Bruno Angelini solo + Claudia Solal /Benoit Delbecq au Studio de l'Ermitage - Jazz Magazine
Jazz live
Publié le 12 Oct 2026

Bruno Angelini solo + Claudia Solal /Benoit Delbecq au Studio de l’Ermitage

Une affiche alléchante pour deux programmes a priori difficiles à réunir…Qu’ils s’appuient sur des évocations sombres ou plus légères, le soliste et les duettistes ont pourtant rivalisé dans un certain art de l’introspection.

Bruno Angelini (piano, électronique)

Claudia Solal (voix) / Benoit Delbecq (piano)

Paris, Studio de l’Ermitage, 8 octobre

C’est au répertoire de son “Alone Together” paru l’an dernier sur le label Illusions de Philippe Ghielmetti – et enregistré par Gérard de Haro – que le pianiste consacre ce qui sera le premier concert, plutôt qu’une simple première partie de la soirée. Bien loin de celui de la chanson devenue un standard, qui a contribué au succès de la comédie musicale Flying Colours en 1932, le titre résume non sans habileté le projet de Bruno Angelini de reprendre en solo un large répertoire unifié par la mise en avant et la dénonciation de la question raciale aux États-Unis. Il s’agit en fait moins de reprendre que de s’en prendre, au moyen de ses seuls dix doigts, à ces pièces très rarement entendues au piano bien qu’elles parsèment nos mémoires ou nos discothèques, qu’elles soient signées Billie Holiday (Strange Fruit), Max Roach (Tender Warriors), Gil Scott Heron (The Prisoner), Duke Ellington (Come Sunday), Charles Mingus (Meditations on Integration) ou encore, bien sûr, Nina Simone (Why ?). On conviendra qu’il s’agit là de plus ou d’autre chose qu’un « répertoire », d’ailleurs, et que le projet méritait que le pianiste, sans épanchement excessif mais avec « plaisir, émotion et gravité »,  s’adresse à son public (après trois pièces) pour lui proposer quelques clés de son approche et lui faire partager sa conscience de l’actualité sombre sinon inquiétante du propos qui l’a inspiré. Plutôt fidèle aux versions gravées, Bruno Angelini s’en est pourtant éloigné par un appui plus marqué sur le silence (manifestement nourri par la qualité d’écoute qu’il a reçue), et sur les effets que favorise la proximité scénique en termes de contrastes d’intensité, de registres, de modes de jeu, ou de dramatisation de la dissonance. Tour à tour pensif, fragile, attentif, puis pris par une tension croissante, pouvant se muer en colère bouillonnante (magnifique et tonitruante incarnation de son modèle dans les Meditations mingusiennes), le pianiste réussit souvent (Alabama m’a paru exemplaire dans la restitution pianistique du flux coltranien) même si pas toujours (Strange Fruit peut-il être restitué sans son poème ?) à restituer la quintessence des colères ou des souffrances enclos dans les originaux choisis. J’ai été peut-être moins convaincu par son usage ponctuel des ressources de l’électronique que par son travail de percussion sur et dans le piano. Mais nul doute que, jusqu’au Come Sunday final (l’un des sommets expressifs de la suite “Black, Brown and Beige), il a su, par sa présence et sans jamais surjouer, canaliser et transmettre un formidable condensé d’humanité.

Il y a quelque chose de l’évidence dans le duo que forment Claudia Solal et Benoit Delbecq, évidence peut-être dans leur façon commune, tranquille mais un peu déroutante, d’assumer leur excentricité. Excentricité ici au sens de l’éloignement d’un centre, ici d’une norme, plutôt qu’au sens celui d’une quelconque extravagance ! La première des normes qu’ils évacuent, c’est celle qui ferait du pianiste l’accompagnateur de la chanteuse. On peut certes entendre au premier plan la lecture chantée que propose Claudia Solal de ses propres textes : souple et mobile dans sa diction comme par ses déplacements sur scène ou le travail des regards, la vocaliste capte l’attention quand le pianiste semble physiquement s’effacer derrière le continuum sonore qu’il entretient. Mais à d’autres moments, les ambiguités du texte ou les mystères qui l‘entourent peuvent en faire comme un contrepoint poétique aux polyrythmies percussives qui s’installent parfois durablement ou aux nervures mélodiques aussi saccadées qu’imprévisibles du pianiste, qui maintiennent l’oreille en éveil.  Il est temps de le préciser, les duettistes présentent ici une partie du répertoire de leur dernier CD, “Honour Oxygen !”, paru cette année sur dStream, le label du collectif Bureau de Son et CHOC dans nos plus récentes colonnes sous la plume de Pascal Anquetil (n° 797). Claudia Solal est plus que jamais fidèle à son écriture de l’intime où se côtoient l’étrange, l’impalpable, et l’expression parfois prosaïque d’un quotidien vu avec le regard de l’enfance.  Un regard amusé sur ce qui est, en apparence indifférent, en tout cas en décalage bienfaisant avec les anxiétés qui environnent nos quotidiens. Des textes qui bruissent de toutes les sonorités de la langue, des langues (l’anglais et le français), voire qui les entrecroisent en leur offrant un supplément d’étrangeté et de relief … 

The opposite of love is a river black

A river named indifference

Qui sent l’huile de moteur froid

Des textes dont la musicalité interne, les détails parfois infimes de la vocalisation, mais aussi les scénarios et les choix du vocabulaire entrent en dialogue explicite ou en résonance sous-jacente avec la musique :

I have a few ideas,

Some would say set ideas,

About how to name things

About which texture those things are made of

Their taste, their smell, their radiance,

The way they sound…

This may not really matter to you, I admit, and yet,

These are such sensitive things that It’s worth paying attention to them

C’est à nous qu’il appartient, en fin de compte, de saisir les images et de tisser les liens qui s’offrent, de maintenir ou de relâcher notre attention pour la laisser flotter comme nous y invite la matière sonore comme poétique. Claudia Solal nous y aide par une diction particulièrement soignée et plusieurs temps de retrait au bénéfice du piano. À l’évidence et à la complémentarité de leur duo s’est ajoutée celle entre les deux concerts de la soirée – le fruit d’une programmation exigeante qu’il convient de saluer. Vincent Cotro