Jazz live
Publié le 21 Oct 2015

Deux concerts (très) différents à Jazz sur son 31

Beaucoup de bien circule sur Snarky Puppy. Il fallait en avoir le cœur net : je suis allé les écouter en concert, pour juger sur pièce. Contraste total avec le concert du lendemain, celui du John Abercrombie Quartet.

 

Festival Jazz sur son 31

Lundi 12 octobre 2015, Ramonville-Saint-Agne (31), Le Bikini

Chris Bullock (ts, ts), Mike Maher (tp, bugle),  Justin Stanton (tp, kb) Cory Henry, Bill Laurance (kb), Mark Lettieri (elg), Michael League (elb), Robert “Sput” Searight (dm), Marcelo Woloski (perc).

 

C’est dans la grande salle dédiée ordinairement à l’accueil d’artistes des musiques populaires urbaines en mesure d’attirer un public de plusieurs centaines de personnes que le festival Jazz sur son 31 avait décidé de faire se produire Snarky Puppy. À raison, car la salle sans sièges était comble ce lundi 12 octobre 2015. Et lorsque les huit musiciens montent sur scène, l’acclamation est aussi enthousiaste qu’immédiate. Sans attendre d’avoir fait un tour de chauffe, la machine à groove lance son show sur les chapeaux de roues. Et cela débute par du spectaculaire : un duo virtuose entre un guitariste au gros son et l’incarnation faite batteur de la déesse indienne Shiva (du moins, de loin, Robert “Sput” Searight donne-t-il l’impression d’avoir plusieurs bras à chacun de ses côtés !). Le morceau suivant s’appuie sur un groove tournant volontairement de manière un peu bancale, épicé d’équivalences vitaminées produisant un effet certain sur le public, notamment sur les très jeunes (se trouvent présents des enfants ayant, pour certains, à peine dépassé la dizaine d’années). S’ensuit une pièce espagnolisante qui tourne au groove funky.

Au bout de quatre morceaux, je me rends compte que si j’ai instinctivement, ou machinalement, remué la tête et tapé du pied, je ne suis cependant pas en phase avec l’adhésion générale. Bien qu’ils aient trouvé un son identifiable (alliage malin d’un groupe funk [cuivres+rythmique] avec plusieurs claviers qui confère une dimension plus synthétiquement orchestrale à l’ensemble, tentation du leader, Michael League, que confirme la sortie de leur dernier disque), je reconnais de nombreux éléments venus de groupes des années 1970 chez les Snarky Puppy : Return to Forever, Headhunters, & Co. M’interrogeant sur le succès planétaire de Snarky Puppy, j’en arrive à la conclusion qu’il repose sur de bonnes raisons, mais aussi sur d’autres, moins bonnes.

Dans la catégorie des « bonnes » raisons, se trouve bien sûr l’aspect technique. Tous les interprètes sont des instrumentistes accomplis – même si aucun ne m’a vraiment frappé par la singularité de son discours improvisé – et possèdent une intelligence du son collectif qui fait de Snarky Puppy un vrai groupe, et non une addition de personnalités sans somme. Dans le même ordre d’idée, outre l’énergie juvénile dégagée par ces musiciens trentenaires à laquelle résonnent leurs plus jeunes fans, Snarky Puppy propose une musique qui va à l’encontre de la sinistrose ambiante – ce qui évoque le succès des orchestres swing dans les années 1930, après le crash boursier de 1929.

Côté raisons moins bonnes, il y a peut-être la méconnaissance d’une bonne partie du public des réalisations musicales des 70’s ? Voire aussi sans doute (autre face de la médaille) le désir de vivre par procuration des sensations proches de celles que les adolescents d’alors ont pu vivre ? Sans oublier, la puissance médiatique qui, une fois repéré, a porté Snarky Puppy à travers le monde.

Pour autant, le groupe n’hésite pas à sortir des sentiers battus de ses propres partitions, inscrivant alors celles-ci dans une sorte de work-in-progress intéressante – quoique relativement homéopathique.

Hors de la salle de concert (à l’amplification excessive), plusieurs personnes me rapportent leur déception de ne pas retrouver le groupe qui, sur disque, présente sa face la plus avantageuse, l’une d’elle me précisant : « écoute le dernier disque, celui avec l’orchestre symphonique. Il est très réussi, et confirme que Michael League est un vrai compositeur. » Dont acte !

 

Festival Jazz sur son 31

Mardi 13 octobre 2015, Ramonville-Saint-Agne (31), Centre Culturel

John Abercrombie (elg), Marc Copland (p), Drew Gress (cb), Joey Baron (dm).

