Jazz live
Publié le 25 Mai 2017

Cubano be Cubano bop (2) : les échos africains de Trinidad

Après La Havane et un détour par Viñales, petite ville écrin touristique puis Pinar del Río, cité des tabacos, les cigares icônes de Cuba, deux lieux non marqués par la musique, il faut faire étape plus au sud à Trinidad. La nuit venue, les ruelles pavées y laissent passer des échos venus tout droit d’Afrique.

Trinidad

Une des plus belles cités de Cuba. Le décor chamarré typique d’une vieille vile coloniale semblable aux formes et couleurs qui marquent Salvador de Bahia au Brésil ou Cartagena de las Indias en Colombie. Entre ombre et soleil apaisé, dans l’après midi finissante les pierres des murs, les peintures pastels, les pavés des rues autour de la sublime Plaza Mayor donnent un bonheur des yeux. De quoi oublier les ruines désolantes de la périphérie de la Habana Vieja à La Havane ou le pourtour très crade du port de Santiago. Et malgré son surnom de « Belle Endormie « Trinidad recèle maints lieux de musique qui, la nuit venue, transforment son quartier haut perché en piste de danse dans la rue comme dans les cafés. La musique cubaine y vit dans un mouvement perpétuel intérieur extérieur

Casa de la Musica

La bien nommée. Vaste terrasse quasi adossée à la Cathédrale, avec gradins attenants pour ne rien rater du spectacle quotidien. Sans doute l’un des volumes de mojitos les plus élevé servis au mètre carré dans l’île ! Touristes et cubains mélangés s’y retrouvent pour déguster live accents rythmiques locaux autant qu’empreintes mélodiques pur jus de canne. De 10h du soir à deux heures de matin les orchestres se succèdent dans des sets d’une heure.

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Le Grupo de las Cuevas ouvre le bal ce soir. Rumba, mambo, cha-cha au programme. Le sexteto classique dans cette formule est basé sur un trio de percussions (on note l’aspect des timbales- ces deux petites caisses métal à la sonorité caractéristique sous les baguettes- plutôt usées par rapport aux LP ( Latin Percussion) rutilantes des orchestres de salseros débarquant l’été venu à Jazz à Vienne, San Sebastian ou au Tempo Latino de Vic Fezensac) Détail qui n’empêche pas un rendu rythmique solide, évidemment. Ceci posé l’ensemble manque un peu d’originalité, d’une patte singulière dans l’expression. Ce qui n’empêche nullement les musiciens qui jouent le jeu à fond de faire danser les touristes avec l’aide des jineteros, spécialistes avisés du cru dans chaque ville pour choisir dames ou demoiselles à faire balancer, tournoyer forts d’une maîtrise totale dans l’art des pas et cadences rumberas adéquates. De quoi faire fructifier par là même les cours de salsa proposés un peu partout. Un second orchestre enchaîne et surprise le chanteur laisse son guiro pour prendre un ténor le temps d‘un chorus…peu audible. En cause toujours cette malédiction de sono défaillante dans l’île. Comme l’avouait entre humour noir et fatalisme le pianiste Harold Lopez-Nussa quelques jours auparavant  « Le son, pas notre musique fétiche mais la sonorisation n’est pas notre fort ici à Cuba ! » Vient le tour du Grupo Leyenda Foro, percussions (trois congas, autant de bongos) et voix en tout et pour tout. Du basique histoire de produire le son traditionnel et ses déclinaisons de formules type guaguanco (prononcer ouaouanco) yambu, columbia soit les trois genres de musique afro-cubaine originelle. Monte alors comme une petite magie de chants en langue yoruba, avec récit, échange de formules lancées puis réponses du choeur. Le tout flottant en suspension sur les rythmes de tambours complexes, évolutifs (métrique, tempo, intensité) en fonction de l’entrée sur scène de danseurs ou danseuses vêtus de couleurs éclatantes sensées exprimer les rites des différents divinités du Panthéon mi-chrétien mi-tribal africain des Santerias. Spectacle total, prenant aux tripes,  pour un senti ou ressenti garanti.

