Coastline au Petit Duc aixois, une évocation lumineuse de Steve Lacy par le quartet de Matthieu Donarier - Jazz Magazine
Jazz live
Publié le 8 Fév 2026

Coastline au Petit Duc aixois, une évocation lumineuse de Steve Lacy par le quartet de Matthieu Donarier

Quel plaisir de retrouver la programmation éclectique de la salle aixoise du Petit Duc avec le Coastline du quartet de Matthieu Donarier qui donne à entendre et à voir une évocation réussie de la musique de Steve Lacy en ce vendredi 6 février. En quelque sorte Matthieu Donarier à la lumière de Steve Lacy.

Il me semble que depuis quelques mois, je bute constamment contre le fantôme de Steve Lacy. L’un de mes « chocs «  à Nevers en novembre dernier dans la petite salle de La Maison fut cet hommage délicat en duo, qui se proposait de revenir en une heure de musique sur l’oeuvre enregistrée de ce musicien, aussi exceptionnel que discret de l’histoire du jazz. Une façon élégante de le faire (re)découvrir dans quelques-unes de ses compositions choisies avec soin dans sa longue et riche discographie par le saxophoniste Jean Charles Richard sur une idée du guitariste Eric Löhrer.

Steve Lacy était à même de rendre l’évidence lumineuse de la musique de Monk pour lequel il avait plus que du goût. Sa trajectoire recoupe souvent celle de Monk qui l’engagea, éprouvant un intérêt grandissant, non pas tant pour la qualité de ses solos que pour la qualité de ses aigus au soprano, enrichissant ainsi la palette sonore et les textures de ses compositions. Je lisottais alors le livre-somme de Guillaume Tarche (Lenka Lente, 2021) Steve Lacy (unfinished) qui présente quelque ressemblance avec le travail monacal , obsessionnel de Jacques Ponzio sur Thelonius Monk.http://Thelonious Monk : le legs Lacy de Jacques Ponzio / Editions Lenka lente où l’on apprend que Lacy revint à Monk, lui donnant la parole entre 1982 et 2003 dans pas moins de 24 albums proposant des relectures de ses musiques.

Mais je m’égare car il ne sera pas vraiment question de Monk, de Leg-Lacy ici…avec Matthieu Donarier qui complète pourtant le portrait que je me fabrique. Encore que ce passage de Monk à Lacy puis à Jean-Charles Richard ou Matthieu Donarier ne soit pas négligeable. La transmission continue, les hasards de la programmation faisant parfois bien les choses, Xavier Prévost évoquait en novembre sur Jazz Magazine, le formidable travail de Benjamin Dousteyssier et Pierre-Antoine Badaroux qui sortaient des archives de Steve Lacy de véritables pépites. Car Steve Lacy, c’est une histoire accélérée de la musique de jazz, le chaînon indispensable entre le jazz des débuts dans le style Dixie et Monk, puis sans transition entre le bop et le free.

Et voilà qu’en fin d’année à Paris vous avez pu lire les deux brillants compte-rendus croisés de Franck Bergerot et Xavier Prévost sur le Coastline du quartet de Matthieu Donarier (concert au Sunside le 9 décembre ) en hommage à Steve Lacy. Or Coastline revient ce vendredi dans ma salle aixoise préférée, Le Petit Duc, ce qui me donne l’opportunité d’en rendre compte à mon tour et surtout d’y voir un peu plus clair dans mon ressenti. Car avec cette évocation juste et sensible, très personnelle du quartet de Matthieu Donarier qui ne reprend qu’un seul de ses titres « Coastline » en toute fin de concert, je complète le puzzle Lacy avec une autre façon d’aborder sa musique. Ce ne sont pas des relectures « classiques » en quartet classiquement jazz mais Lacy traverse assurément les compositions de Donarier, revenant le hanter sur la pointe des pieds, se posant sur son épaule.

Le Quart d’heure aixois en fin de programme est le rituel du Petit Duc qui donne la parole aux musiciens, au public en salle et aux internautes, puisque le Petit Duc est aussi une web tv en direct dont la réalisation du magicien EricHadzinitikas fournit aux musiciens un document promotionnel précieux, unique puisque le concert disparaît des écrans. Et de la mémoire du net. Merci à Myriam Daups (chargée de production et de communication, programmatrice avec Gérard Dahan) d’essayer d’« accoucher » en fin de concert des musiciens. Matthieu Donarier avoue en effet qu’il ne cherche pas à décrire cette musique qui parle autrement. Mais ce que dit cette musique est complexe à saisir, l’angularité du soprano n’est pas toujours aimable mais l’émotion, voire la perplexité (dixit un internaute) qu’elle peut provoquer sont palpables. Et l’on ne dispose pas toujours des clés qui permettent d’entrer dans l’intimité d’échanges brillants, épurés, jamais simplistes.