 

Si les Snarky Puppy étaient entrés en scène en répondant aux ovations de leur public en levant les bras en l’air, l’arrivée des quatre hommes mûrs qui constituent le groupe de John Abercrombie fut bien différente et se révéla de la même manière annonciatrice de la prestation à venir, la musique prolongeant ce que l’on est (devenu) dans la vie.

John Abercrombie entre en premier, sous des applaudissements nourris mais sans outrance, suivi de plus ou moins près par ses partenaires. Assis sur un tabouret, John Abercrombie fait cracher l’ampli en y branchant son jack. Il s’excuse. Joey Baron lui sourit, comme à son habitude ; Drew Gress vérifie l’accord de sa contrebasse ;  Marc Copland s’essuie le nez avec un mouchoir tout en lançant quelques notes avec sa main gauche. Il regarde John Abercrombie qui semble chercher on ne sait trop quoi sur sa guitare. Soudain, Joey Baron pose ses balais sur l’une de ses cymbales et sa caisse claire. Le concert a déjà commencé.

Que les deux premiers opus de ce quartette aient été publiés par ECM ne doit rien au hasard. D’abord parce que John Abercrombie est un artiste de longue date du label, mais davantage encore parce que sa musique possède à ce jour toutes les qualités d’une musique de chambre. Depuis ses débuts, le guitariste n’a cessé d’épurer son jeu, creusant avec toujours plus d’obstination l’intériorité de l’expression. Pour Joey Baron, après la débauche musicale des tournées enchaînées à l’occasion des soixante ans de John Zorn, voilà qui s’apparente à une cure d’ascèse.

Après la version intimiste du trois temps alla Coltrane (Another Waltz), une autre composition du guitariste, The Flipside, prend les atours d’un up tempo intériorisé – ou comment John Abercrombie rappelle qu’il est autant un fils de Jim Hall que de Jimi Hendrix. Suit une pièce de Marc Copland, Hakim’s Rasor, qui démontre à l’envi qu’il n’est pas nécessaire de jouer dur et fort pour groover (ici encore dans une mesure à 3 temps). L’interprétation illustra par ailleurs les capacités réactives-créatives du groupe quand, John Abercrombie ayant « planté » l’exécution de la mélodie, Joey Baron reprit au bond les erreurs rythmiques de son leader pour faire sonner autrement – et de quelle manière ! – la tournerie initiale. Le batteur réalisa d’ailleurs à cette occasion
un très beau solo mélodique – en pensant « hauteurs de note » – à l’aide de ses seules mains.

Au fur et à mesure que le concert avança, je pris conscience que cette musique ne nous dit pas tout, qu’elle repose sur un art de l’implicite, qu’elle ne dit pas à ses auditeurs ce qu’ils pourraient à l’avance savoir déjà. Habillé des habit(u)s du jazz(man), nous est ainsi offert l’occasion de goûter les plaisir du mystère de l’instant.

Après une nouvelle pièce momentanément titrée Try Me, John Abercrombie explique au micro : « Nous n’avons pas de show, on ne sait pas trop ce que nous allons jouer. » Puis, se tournant vers les musiciens : « Qu’est-ce qu’on joue ? Une ballade ? » Haussements d’épaules des autres musiciens… « Ok, une ballade alors » conclut Abercrombie avant de nous replonger dans le monde de l’allusif, du presque-rien, du non-dit. Un monde qui peut en cacher un autre d’ailleurs, par exemple durant la sixième interprétation du concert. Tout débute de manière éparse, clairsemée, sans véritable direction. Peu à peu, un tempo se dégage, la rythmique usant des outils traditionnels du jazz, le walkin’ bass et le swing – on passe ainsi de l’improvisation libre aux codes d’un idiome sans que l’on sache exactement à quel moment on a ou non franchi l’éventuelle frontière qui séparerait les deux pratiques ! Peu à peu, je finis par comprendre qu’il s’agit d’un blues. Quelle maestria dans la manière de jouer entre le cadre – présent et immuable – et la forme – toujours mouvante et parfois insaisissable.

C’est déjà la fin du concert. Les spectateurs en réclament encore. Ils auront droit à deux bis, chacun confirmant à leur manière ce que l’ensemble du concert avait établi : l’important, dans cette musique, demeure l’intensité de la vie intérieure.