Casa de la Trova

L’’autre point chaud musical de la ville du sud. Question surface, quelque chose comme le …New Morning. Mais avec le ballet permanent de quatre ou cinq serveurs. Dix heures et demie: Son Caribe produit les rythmes endiablés habituels. Les client(e)s se lèvent pour danser. À la table voisine un groupe retentit d’éclats de voix. A l’accent, aux intonations de l’un d’entre eux rondouillard façon Maradona, (plus que) enjoué  tel un commentateur radio excité des matchs de l’Albiceleste (équipe d’Argentine de foot) on sent que le cocktail bière plus  rhum fait son effet. Ambiance très chaude donc, accompagnant le mouvement cadencé des couples qui vont et viennent de la piste de danse improvisée, entre comptoir de bar sans fin, tables et scène sans surélévement. Assis à une même table quatre ou cinq  jineteros, cavaliers de l’occasion reine, vont directement démarcher auprès des jeunes femmes attablées tout autour. L’entrée de quatre jeunes américaines ne manque pas de susciter chez eux un échange immédiat de regards et mimiques complices, intéressées. Autre entrée qui passe plus inaperçue sauf de la part des musiciens en action, celle du bassiste, percussionniste de l’un des orchestres, Las Cuevas,  exerçant la veille a la Casa de la Musica. Bonne occasion de parler avec Graciel du métier de musicien, aujourd’hui à Cuba: « Je joue indifféremment de la contrebasse ou de la basse électrique, de la guitare, des percussions, je fais des voix. La polyvalence est un atout pour travaillé à Cuba.  Je gagne 25 à 30 CUC (monnaie convertible pour les étrangers équivalent à l’€uro) par mois en jouant au sein de différents orchestres de la ville. J’ai la chance de me produire ainsi à la Casa de la Musica, un lieu connu et reconnu assurant un boulot régulier. Mais j’essaie de compléter cet acquis en jouant également dans des restos le reste de la journée. Et de donner des cours dans les écoles et collèges. Les étrangers ne s’en rendent pas compte, mais dur, dur d’être musicien à Cuba. Pour cette raison nous nous débrouillons tous peur enregistrer des CD avec les différents orchestres. Chaque soir nous les proposons à la vente en passant dans le public pour recueillir les pourboires… » Graciel avoue cependant une autre passion: le jazz « J’en écoute beaucoup, je le pratique un peu. Pour cette raison La Journée Internationale du jazz qui s’est déroulée pour la première fois à Cuba représente pour nous, musiciens branchés sur cette musique, une vraie reconnaissance de notre savoir faire, de notre envie » Et lorsque je lui demande avec qui il fait dans le jazz, il me désigne du doigt aussitôt le clavier de Son Caribe quasi caché derrière chanteur et contrebassiste, à peine audible sur son vieux modèle de piano électrique « Tu as là sous tes yeux le meilleur pianiste de jazz de toute la province sud de Cuba. Il s’appelle Ernesto Jorge, mais tout le monde ici le connaît sous le nom de Pablito »

Le blues de Pablito

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Le set terminé, Pablito m’invite à le suivre dehors, sur le trottoir, où la nuit est plus fraiche, le temps de boire une bière qu’il a payée lui même avant de consommer « Ici comme partout à Cuba, tu joues dans un établissement…qui ne te paye rien. Seule la « quête » en fin de set nous rapporte  un peu d’argent » Son histoire, son parcours paraît au fond assez représentatif de celui  habituel des musiciens cubains: « J’ai appris la musique, le solfège en particulier, gamin, à l’école. Puis, ado, j’ai laissé tomber. Je préférai le dessin, la peinture. Je me suis inscrit pour suivre des cours d’art graphique. A quinze seize ans j’ai été attiré par le reggaeton, ce mix de reggae, rap et musique latine très populaire que les jeunes cubains ont rebaptisé Cubaton. J’ai alors commencé à chanter dans un groupe.  J’ai ainsi rencontré un pianiste. Il était branché jazz. Il m’a montré des plans. C’était un rêve pour moi, j’ai tout de suite adoré cette musique. Je me suis mis à bosser le piano seul. Le copain pianiste me faisait écouter des trucs, me donnait des conseils également. Je me suis procuré des enregistrements d’Herbe Hancock, Chick Corea et Chucho Valdes, bien sur,  ma référence, toujours mon naître question piano. Je suis entré de cette façon dans le métier, ici à Trinidad » A postériori il ne regrette pas son break dans l’apprentissage musical « Les écoles de musique, l’Académie comme on dit ici, te donnent la base, la lecture, l’harmonie, une technique sur l’instrument, un cadre également celui des musiques traditionnelles cubaines très riches par ailleurs. Pourtant  à Cuba l’inspiration, le profil de ta personnalité de musicien viennent de la rue. Les idées, les airs, les couleurs de ta musique, c’est là qu’elles se trouvent,. Les rencontres, les confrontations, la nécessiter d’oser, de faire c’est là que ça se passe » Aujourd’hui le quotidien d’ Ernesto Jorge passe par le son, la rumba, les boleros langoureux répétés chaque jour dans les clubs ou cafés de la « ville endormie » réveillée chaque nuit pour faire danser voire étourdir les touristes et leurs conseillers pour quelques bières, étreintes ou CUC, les fameux jineteros. Pourtant l’envie pour ne pas dire le rêve de Pablito vit toujours dans l’essence du jazz « J’ai monté un quartet  avec un sax et une chanteuse. On joue des standards de la musique cubaine mais des thèmes persos également. J’adore improviser à partir du croisement de ces différents éléments. Problème: les lieux, les occasions manquent pour cela » Un silence, un regard perdu dans la nuit douce Le temps est venu d’une confidence, fruit d’une certaine lassitude sinon de résignation. Petit coup de blues affleurant chez Pablito « Souvent, le musicien cubain est triste. Comment progresser, comment se motiver pour percer dans nos conditions de vie actuelle? Un copain m’a dit l’autre jour: un mois j’assure la bouffe, le suivant je pense à m’acheter des fringues…Comment trouver le bon instrument, travailler la sonorité qui va bien sur le clavier ? Je n’ai pas eu l’occasion de jouer sur un piano acoustique correct ici à Trinidad depuis près de trois ans… »

Trinidad, une heure du mat. Pablito place son clavier dans la housse plastique. Tout à l’heure à onze heures il a rendez vous avec son groupe dans un resto à l’heure du premier mojito pour les visiteurs du matin. La Plaza Mayior inondée de son habituel flux de passants retentit encore d’échos sonores jaillis des cafés environnants tout au haut du magnifique vieux quartier chargé d’histoire depuis les plantations de canne à sucre et leurs lots d’esclaves importés . Une ville goûteuse dans lequel le Routard conseille « de savoir se perdre au long des ruelles au soleil couchant pour goûter à la vraie vie de ses habitants » Le jazz mode Pablito, en revanche, encore faut-il vouloir le dénicher.

