Bal Blomet: Les libérations de Stephane Kerecki - Jazz Magazine
Jazz live
Publié le 17 Jan 2026

Bal Blomet: Les libérations de Stephane Kerecki

Stephane Kerecki (b), Enzo Carniel (p), Federico Casagrande (g), Thomas Savy (b cl), Emile Parisien (ss), Airelle Besson (tp), Fabrice Moreau (dm)

Le Bal Blomet, Paris, 15 janvier

Un premier concert en illustration live d’un nouvel album ne peut pas être un concert comme un autre. S’y incruste la nouveauté bien sûr mais aussi les effets d’une certaine incertitude, celle de  l’attente intérieure à l’orchestre avant exécution sur scène,  celle de l’effet musical recherché suite à la préparation, aux répétitions. Et celle extérieure, de la réaction du public face à de l’inédit. Une forme de pari dans la tentative. D’autant plus prégnante que le répertoire travaillé pour le disque « Libération Songs » (Self two music S2) emprunte à la trace laissée par Charlie Haden à la tête de son Libération Music Orchestra. Soit un repère dans la ligne historique du jazz, un acte musical fort sur un versant de la musique vecteur de revendication politique et sociale dans la vie des Etats Unis.

Emile Parisien

Choix  assumé en connaissance de cause ou simple intuition? Le concert prend sens à partir d’un titre qui, dans le terme en contient un évident: Spiritual. S’impose déjà ce tempo lent en forme d’hymne, ces cuivres et ce bois qui marquent l’espace, le chant. Pour qui a vu ou entendu le LMO d’Haden – au siècle dernier ! – on se trouve assez proche de choses semblables, du sillon jazz tracé par son orchestre fétiche. Effet démultiplié lorsque sur l’introduction de La Pasionaria -surnom de Dolores Ibaruri, icône à la personnalité effervescente des troupes républicaines dans la guerre civile d’Espagne que Charlie Haden rêva d’inviter jusqu’à sa disparition à un de ces concerts en terre ibérique, en vain, très vieille dame qu’était devenue l’héroïne emblématique des combats anti-franquiste…la basse, sonorité pure, vibre tel l’écho grave de lignes de vie vécues sous tension. Surgi alors à l’instant, le son du sax soprano ne s’affiche pas sucré du tout, nappé d’une acidité grave au contraire. Mieux: les trépignements de pieds typiques frappés sur les planches de la part du saxophoniste toujours en habit d’arlequin disent que l’ont reste, fort de ce souffle jeté à forge continu en terrain de combat. Même cause même effet à l’écoute duSong of United Front. Il manque juste à ce chant revendiqué à l’origine par Berthold Brecht des paroles que l’on peut imaginer dans leur intention combattante. En attendant, la qualité des arrangements, l’ordonnancement des lignes dictées à dessein par le leader,  bassiste compositeur, donne ici un effet de fanfare. Un chemin choral balisé par Stephane Kerecki en mode des « second line » des orchestres de rue new-orléanais apte à faire claquer des  escapades, résonances fortes de clarinette basse puis de piano dans des registres sonores opposés. Repères marquants d’une longue pièce, ce jazz au naturel  laisse s’échapper des effluves libératoires, lesquelles redonnent vie au présent à l’esprit du LMO.

Enzo Carniel
Thomas Savy

C’est un moment bref, un épisode saisi au vol mais qui, dans la démarche de Kerecki, aussi fait sens. A la fin du concert, au bar du club, trinquant avec certains de ses  musiciens présents à cet instant, il s’épanche de quelques phrases « Vous savez, profiter avec vous sur scène d’un instant pareil, des fruits d’un travail personnel  mis en commun avec le bénéfice du plaisir et d’un boulot qui parait ainsi marcher tout seul, ça ne m’est pas arrivé souvent. A un moment donné, j’avais la larme au bord des paupières… Merci » 

Le travail de l’orchestre constitué à dessein tombe à pic. Le matériau musical utilisé s’inspire d’un moment d’histoire qui ne manque pas de résonner très fort, très juste avec le présent d’une politique US trumpienne « maga » violente. Une citation signifiante en appui si besoin puisée chez l’écrivain américain Douglas Kennedy «…l’exceptionnalisme américain: nos lacunes en matière de démocratie sociale et le gouffre insondable qui sépare chez nous la ploutocratie du reste des mortels… »

Fabrice Moreau
Airelle Besson

Un jazz militant pour autant ? D’une certaine manière oui et sans le revendiquer stricto sensu à juste considérer la tonalité de la suite des épisodes joués sur scène. Dans les titres signés Charlie Haden, au travers desquels on note également l’empreinte créatrice de Carla Bley: Sandino, inspiré par l’épisode de sang et de larmes des sandinistes au Nicaragua. La mélodie y est belle sortie de la trompette d’Airelle Besson pour chanter en un cuivre clair qui monte au front. Fabrice Moreau, dans des coups de crayons de caisses et de cymbales conjugués, y crée des paysages de couleurs fines ou intenses. Song For Che: patronyme explicite s’il en est. Dans cette pièce, pour cette affiche signifiante, connotée, on sent que la distribution des rôles dans l’orchestre s’est faite pour la recherche de la meilleure sonorité qui soit, pour un feeling partagé également. Avec, toujours sur ce type de tempo qui prend son temps une basse encore placée en porte d’entrée, gros son, présence et précision dans l’exécution. El pueblo unido jamas sera vencido: ce slogan révolutionnaireest entré dans l’histoire. A partir d’une telle punch line les frappes du solo de batterie accrochent un plus de relief supplémentaire, poussé d’autant en relai, en leitmotiv insistant de la part de la clarinette basse de Thomas Savy. A ce dictionnaire du « Libertaire » à tout va il ne manquait que l’hymne des hymnes des défenseurs américains des droits civiques: We shall overcome sera repris par le groupe en deux épisodes successifs, chant porte drapeau égrené dans le sillon de sa lenteur originelle, gorgé d’un lyrisme d’évidence sous les notes choisies de cuivres, de cordes, de clavier, de peaux touchées en caresses.

Federico Casagrande

Au final, des musiciens ou musiciennes du groupe avouaient « Quand j’y pense, c’est mon premier concert depuis la mi-décembre… » Ainsi va la réalité du  jazz hexagonal. Y compris à l’ombre de la perspective d’un Charlie Haden l’américain natif des terres  « country » de l’Iowa qui lui, revendiquait de vouloir libérer le monde par les musiques jazz de son orchestre favori…

Robert Latxague