Baptiste Boiron et Marthe Vassallo à la croisée des cultures - Jazz Magazine
Jazz live
Publié le 12 Oct 2026

Baptiste Boiron et Marthe Vassallo à la croisée des cultures

Hier, en plein Centre-Bretagne, saxophoniste spécialiste du jazz et des musiques classiques et contemporaines partageait l’espace sonore de la petite église de Saint-Connan.

Paysage bouleversé comme le grand jeu de pétanque auquel se seraient livré des géants venus du Cambrien faisant rouler leurs gigantesques boules et palets de granit à travers la lande, jusqu’au cœur du village, où l’un d’eux semble s’être fiché entre deux maisons. Au centre du petit village de Saint Connan, une étrange église dont le clocher semble tenter de surpasser tout ce que le néo-gothique breton a pu produire. La taille très précise du granit trahissant une reconstruction récente – nous apprendrons qu’elle date du 19ème siècle – voisine avec celle plus grossière, vestige d’un édifice plus ancien.

C’est dans l’acoustique réverbérante de cette église que le compositeur et saxophoniste Baptiste Boiron et la chanteuse Marthe Vassalo s’étaient donné rendez-vous dans le cadre de Klasik 2026, festival itinérant en Centre-Bretagne au cœur des Côtes d’Armor. Baptiste Boiron y avait déjà présenté l’an passé son quatuor pour saxophone, violoncelle, piano et percussions, œuvre dédiée au peintre Tal-Coat .

Depuis qu’il s’est réinstallé en Bretagne, après un long séjour canadien, tout en poursuivant une carrière dans le domaine du jazz notamment à la tête du quintette “Joies multiples” qu’il présentait cet été à Malguénac, Boiron s’est immergé dans la culture bretonne, notamment en entamant un travail avec la chanteuse Marthe Vassallo, grande spécialiste du chant traditionnel du Centre-Bretagne où elle met à profit, sans rien en laisser paraître, une formation dans le domaine du chant classique, plus une expérience dans le domaine théâtral qui fait d’elle une “bête de scène” de la musique bretonne.

Leur idée initiale fut d’investir l’acoustique des églises bretonnes peu propice à la polyphonie pour occuper et faire résonner ces espaces de leurs deux voix distinctes – saxophone et chant – tout en croisant leurs répertoires… et leurs publics invités à faire un pas de côté, du “trad folk” à la musique savante classique à contemporaine… et vice-versa. Après un galop d’essai l’an passé, ils se sont donner le temps d’une résidence d’une semaine d’où a résulté le programme déjà admirablement assumé qu’il présentait hier en public pour la deuxième fois.

C’est ainsi que Baptiste Boiron ouvre le concert par la Sequenza VII de 1969 pour saxophone de Berio (en fait transcrite pour le saxophone soprano en 1993 par Claude Delangle), pièce se jouant sur un bourdon en Si que Marthe Vassalo délivre à l’aide d’un petit harmonium portatif, l’œuvre étant une étude – à proprement parler plastique – des possibilités de l’instrument à partir de cette même note de Si ; et un pari pour l’instrumentiste quant à la réalisation d’une partition techniquement au limite du possible.

Introduction insolite pour ce récital de chant traditionnel breton mais qui jouera du tuilage ou de la juxtaposition, entrecoupé de commentaires entre didactisme et divertissement jusqu’à l’évocation d’une certaine chanteuse, Louise Riou née Le Bonniec qui, dans son rapport fantasque au répertoire traditionnel intervertissait volontiers mélodies et paroles, voire improvisait celle-ci, inspirant à Boiron l’emprunt de Ghosts et ses débordements lyriques à Albert Ayler. Marthe Vassalo montera à la tribune au fond de l’église pour un échange avec le saxophone resté dans le chœur afin d’évoquer les appels de bergers, émouvant archétype des cultures pastorales que le jazzfan contemporain a peut-être déjà entendu au détour d’un récital de la chanteuse suédoise Isabel Sörling.

Les répertoires des sœurs Le Floc’h – où Marthe Vassalo navigue sans aide-mémoire dans la la grande tradition de la transmission orale – s’y trouvera fort sollicité, glissé entre des œuvres pour saxophone de Philip Glass, Benjamin Britten, Carl Philip Emmanuel Bach et une stupéfiante étude sur les huitièmes de ton (Muros de dolor) du compositeur espagnol Mauricio Sotelo que, sans prévenir mais à l’heure dite, viendra saluer l’angelus sonné au clocher, à la grande joie de Boiron poursuivant son étrange partition à travers le maquis des faux doigtés. Ainsi, le public se laissera invité à se glisser par la porte étroite entre des univers les plus étrangers l’un à l’autre que l’on puisse imaginer, s’éclairant ainsi l’un l’autre d’une étrange et révélatrice lumière. Franck Bergerot