(A suivre)

Robert Latxague

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Après La Havane et un détour par Viñales, petite ville écrin touristique puis Pinar del Río, cité des tabacos, les cigares icônes de Cuba, deux lieux non marqués par la musique, il faut faire étape plus au sud à Trinidad. La nuit venue, les ruelles pavées y laissent passer des échos venus tout droit d’Afrique.

Trinidad

Une des plus belles cités de Cuba. Le décor chamarré typique d’une vieille vile coloniale semblable aux formes et couleurs qui marquent Salvador de Bahia au Brésil ou Cartagena de las Indias en Colombie. Entre ombre et soleil apaisé, dans l’après midi finissante les pierres des murs, les peintures pastels, les pavés des rues autour de la sublime Plaza Mayor donnent un bonheur des yeux. De quoi oublier les ruines désolantes de la périphérie de la Habana Vieja à La Havane ou le pourtour très crade du port de Santiago. Et malgré son surnom de « Belle Endormie « Trinidad recèle maints lieux de musique qui, la nuit venue, transforment son quartier haut perché en piste de danse dans la rue comme dans les cafés. La musique cubaine y vit dans un mouvement perpétuel intérieur extérieur

Casa de la Musica

La bien nommée. Vaste terrasse quasi adossée à la Cathédrale, avec gradins attenants pour ne rien rater du spectacle quotidien. Sans doute l’un des volumes de mojitos les plus élevé servis au mètre carré dans l’île ! Touristes et cubains mélangés s’y retrouvent pour déguster live accents rythmiques locaux autant qu’empreintes mélodiques pur jus de canne. De 10h du soir à deux heures de matin les orchestres se succèdent dans des sets d’une heure.

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Le Grupo de las Cuevas ouvre le bal ce soir. Rumba, mambo, cha-cha au programme. Le sexteto classique dans cette formule est basé sur un trio de percussions (on note l’aspect des timbales- ces deux petites caisses métal à la sonorité caractéristique sous les baguettes- plutôt usées par rapport aux LP ( Latin Percussion) rutilantes des orchestres de salseros débarquant l’été venu à Jazz à Vienne, San Sebastian ou au Tempo Latino de Vic Fezensac) Détail qui n’empêche pas un rendu rythmique solide, évidemment. Ceci posé l’ensemble manque un peu d’originalité, d’une patte singulière dans l’expression. Ce qui n’empêche nullement les musiciens qui jouent le jeu à fond de faire danser les touristes avec l’aide des jineteros, spécialistes avisés du cru dans chaque ville pour choisir dames ou demoiselles à faire balancer, tournoyer forts d’une maîtrise totale dans l’art des pas et cadences rumberas adéquates. De quoi faire fructifier par là même les cours de salsa proposés un peu partout. Un second orchestre enchaîne et surprise le chanteur laisse son guiro pour prendre un ténor le temps d‘un chorus…peu audible. En cause toujours cette malédiction de sono défaillante dans l’île. Comme l’avouait entre humour noir et fatalisme le pianiste Harold Lopez-Nussa quelques jours auparavant  « Le son, pas notre musique fétiche mais la sonorisation n’est pas notre fort ici à Cuba ! » Vient le tour du Grupo Leyenda Foro, percussions (trois congas, autant de bongos) et voix en tout et pour tout. Du basique histoire de produire le son traditionnel et ses déclinaisons de formules type guaguanco (prononcer ouaouanco) yambu, columbia soit les trois genres de musique afro-cubaine originelle. Monte alors comme une petite magie de chants en langue yoruba, avec récit, échange de formules lancées puis réponses du choeur. Le tout flottant en suspension sur les rythmes de tambours complexes, évolutifs (métrique, tempo, intensité) en fonction de l’entrée sur scène de danseurs ou danseuses vêtus de couleurs éclatantes sensées exprimer les rites des différents divinités du Panthéon mi-chrétien mi-tribal africain des Santerias. Spectacle total, prenant aux tripes,  pour un senti ou ressenti garanti.

