneur à leur réputation. On guettera avec anticipation le programme de la prochaine édition. Le festival a été officiellement déclaré d’utilité publique : voilà la ténacité de l’équipe récompensée, son travail reconnu  – faire vibrer dans ce paradis insulaire les grands noms et les grandes notes du jazz mondial. De quoi envisager les vingt prochaines années avec sérénité. DC

Photos : Rui Caria

https://www.angrajazz.com/