 

 

|

Beaucoup de bien circule sur Snarky Puppy. Il fallait en avoir le cœur net : je suis allé les écouter en concert, pour juger sur pièce. Contraste total avec le concert du lendemain, celui du John Abercrombie Quartet.

 

Festival Jazz sur son 31

Lundi 12 octobre 2015, Ramonville-Saint-Agne (31), Le Bikini

Chris Bullock (ts, ts), Mike Maher (tp, bugle),  Justin Stanton (tp, kb) Cory Henry, Bill Laurance (kb), Mark Lettieri (elg), Michael League (elb), Robert “Sput” Searight (dm), Marcelo Woloski (perc).

 

C’est dans la grande salle dédiée ordinairement à l’accueil d’artistes des musiques populaires urbaines en mesure d’attirer un public de plusieurs centaines de personnes que le festival Jazz sur son 31 avait décidé de faire se produire Snarky Puppy. À raison, car la salle sans sièges était comble ce lundi 12 octobre 2015. Et lorsque les huit musiciens montent sur scène, l’acclamation est aussi enthousiaste qu’immédiate. Sans attendre d’avoir fait un tour de chauffe, la machine à groove lance son show sur les chapeaux de roues. Et cela débute par du spectaculaire : un duo virtuose entre un guitariste au gros son et l’incarnation faite batteur de la déesse indienne Shiva (du moins, de loin, Robert “Sput” Searight donne-t-il l’impression d’avoir plusieurs bras à chacun de ses côtés !). Le morceau suivant s’appuie sur un groove tournant volontairement de manière un peu bancale, épicé d’équivalences vitaminées produisant un effet certain sur le public, notamment sur les très jeunes (se trouvent présents des enfants ayant, pour certains, à peine dépassé la dizaine d’années). S’ensuit une pièce espagnolisante qui tourne au groove funky.

Au bout de quatre morceaux, je me rends compte que si j’ai instinctivement, ou machinalement, remué la tête et tapé du pied, je ne suis cependant pas en phase avec l’adhésion générale. Bien qu’ils aient trouvé un son identifiable (alliage malin d’un groupe funk [cuivres+rythmique] avec plusieurs claviers qui confère une dimension plus synthétiquement orchestrale à l’ensemble, tentation du leader, Michael League, que confirme la sortie de leur dernier disque), je reconnais de nombreux éléments venus de groupes des années 1970 chez les Snarky Puppy : Return to Forever, Headhunters, & Co. M’interrogeant sur le succès planétaire de Snarky Puppy, j’en arrive à la conclusion qu’il repose sur de bonnes raisons, mais aussi sur d’autres, moins bonnes.

Dans la catégorie des « bonnes » raisons, se trouve bien sûr l’aspect technique. Tous les interprètes sont des instrumentistes accomplis – même si aucun ne m’a vraiment frappé par la singularité de son discours improvisé – et possèdent une intelligence du son collectif qui fait de Snarky Puppy un vrai groupe, et non une addition de personnalités sans somme. Dans le même ordre d’idée, outre l’énergie juvénile dégagée par ces musiciens trentenaires à laquelle résonnent leurs plus jeunes fans, Snarky Puppy propose une musique qui va à l’encontre de la sinistrose ambiante – ce qui évoque le succès des orchestres swing dans les années 1930, après le crash boursier de 1929.

Côté raisons moins bonnes, il y a peut-être la méconnaissance d’une bonne partie du public des réalisations musicales des 70’s ? Voire aussi sans doute (autre face de la médaille) le désir de vivre par procuration des sensations proches de celles que les adolescents d’alors ont pu vivre ? Sans oublier, la puissance médiatique qui, une fois repéré, a porté Snarky Puppy à travers le monde.

Pour autant, le groupe n’hésite pas à sortir des sentiers battus de ses propres partitions, inscrivant alors celles-ci dans une sorte de work-in-progress intéressante – quoique relativement homéopathique.

Hors de la salle de concert (à l’amplification excessive), plusieurs personnes me rapportent leur déception de ne pas retrouver le groupe qui, sur disque, présente sa face la plus avantageuse, l’une d’elle me précisant : « écoute le dernier disque, celui avec l’orchestre symphonique. Il est très réussi, et confirme que Michael League est un vrai compositeur. » Dont acte !

 

Festival Jazz sur son 31

Mardi 13 octobre 2015, Ramonville-Saint-Agne (31), Centre Culturel

John Abercrombie (elg), Marc Copland (p), Drew Gress (cb), Joey Baron (dm).