Casa de la Trova

L’’autre point chaud musical de la ville du sud. Question surface, quelque chose comme le …New Morning. Mais avec le ballet permanent de quatre ou cinq serveurs. Dix heures et demie: Son Caribe produit les rythmes endiablés habituels. Les client(e)s se lèvent pour danser. À la table voisine un groupe retentit d’éclats de voix. A l’accent, aux intonations de l’un d’entre eux rondouillard façon Maradona, (plus que) enjoué  tel un commentateur radio excité des matchs de l’Albiceleste (équipe d’Argentine de foot) on sent que le cocktail bière plus  rhum fait son effet. Ambiance très chaude donc, accompagnant le mouvement cadencé des couples qui vont et viennent de la piste de danse improvisée, entre comptoir de bar sans fin, tables et scène sans surélévement. Assis à une même table quatre ou cinq  jineteros, cavaliers de l’occasion reine, vont directement démarcher auprès des jeunes femmes attablées tout autour. L’entrée de quatre jeunes américaines ne manque pas de susciter chez eux un échange immédiat de regards et mimiques complices, intéressées. Autre entrée qui passe plus inaperçue sauf de la part des musiciens en action, celle du bassiste, percussionniste de l’un des orchestres, Las Cuevas,  exerçant la veille a la Casa de la Musica. Bonne occasion de parler avec Graciel du métier de musicien, aujourd’hui à Cuba: « Je joue indifféremment de la contrebasse ou de la basse électrique, de la guitare, des percussions, je fais des voix. La polyvalence est un atout pour travaillé à Cuba.  Je gagne 25 à 30 CUC (monnaie convertible pour les étrangers équivalent à l’€uro) par mois en jouant au sein de différents orchestres de la ville. J’ai la chance de me produire ainsi à la Casa de la Musica, un lieu connu et reconnu assurant un boulot régulier. Mais j’essaie de compléter cet acquis en jouant également dans des restos le reste de la journée. Et de donner des cours dans les écoles et collèges. Les étrangers ne s’en rendent pas compte, mais dur, dur d’être musicien à Cuba. Pour cette raison nous nous débrouillons tous peur enregistrer des CD avec les différents orchestres. Chaque soir nous les proposons à la vente en passant dans le public pour recueillir les pourboires… » Graciel avoue cependant une autre passion: le jazz « J’en écoute beaucoup, je le pratique un peu. Pour cette raison La Journée Internationale du jazz qui s’est déroulée pour la première fois à Cuba représente pour nous, musiciens branchés sur cette musique, une vraie reconnaissance de notre savoir faire, de notre envie » Et lorsque je lui demande avec qui il fait dans le jazz, il me désigne du doigt aussitôt le clavier de Son Caribe quasi caché derrière chanteur et contrebassiste, à peine audible sur son vieux modèle de piano électrique « Tu as là sous tes yeux le meilleur pianiste de jazz de toute la province sud de Cuba. Il s’appelle Ernesto Jorge, mais tout le monde ici le connaît sous le nom de Pablito »

Le blues de Pablito

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Le set terminé, Pablito m’invite à le suivre dehors, sur le trottoir, où la nuit est plus fraiche, le temps de boire une bière qu’il a payée lui même avant de consommer « Ici comme partout à Cuba, tu joues dans un établissement…qui ne te paye rien. Seule la « quête » en fin de set nous rapporte  un peu d’argent » Son histoire, son parcours paraît au fond assez représentatif de celui  habituel des musiciens cubains: « J’ai appris la musique, le solfège en particulier, gamin, à l’école. Puis, ado, j’ai laissé tomber. Je préférai le dessin, la peinture. Je me suis inscrit pour suivre des cours d’art graphique. A quinze seize ans j’ai été attiré par le reggaeton, ce mix de reggae, rap et musique latine très populaire que les jeunes cubains ont rebaptisé Cubaton. J’ai alors commencé à chanter dans un groupe.  J’ai ainsi rencontré un pianiste. Il était branché jazz. Il m’a montré des plans. C’était un rêve pour moi, j’ai tout de suite adoré cette musique. Je me suis mis à bosser le piano seul. Le copain pianiste me faisait écouter des trucs, me donnait des conseils également. Je me suis procuré des enregistrements d’Herbe Hancock, Chick Corea et Chucho Valdes, bien sur,  ma référence, toujours mon naître question piano. Je suis entré de cette façon dans le métier, ici à Trinidad » A postériori il ne regrette pas son break dans l’apprentissage musical « Les écoles de musique, l’Académie comme on dit ici, te donnent la base, la lecture, l’harmonie, une technique sur l’instrument, un cadre également celui des musiques traditionnelles cubaines très riches par ailleurs. Pourtant  à Cuba l’inspiration, le profil de ta personnalité de musicien viennent de la rue. Les idées, les airs, les couleurs de ta musique, c’est là qu’elles se trouvent,. Les rencontres, les confrontations, la nécessiter d’oser, de faire c’est là que ça se passe » Aujourd’hui le quotidien d’ Ernesto Jorge passe par le son, la rumba, les boleros langoureux répétés chaque jour dans les clubs ou cafés de la « ville endormie » réveillée chaque nuit pour faire danser voire étourdir les touristes et leurs conseillers pour quelques bières, étreintes ou CUC, les fameux jineteros. Pourtant l’envie pour ne pas dire le rêve de Pablito vit toujours dans l’essence du jazz « J’ai monté un quartet  avec un sax et une chanteuse. On joue des standards de la musique cubaine mais des thèmes persos également. J’adore improviser à partir du croisement de ces différents éléments. Problème: les lieux, les occasions manquent pour cela » Un silence, un regard perdu dans la nuit douce Le temps est venu d’une confidence, fruit d’une certaine lassitude sinon de résignation. Petit coup de blues affleurant chez Pablito « Souvent, le musicien cubain est triste. Comment progresser, comment se motiver pour percer dans nos conditions de vie actuelle? Un copain m’a dit l’autre jour: un mois j’assure la bouffe, le suivant je pense à m’acheter des fringues…Comment trouver le bon instrument, travailler la sonorité qui va bien sur le clavier ? Je n’ai pas eu l’occasion de jouer sur un piano acoustique correct ici à Trinidad depuis près de trois ans… »

Trinidad, une heure du mat. Pablito place son clavier dans la housse plastique. Tout à l’heure à onze heures il a rendez vous avec son groupe dans un resto à l’heure du premier mojito pour les visiteurs du matin. La Plaza Mayior inondée de son habituel flux de passants retentit encore d’échos sonores jaillis des cafés environnants tout au haut du magnifique vieux quartier chargé d’histoire depuis les plantations de canne à sucre et leurs lots d’esclaves importés . Une ville goûteuse dans lequel le Routard conseille « de savoir se perdre au long des ruelles au soleil couchant pour goûter à la vraie vie de ses habitants » Le jazz mode Pablito, en revanche, encore faut-il vouloir le dénicher.