Heureusement Matthieu Donarier se décide à parler et revient sur l’influence prédominante de Steve Lacy sur sa formation. Contrairement à ceux qui ont suivi son enseignement, joué avec lui, Donarier a peu rencontré ce musicien « poétique et articulé », « distant et chaleureux à la fois » qui lui conseilla de trouver sa voie dans son « bouquin ». Lacy appliquait la formule monkienne « Leave them wanting more ». Et ce soir avec ce quartet tout neuf, le principe est mis en pratique une fois encore. Le quartet ôte des titres par rapport à l’album, nous laissant sur notre faim avec cette astuce suprême, nous donner à entendre leur version, groovy-batteur et sax en osmose, du « Coastline» de Lacy, prévu pour deux sax soprano, une contrebasse et un cello, que l’on peut aussi entendre en 1975 en solo, qu’il rejoua plus tard en sextet avec Steve Potts, le grand complice de Lacy à Paris, et le regretté Jean-Jacques Avenel, le contrebassiste fraternel de Sophia Domancich et Simon Goubert. La boucle se referme quand on apprend que Stéphane Kerecki faisant musique ensemble avec Matthieu depuis vingt-cinq ans est aussi l’instigateur du quartet, le trait d’union entre le saxophoniste, la pianiste et le batteur.

Lacy « passe sans peser, léger », revenant hanter l’imaginaire de Matthieu Donarier. Son Coastline avec ses compagnons de jeu suit le fil conducteur de la ligne de rivage, un littoral rugueux souvent, parfois sablonneux, cette frange littorale d’où l’on contemple l’océan, terre frontière qui se transforme constamment. Ainsi Donarier n’a pas choisi au hasard cette composition de Lacy, tout s’éclaire ( certains titres « Ebb Tide », le mystérieux « Peebles » ( for pebbles?) avec des traits japonisants, esquissés plus que révélés, le soprano ne se transformant pas en shakuhachi, la flûte japonaise que Lacy avait travaillé avec l’un des maîtres Watazumido So.

En fin de concert Matthieu Donarier explique encore l’origine de« The Hidden Ones », composition imaginée en lisant la formidable B.D d’Art Spiegelman Maus, retraçant la traque des juifs pendant la guerre comme une tragique poursuite du chat envers la souris. Le piano sonne plus franchement, abrupt, dissonant, certaines cellules répétées en une tournerie organique. Le soprano reprend ce fredon lancinant, inquiétant pour laisser enfin éclater un passage free, un solo de batterie vigoureux, ardent dans cette chasse à l’homme ! Steve Lacy né à New York avait des ascendances juives.

Matthieu Donarier, sideman et leader exigeant et curieux, explore souvent des formes volontiers ouvertes dans ses compositions : n’annonçait il pas déjà la couleur dès ce Live form chez Yolk dès 2009 ? Avec ce quartet le jeu des alliages, des alliances à deux ou trois, tourne dans un équilibre qui semble immédiat. Grande liberté est laissée au silence dans les espaces ouverts par le saxophoniste, où tous s’engagent avec justesse dans la suite cohérente des compositions. En cela ils suivent la logique poétique de l’ensemble, « poème sans mots » la mélodie s’effaçant souvent sauf dans certains titres « Is That You ? » où le son ténu et tenu du soprano répondrait à cette interrogation. Que dire d’un batteur aux nuances subtiles, sablonneux aux balais, souple ou plus minéral aux baguettes et mailloches, d’une pianiste mesurée qui suit son flux, se joue des intervalles, agit en subtils décalages ? La contrebasse, pilier du groupe est le mât auquel s’accroche volontiers le soprano, toux deux « bois », ces Woods ( titre d’un autre album de Donarier). Dès son ostinato initial, le contrebassiste souvent souriant, impulse une pulsation sereine, la souplesse des lignes trace une route en Lacyland où Matthieu Donarier nous promet l’imprévisible avec un souffle inexplicable, un petit air « frisquet »qui vous saisit. On prolongerait bien le voyage car avec certains musiciens, on n’en a jamais fini, remontant à la source pour un travail sans achèvement.

Sophie Chambon