 

Si les Snarky Puppy étaient entrés en scène en répondant aux ovations de leur public en levant les bras en l’air, l’arrivée des quatre hommes mûrs qui constituent le groupe de John Abercrombie fut bien différente et se révéla de la même manière annonciatrice de la prestation à venir, la musique prolongeant ce que l’on est (devenu) dans la vie.

John Abercrombie entre en premier, sous des applaudissements nourris mais sans outrance, suivi de plus ou moins près par ses partenaires. Assis sur un tabouret, John Abercrombie fait cracher l’ampli en y branchant son jack. Il s’excuse. Joey Baron lui sourit, comme à son habitude ; Drew Gress vérifie l’accord de sa contrebasse ;  Marc Copland s’essuie le nez avec un mouchoir tout en lançant quelques notes avec sa main gauche. Il regarde John Abercrombie qui semble chercher on ne sait trop quoi sur sa guitare. Soudain, Joey Baron pose ses balais sur l’une de ses cymbales et sa caisse claire. Le concert a déjà commencé.

Que les deux premiers opus de ce quartette aient été publiés par ECM ne doit rien au hasard. D’abord parce que John Abercrombie est un artiste de longue date du label, mais davantage encore parce que sa musique possède à ce jour toutes les qualités d’une musique de chambre. Depuis ses débuts, le guitariste n’a cessé d’épurer son jeu, creusant avec toujours plus d’obstination l’intériorité de l’expression. Pour Joey Baron, après la débauche musicale des tournées enchaînées à l’occasion des soixante ans de John Zorn, voilà qui s’apparente à une cure d’ascèse.

Après la version intimiste du trois temps alla Coltrane (Another Waltz), une autre composition du guitariste, The Flipside, prend les atours d’un up tempo intériorisé – ou comment John Abercrombie rappelle qu’il est autant un fils de Jim Hall que de Jimi Hendrix. Suit une pièce de Marc Copland, Hakim’s Rasor, qui démontre à l’envi qu’il n’est pas nécessaire de jouer dur et fort pour groover (ici encore dans une mesure à 3 temps). L’interprétation illustra par ailleurs les capacités réactives-créatives du groupe quand, John Abercrombie ayant « planté » l’exécution de la mélodie, Joey Baron reprit au bond les erreurs rythmiques de son leader pour faire sonner autrement – et de quelle manière ! – la tournerie initiale. Le batteur réalisa d’ailleurs à cette occasion
un très beau solo mélodique – en pensant « hauteurs de note » – à l’aide de ses seules mains.

Au fur et à mesure que le concert avança, je pris conscience que cette musique ne nous dit pas tout, qu’elle repose sur un art de l’implicite, qu’elle ne dit pas à ses auditeurs ce qu’ils pourraient à l’avance savoir déjà. Habillé des habit(u)s du jazz(man), nous est ainsi offert l’occasion de goûter les plaisir du mystère de l’instant.

Après une nouvelle pièce momentanément titrée Try Me, John Abercrombie explique au micro : « Nous n’avons pas de show, on ne sait pas trop ce que nous allons jouer. » Puis, se tournant vers les musiciens : « Qu’est-ce qu’on joue ? Une ballade ? » Haussements d’épaules des autres musiciens… « Ok, une ballade alors » conclut Abercrombie avant de nous replonger dans le monde de l’allusif, du presque-rien, du non-dit. Un monde qui peut en cacher un autre d’ailleurs, par exemple durant la sixième interprétation du concert. Tout débute de manière éparse, clairsemée, sans véritable direction. Peu à peu, un tempo se dégage, la rythmique usant des outils traditionnels du jazz, le walkin’ bass et le swing – on passe ainsi de l’improvisation libre aux codes d’un idiome sans que l’on sache exactement à quel moment on a ou non franchi l’éventuelle frontière qui séparerait les deux pratiques ! Peu à peu, je finis par comprendre qu’il s’agit d’un blues. Quelle maestria dans la manière de jouer entre le cadre – présent et immuable – et la forme – toujours mouvante et parfois insaisissable.

C’est déjà la fin du concert. Les spectateurs en réclament encore. Ils auront droit à deux bis, chacun confirmant à leur manière ce que l’ensemble du concert avait établi : l’important, dans cette musique, demeure l’intensité de la vie intérieure.

 

 

|

Beaucoup de bien circule sur Snarky Puppy. Il fallait en avoir le cœur net : je suis allé les écouter en concert, pour juger sur pièce. Contraste total avec le concert du lendemain, celui du John Abercrombie Quartet.