(A suivre)

Robert Latxague

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Après La Havane et un détour par Viñales, petite ville écrin touristique puis Pinar del Río, cité des tabacos, les cigares icônes de Cuba, deux lieux non marqués par la musique, il faut faire étape plus au sud à Trinidad. La nuit venue, les ruelles pavées y laissent passer des échos venus tout droit d’Afrique.

Trinidad

Une des plus belles cités de Cuba. Le décor chamarré typique d’une vieille vile coloniale semblable aux formes et couleurs qui marquent Salvador de Bahia au Brésil ou Cartagena de las Indias en Colombie. Entre ombre et soleil apaisé, dans l’après midi finissante les pierres des murs, les peintures pastels, les pavés des rues autour de la sublime Plaza Mayor donnent un bonheur des yeux. De quoi oublier les ruines désolantes de la périphérie de la Habana Vieja à La Havane ou le pourtour très crade du port de Santiago. Et malgré son surnom de « Belle Endormie « Trinidad recèle maints lieux de musique qui, la nuit venue, transforment son quartier haut perché en piste de danse dans la rue comme dans les cafés. La musique cubaine y vit dans un mouvement perpétuel intérieur extérieur

Casa de la Musica

La bien nommée. Vaste terrasse quasi adossée à la Cathédrale, avec gradins attenants pour ne rien rater du spectacle quotidien. Sans doute l’un des volumes de mojitos les plus élevé servis au mètre carré dans l’île ! Touristes et cubains mélangés s’y retrouvent pour déguster live accents rythmiques locaux autant qu’empreintes mélodiques pur jus de canne. De 10h du soir à deux heures de matin les orchestres se succèdent dans des sets d’une heure.

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Le Grupo de las Cuevas ouvre le bal ce soir. Rumba, mambo, cha-cha au programme. Le sexteto classique dans cette formule est basé sur un trio de percussions (on note l’aspect des timbales- ces deux petites caisses métal à la sonorité caractéristique sous les baguettes- plutôt usées par rapport aux LP ( Latin Percussion) rutilantes des orchestres de salseros débarquant l’été venu à Jazz à Vienne, San Sebastian ou au Tempo Latino de Vic Fezensac) Détail qui n’empêche pas un rendu rythmique solide, évidemment. Ceci posé l’ensemble manque un peu d’originalité, d’une patte singulière dans l’expression. Ce qui n’empêche nullement les musiciens qui jouent le jeu à fond de faire danser les touristes avec l’aide des jineteros, spécialistes avisés du cru dans chaque ville pour choisir dames ou demoiselles à faire balancer, tournoyer forts d’une maîtrise totale dans l’art des pas et cadences rumberas adéquates. De quoi faire fructifier par là même les cours de salsa proposés un peu partout. Un second orchestre enchaîne et surprise le chanteur laisse son guiro pour prendre un ténor le temps d‘un chorus…peu audible. En cause toujours cette malédiction de sono défaillante dans l’île. Comme l’avouait entre humour noir et fatalisme le pianiste Harold Lopez-Nussa quelques jours auparavant  « Le son, pas notre musique fétiche mais la sonorisation n’est pas notre fort ici à Cuba ! » Vient le tour du Grupo Leyenda Foro, percussions (trois congas, autant de bongos) et voix en tout et pour tout. Du basique histoire de produire le son traditionnel et ses déclinaisons de formules type guaguanco (prononcer ouaouanco) yambu, columbia soit les trois genres de musique afro-cubaine originelle. Monte alors comme une petite magie de chants en langue yoruba, avec récit, échange de formules lancées puis réponses du choeur. Le tout flottant en suspension sur les rythmes de tambours complexes, évolutifs (métrique, tempo, intensité) en fonction de l’entrée sur scène de danseurs ou danseuses vêtus de couleurs éclatantes sensées exprimer les rites des différents divinités du Panthéon mi-chrétien mi-tribal africain des Santerias. Spectacle total, prenant aux tripes,  pour un senti ou ressenti garanti.