 

Festival Jazz sur son 31

Lundi 12 octobre 2015, Ramonville-Saint-Agne (31), Le Bikini

Chris Bullock (ts, ts), Mike Maher (tp, bugle),  Justin Stanton (tp, kb) Cory Henry, Bill Laurance (kb), Mark Lettieri (elg), Michael League (elb), Robert “Sput” Searight (dm), Marcelo Woloski (perc).

 

C’est dans la grande salle dédiée ordinairement à l’accueil d’artistes des musiques populaires urbaines en mesure d’attirer un public de plusieurs centaines de personnes que le festival Jazz sur son 31 avait décidé de faire se produire Snarky Puppy. À raison, car la salle sans sièges était comble ce lundi 12 octobre 2015. Et lorsque les huit musiciens montent sur scène, l’acclamation est aussi enthousiaste qu’immédiate. Sans attendre d’avoir fait un tour de chauffe, la machine à groove lance son show sur les chapeaux de roues. Et cela débute par du spectaculaire : un duo virtuose entre un guitariste au gros son et l’incarnation faite batteur de la déesse indienne Shiva (du moins, de loin, Robert “Sput” Searight donne-t-il l’impression d’avoir plusieurs bras à chacun de ses côtés !). Le morceau suivant s’appuie sur un groove tournant volontairement de manière un peu bancale, épicé d’équivalences vitaminées produisant un effet certain sur le public, notamment sur les très jeunes (se trouvent présents des enfants ayant, pour certains, à peine dépassé la dizaine d’années). S’ensuit une pièce espagnolisante qui tourne au groove funky.

Au bout de quatre morceaux, je me rends compte que si j’ai instinctivement, ou machinalement, remué la tête et tapé du pied, je ne suis cependant pas en phase avec l’adhésion générale. Bien qu’ils aient trouvé un son identifiable (alliage malin d’un groupe funk [cuivres+rythmique] avec plusieurs claviers qui confère une dimension plus synthétiquement orchestrale à l’ensemble, tentation du leader, Michael League, que confirme la sortie de leur dernier disque), je reconnais de nombreux éléments venus de groupes des années 1970 chez les Snarky Puppy : Return to Forever, Headhunters, & Co. M’interrogeant sur le succès planétaire de Snarky Puppy, j’en arrive à la conclusion qu’il repose sur de bonnes raisons, mais aussi sur d’autres, moins bonnes.

Dans la catégorie des « bonnes » raisons, se trouve bien sûr l’aspect technique. Tous les interprètes sont des instrumentistes accomplis – même si aucun ne m’a vraiment frappé par la singularité de son discours improvisé – et possèdent une intelligence du son collectif qui fait de Snarky Puppy un vrai groupe, et non une addition de personnalités sans somme. Dans le même ordre d’idée, outre l’énergie juvénile dégagée par ces musiciens trentenaires à laquelle résonnent leurs plus jeunes fans, Snarky Puppy propose une musique qui va à l’encontre de la sinistrose ambiante – ce qui évoque le succès des orchestres swing dans les années 1930, après le crash boursier de 1929.

Côté raisons moins bonnes, il y a peut-être la méconnaissance d’une bonne partie du public des réalisations musicales des 70’s ? Voire aussi sans doute (autre face de la médaille) le désir de vivre par procuration des sensations proches de celles que les adolescents d’alors ont pu vivre ? Sans oublier, la puissance médiatique qui, une fois repéré, a porté Snarky Puppy à travers le monde.

Pour autant, le groupe n’hésite pas à sortir des sentiers battus de ses propres partitions, inscrivant alors celles-ci dans une sorte de work-in-progress intéressante – quoique relativement homéopathique.

Hors de la salle de concert (à l’amplification excessive), plusieurs personnes me rapportent leur déception de ne pas retrouver le groupe qui, sur disque, présente sa face la plus avantageuse, l’une d’elle me précisant : « écoute le dernier disque, celui avec l’orchestre symphonique. Il est très réussi, et confirme que Michael League est un vrai compositeur. » Dont acte !

 

Festival Jazz sur son 31

Mardi 13 octobre 2015, Ramonville-Saint-Agne (31), Centre Culturel

John Abercrombie (elg), Marc Copland (p), Drew Gress (cb), Joey Baron (dm).

 

Si les Snarky Puppy étaient entrés en scène en répondant aux ovations de leur public en levant les bras en l’air, l’arrivée des quatre hommes mûrs qui constituent le groupe de John Abercrombie fut bien différente et se révéla de la même manière annonciatrice de la prestation à venir, la musique prolongeant ce que l’on est (devenu) dans la vie.