Casa de la Trova

L’’autre point chaud musical de la ville du sud. Question surface, quelque chose comme le …New Morning. Mais avec le ballet permanent de quatre ou cinq serveurs. Dix heures et demie: Son Caribe produit les rythmes endiablés habituels. Les client(e)s se lèvent pour danser. À la table voisine un groupe retentit d’éclats de voix. A l’accent, aux intonations de l’un d’entre eux rondouillard façon Maradona, (plus que) enjoué  tel un commentateur radio excité des matchs de l’Albiceleste (équipe d’Argentine de foot) on sent que le cocktail bière plus  rhum fait son effet. Ambiance très chaude donc, accompagnant le mouvement cadencé des couples qui vont et viennent de la piste de danse improvisée, entre comptoir de bar sans fin, tables et scène sans surélévement. Assis à une même table quatre ou cinq  jineteros, cavaliers de l’occasion reine, vont directement démarcher auprès des jeunes femmes attablées tout autour. L’entrée de quatre jeunes américaines ne manque pas de susciter chez eux un échange immédiat de regards et mimiques complices, intéressées. Autre entrée qui passe plus inaperçue sauf de la part des musiciens en action, celle du bassiste, percussionniste de l’un des orchestres, Las Cuevas,  exerçant la veille a la Casa de la Musica. Bonne occasion de parler avec Graciel du métier de musicien, aujourd’hui à Cuba: « Je joue indifféremment de la contrebasse ou de la basse électrique, de la guitare, des percussions, je fais des voix. La polyvalence est un atout pour travaillé à Cuba.  Je gagne 25 à 30 CUC (monnaie convertible pour les étrangers équivalent à l’€uro) par mois en jouant au sein de différents orchestres de la ville. J’ai la chance de me produire ainsi à la Casa de la Musica, un lieu connu et reconnu assurant un boulot régulier. Mais j’essaie de compléter cet acquis en jouant également dans des restos le reste de la journée. Et de donner des cours dans les écoles et collèges. Les étrangers ne s’en rendent pas compte, mais dur, dur d’être musicien à Cuba. Pour cette raison nous nous débrouillons tous peur enregistrer des CD avec les différents orchestres. Chaque soir nous les proposons à la vente en passant dans le public pour recueillir les pourboires… » Graciel avoue cependant une autre passion: le jazz « J’en écoute beaucoup, je le pratique un peu. Pour cette raison La Journée Internationale du jazz qui s’est déroulée pour la première fois à Cuba représente pour nous, musiciens branchés sur cette musique, une vraie reconnaissance de notre savoir faire, de notre envie » Et lorsque je lui demande avec qui il fait dans le jazz, il me désigne du doigt aussitôt le clavier de Son Caribe quasi caché derrière chanteur et contrebassiste, à peine audible sur son vieux modèle de piano électrique « Tu as là sous tes yeux le meilleur pianiste de jazz de toute la province sud de Cuba. Il s’appelle Ernesto Jorge, mais tout le monde ici le connaît sous le nom de Pablito »

Le blues de Pablito

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Le set terminé, Pablito m’invite à le suivre dehors, sur le trottoir, où la nuit est plus fraiche, le temps de boire une bière qu’il a payée lui même avant de consommer « Ici comme partout à Cuba, tu joues dans un établissement…qui ne te paye rien. Seule la « quête » en fin de set nous rapporte  un peu d’argent » Son histoire, son parcours paraît au fond assez représentatif de celui  habituel des musiciens cubains: « J’ai appris la musique, le solfège en particulier, gamin, à l’école. Puis, ado, j’ai laissé tomber. Je préférai le dessin, la peinture. Je me suis inscrit pour suivre des cours d’art graphique. A quinze seize ans j’ai été attiré par le reggaeton, ce mix de reggae, rap et musique latine très populaire que les jeunes cubains ont rebaptisé Cubaton. J’ai alors commencé à chanter dans un groupe.  J’ai ainsi rencontré un pianiste. Il était branché jazz. Il m’a montré des plans. C’était un rêve pour moi, j’ai tout de suite adoré cette musique. Je me suis mis à bosser le piano seul. Le copain pianiste me faisait écouter des trucs, me donnait des conseils également. Je me suis procuré des enregistrements d’Herbe Hancock, Chick Corea et Chucho Valdes, bien sur,  ma référence, toujours mon naître question piano. Je suis entré de cette façon dans le métier, ici à Trinidad » A postériori il ne regrette pas son break dans l’apprentissage musical « Les écoles de musique, l’Académie comme on dit ici, te donnent la base, la lecture, l’harmonie, une technique sur l’instrument, un cadre également celui des musiques traditionnelles cubaines très riches par ailleurs. Pourtant  à Cuba l’inspiration, le profil de ta personnalité de musicien viennent de la rue. Les idées, les airs, les couleurs de ta musique, c’est là qu’elles se trouvent,. Les rencontres, les confrontations, la nécessiter d’oser, de faire c’est là que ça se passe » Aujourd’hui le quotidien d’ Ernesto Jorge passe par le son, la rumba, les boleros langoureux répétés chaque jour dans les clubs ou cafés de la « ville endormie » réveillée chaque nuit pour faire danser voire étourdir les touristes et leurs conseillers pour quelques bières, étreintes ou CUC, les fameux jineteros. Pourtant l’envie pour ne pas dire le rêve de Pablito vit toujours dans l’essence du jazz « J’ai monté un quartet  avec un sax et une chanteuse. On joue des standards de la musique cubaine mais des thèmes persos également. J’adore improviser à partir du croisement de ces différents éléments. Problème: les lieux, les occasions manquent pour cela » Un silence, un regard perdu dans la nuit douce Le temps est venu d’une confidence, fruit d’une certaine lassitude sinon de résignation. Petit coup de blues affleurant chez Pablito « Souvent, le musicien cubain est triste. Comment progresser, comment se motiver pour percer dans nos conditions de vie actuelle? Un copain m’a dit l’autre jour: un mois j’assure la bouffe, le suivant je pense à m’acheter des fringues…Comment trouver le bon instrument, travailler la sonorité qui va bien sur le clavier ? Je n’ai pas eu l’occasion de jouer sur un piano acoustique correct ici à Trinidad depuis près de trois ans… »

Trinidad, une heure du mat. Pablito place son clavier dans la housse plastique. Tout à l’heure à onze heures il a rendez vous avec son groupe dans un resto à l’heure du premier mojito pour les visiteurs du matin. La Plaza Mayior inondée de son habituel flux de passants retentit encore d’échos sonores jaillis des cafés environnants tout au haut du magnifique vieux quartier chargé d’histoire depuis les plantations de canne à sucre et leurs lots d’esclaves importés . Une ville goûteuse dans lequel le Routard conseille « de savoir se perdre au long des ruelles au soleil couchant pour goûter à la vraie vie de ses habitants » Le jazz mode Pablito, en revanche, encore faut-il vouloir le dénicher.

(A suivre)

Robert Latxague

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Après La Havane et un détour par Viñales, petite ville écrin touristique puis Pinar del Río, cité des tabacos, les cigares icônes de Cuba, deux lieux non marqués par la musique, il faut faire étape plus au sud à Trinidad. La nuit venue, les ruelles pavées y laissent passer des échos venus tout droit d’Afrique.

Trinidad

Une des plus belles cités de Cuba. Le décor chamarré typique d’une vieille vile coloniale semblable aux formes et couleurs qui marquent Salvador de Bahia au Brésil ou Cartagena de las Indias en Colombie. Entre ombre et soleil apaisé, dans l’après midi finissante les pierres des murs, les peintures pastels, les pavés des rues autour de la sublime Plaza Mayor donnent un bonheur des yeux. De quoi oublier les ruines désolantes de la périphérie de la Habana Vieja à La Havane ou le pourtour très crade du port de Santiago. Et malgré son surnom de « Belle Endormie « Trinidad recèle maints lieux de musique qui, la nuit venue, transforment son quartier haut perché en piste de danse dans la rue comme dans les cafés. La musique cubaine y vit dans un mouvement perpétuel intérieur extérieur

Casa de la Musica

La bien nommée. Vaste terrasse quasi adossée à la Cathédrale, avec gradins attenants pour ne rien rater du spectacle quotidien. Sans doute l’un des volumes de mojitos les plus élevé servis au mètre carré dans l’île ! Touristes et cubains mélangés s’y retrouvent pour déguster live accents rythmiques locaux autant qu’empreintes mélodiques pur jus de canne. De 10h du soir à deux heures de matin les orchestres se succèdent dans des sets d’une heure.

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Le Grupo de las Cuevas ouvre le bal ce soir. Rumba, mambo, cha-cha au programme. Le sexteto classique dans cette formule est basé sur un trio de percussions (on note l’aspect des timbales- ces deux petites caisses métal à la sonorité caractéristique sous les baguettes- plutôt usées par rapport aux LP ( Latin Percussion) rutilantes des orchestres de salseros débarquant l’été venu à Jazz à Vienne, San Sebastian ou au Tempo Latino de Vic Fezensac) Détail qui n’empêche pas un rendu rythmique solide, évidemment. Ceci posé l’ensemble manque un peu d’originalité, d’une patte singulière dans l’expression. Ce qui n’empêche nullement les musiciens qui jouent le jeu à fond de faire danser les touristes avec l’aide des jineteros, spécialistes avisés du cru dans chaque ville pour choisir dames ou demoiselles à faire balancer, tournoyer forts d’une maîtrise totale dans l’art des pas et cadences rumberas adéquates. De quoi faire fructifier par là même les cours de salsa proposés un peu partout. Un second orchestre enchaîne et surprise le chanteur laisse son guiro pour prendre un ténor le temps d‘un chorus…peu audible. En cause toujours cette malédiction de sono défaillante dans l’île. Comme l’avouait entre humour noir et fatalisme le pianiste Harold Lopez-Nussa quelques jours auparavant  « Le son, pas notre musique fétiche mais la sonorisation n’est pas notre fort ici à Cuba ! » Vient le tour du Grupo Leyenda Foro, percussions (trois congas, autant de bongos) et voix en tout et pour tout. Du basique histoire de produire le son traditionnel et ses déclinaisons de formules type guaguanco (prononcer ouaouanco) yambu, columbia soit les trois genres de musique afro-cubaine originelle. Monte alors comme une petite magie de chants en langue yoruba, avec récit, échange de formules lancées puis réponses du choeur. Le tout flottant en suspension sur les rythmes de tambours complexes, évolutifs (métrique, tempo, intensité) en fonction de l’entrée sur scène de danseurs ou danseuses vêtus de couleurs éclatantes sensées exprimer les rites des différents divinités du Panthéon mi-chrétien mi-tribal africain des Santerias. Spectacle total, prenant aux tripes,  pour un senti ou ressenti garanti.

Casa de la Trova

L’’autre point chaud musical de la ville du sud. Question surface, quelque chose comme le …New Morning. Mais avec le ballet permanent de quatre ou cinq serveurs. Dix heures et demie: Son Caribe produit les rythmes endiablés habituels. Les client(e)s se lèvent pour danser. À la table voisine un groupe retentit d’éclats de voix. A l’accent, aux intonations de l’un d’entre eux rondouillard façon Maradona, (plus que) enjoué  tel un commentateur radio excité des matchs de l’Albiceleste (équipe d’Argentine de foot) on sent que le cocktail bière plus  rhum fait son effet. Ambiance très chaude donc, accompagnant le mouvement cadencé des couples qui vont et viennent de la piste de danse improvisée, entre comptoir de bar sans fin, tables et scène sans surélévement. Assis à une même table quatre ou cinq  jineteros, cavaliers de l’occasion reine, vont directement démarcher auprès des jeunes femmes attablées tout autour. L’entrée de quatre jeunes américaines ne manque pas de susciter chez eux un échange immédiat de regards et mimiques complices, intéressées. Autre entrée qui passe plus inaperçue sauf de la part des musiciens en action, celle du bassiste, percussionniste de l’un des orchestres, Las Cuevas,  exerçant la veille a la Casa de la Musica. Bonne occasion de parler avec Graciel du métier de musicien, aujourd’hui à Cuba: « Je joue indifféremment de la contrebasse ou de la basse électrique, de la guitare, des percussions, je fais des voix. La polyvalence est un atout pour travaillé à Cuba.  Je gagne 25 à 30 CUC (monnaie convertible pour les étrangers équivalent à l’€uro) par mois en jouant au sein de différents orchestres de la ville. J’ai la chance de me produire ainsi à la Casa de la Musica, un lieu connu et reconnu assurant un boulot régulier. Mais j’essaie de compléter cet acquis en jouant également dans des restos le reste de la journée. Et de donner des cours dans les écoles et collèges. Les étrangers ne s’en rendent pas compte, mais dur, dur d’être musicien à Cuba. Pour cette raison nous nous débrouillons tous peur enregistrer des CD avec les différents orchestres. Chaque soir nous les proposons à la vente en passant dans le public pour recueillir les pourboires… » Graciel avoue cependant une autre passion: le jazz « J’en écoute beaucoup, je le pratique un peu. Pour cette raison La Journée Internationale du jazz qui s’est déroulée pour la première fois à Cuba représente pour nous, musiciens branchés sur cette musique, une vraie reconnaissance de notre savoir faire, de notre envie » Et lorsque je lui demande avec qui il fait dans le jazz, il me désigne du doigt aussitôt le clavier de Son Caribe quasi caché derrière chanteur et contrebassiste, à peine audible sur son vieux modèle de piano électrique « Tu as là sous tes yeux le meilleur pianiste de jazz de toute la province sud de Cuba. Il s’appelle Ernesto Jorge, mais tout le monde ici le connaît sous le nom de Pablito »

Le blues de Pablito

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Le set terminé, Pablito m’invite à le suivre dehors, sur le trottoir, où la nuit est plus fraiche, le temps de boire une bière qu’il a payée lui même avant de consommer « Ici comme partout à Cuba, tu joues dans un établissement…qui ne te paye rien. Seule la « quête » en fin de set nous rapporte  un peu d’argent » Son histoire, son parcours paraît au fond assez représentatif de celui  habituel des musiciens cubains: « J’ai appris la musique, le solfège en particulier, gamin, à l’école. Puis, ado, j’ai laissé tomber. Je préférai le dessin, la peinture. Je me suis inscrit pour suivre des cours d’art graphique. A quinze seize ans j’ai été attiré par le reggaeton, ce mix de reggae, rap et musique latine très populaire que les jeunes cubains ont rebaptisé Cubaton. J’ai alors commencé à chanter dans un groupe.  J’ai ainsi rencontré un pianiste. Il était branché jazz. Il m’a montré des plans. C’était un rêve pour moi, j’ai tout de suite adoré cette musique. Je me suis mis à bosser le piano seul. Le copain pianiste me faisait écouter des trucs, me donnait des conseils également. Je me suis procuré des enregistrements d’Herbe Hancock, Chick Corea et Chucho Valdes, bien sur,  ma référence, toujours mon naître question piano. Je suis entré de cette façon dans le métier, ici à Trinidad » A postériori il ne regrette pas son break dans l’apprentissage musical « Les écoles de musique, l’Académie comme on dit ici, te donnent la base, la lecture, l’harmonie, une technique sur l’instrument, un cadre également celui des musiques traditionnelles cubaines très riches par ailleurs. Pourtant  à Cuba l’inspiration, le profil de ta personnalité de musicien viennent de la rue. Les idées, les airs, les couleurs de ta musique, c’est là qu’elles se trouvent,. Les rencontres, les confrontations, la nécessiter d’oser, de faire c’est là que ça se passe » Aujourd’hui le quotidien d’ Ernesto Jorge passe par le son, la rumba, les boleros langoureux répétés chaque jour dans les clubs ou cafés de la « ville endormie » réveillée chaque nuit pour faire danser voire étourdir les touristes et leurs conseillers pour quelques bières, étreintes ou CUC, les fameux jineteros. Pourtant l’envie pour ne pas dire le rêve de Pablito vit toujours dans l’essence du jazz « J’ai monté un quartet  avec un sax et une chanteuse. On joue des standards de la musique cubaine mais des thèmes persos également. J’adore improviser à partir du croisement de ces différents éléments. Problème: les lieux, les occasions manquent pour cela » Un silence, un regard perdu dans la nuit douce Le temps est venu d’une confidence, fruit d’une certaine lassitude sinon de résignation. Petit coup de blues affleurant chez Pablito « Souvent, le musicien cubain est triste. Comment progresser, comment se motiver pour percer dans nos conditions de vie actuelle? Un copain m’a dit l’autre jour: un mois j’assure la bouffe, le suivant je pense à m’acheter des fringues…Comment trouver le bon instrument, travailler la sonorité qui va bien sur le clavier ? Je n’ai pas eu l’occasion de jouer sur un piano acoustique correct ici à Trinidad depuis près de trois ans… »

Trinidad, une heure du mat. Pablito place son clavier dans la housse plastique. Tout à l’heure à onze heures il a rendez vous avec son groupe dans un resto à l’heure du premier mojito pour les visiteurs du matin. La Plaza Mayior inondée de son habituel flux de passants retentit encore d’échos sonores jaillis des cafés environnants tout au haut du magnifique vieux quartier chargé d’histoire depuis les plantations de canne à sucre et leurs lots d’esclaves importés . Une ville goûteuse dans lequel le Routard conseille « de savoir se perdre au long des ruelles au soleil couchant pour goûter à la vraie vie de ses habitants » Le jazz mode Pablito, en revanche, encore faut-il vouloir le dénicher.

(A suivre)

Robert Latxague