John Abercrombie entre en premier, sous des applaudissements nourris mais sans outrance, suivi de plus ou moins près par ses partenaires. Assis sur un tabouret, John Abercrombie fait cracher l’ampli en y branchant son jack. Il s’excuse. Joey Baron lui sourit, comme à son habitude ; Drew Gress vérifie l’accord de sa contrebasse ;  Marc Copland s’essuie le nez avec un mouchoir tout en lançant quelques notes avec sa main gauche. Il regarde John Abercrombie qui semble chercher on ne sait trop quoi sur sa guitare. Soudain, Joey Baron pose ses balais sur l’une de ses cymbales et sa caisse claire. Le concert a déjà commencé.

Que les deux premiers opus de ce quartette aient été publiés par ECM ne doit rien au hasard. D’abord parce que John Abercrombie est un artiste de longue date du label, mais davantage encore parce que sa musique possède à ce jour toutes les qualités d’une musique de chambre. Depuis ses débuts, le guitariste n’a cessé d’épurer son jeu, creusant avec toujours plus d’obstination l’intériorité de l’expression. Pour Joey Baron, après la débauche musicale des tournées enchaînées à l’occasion des soixante ans de John Zorn, voilà qui s’apparente à une cure d’ascèse.

Après la version intimiste du trois temps alla Coltrane (Another Waltz), une autre composition du guitariste, The Flipside, prend les atours d’un up tempo intériorisé – ou comment John Abercrombie rappelle qu’il est autant un fils de Jim Hall que de Jimi Hendrix. Suit une pièce de Marc Copland, Hakim’s Rasor, qui démontre à l’envi qu’il n’est pas nécessaire de jouer dur et fort pour groover (ici encore dans une mesure à 3 temps). L’interprétation illustra par ailleurs les capacités réactives-créatives du groupe quand, John Abercrombie ayant « planté » l’exécution de la mélodie, Joey Baron reprit au bond les erreurs rythmiques de son leader pour faire sonner autrement – et de quelle manière ! – la tournerie initiale. Le batteur réalisa d’ailleurs à cette occasion
un très beau solo mélodique – en pensant « hauteurs de note » – à l’aide de ses seules mains.

Au fur et à mesure que le concert avança, je pris conscience que cette musique ne nous dit pas tout, qu’elle repose sur un art de l’implicite, qu’elle ne dit pas à ses auditeurs ce qu’ils pourraient à l’avance savoir déjà. Habillé des habit(u)s du jazz(man), nous est ainsi offert l’occasion de goûter les plaisir du mystère de l’instant.

Après une nouvelle pièce momentanément titrée Try Me, John Abercrombie explique au micro : « Nous n’avons pas de show, on ne sait pas trop ce que nous allons jouer. » Puis, se tournant vers les musiciens : « Qu’est-ce qu’on joue ? Une ballade ? » Haussements d’épaules des autres musiciens… « Ok, une ballade alors » conclut Abercrombie avant de nous replonger dans le monde de l’allusif, du presque-rien, du non-dit. Un monde qui peut en cacher un autre d’ailleurs, par exemple durant la sixième interprétation du concert. Tout débute de manière éparse, clairsemée, sans véritable direction. Peu à peu, un tempo se dégage, la rythmique usant des outils traditionnels du jazz, le walkin’ bass et le swing – on passe ainsi de l’improvisation libre aux codes d’un idiome sans que l’on sache exactement à quel moment on a ou non franchi l’éventuelle frontière qui séparerait les deux pratiques ! Peu à peu, je finis par comprendre qu’il s’agit d’un blues. Quelle maestria dans la manière de jouer entre le cadre – présent et immuable – et la forme – toujours mouvante et parfois insaisissable.

C’est déjà la fin du concert. Les spectateurs en réclament encore. Ils auront droit à deux bis, chacun confirmant à leur manière ce que l’ensemble du concert avait établi : l’important, dans cette musique, demeure l’intensité de la vie intérieure.

 

 

|

Beaucoup de bien circule sur Snarky Puppy. Il fallait en avoir le cœur net : je suis allé les écouter en concert, pour juger sur pièce. Contraste total avec le concert du lendemain, celui du John Abercrombie Quartet.

 

Festival Jazz sur son 31

Lundi 12 octobre 2015, Ramonville-Saint-Agne (31), Le Bikini

Chris Bullock (ts, ts), Mike Maher (tp, bugle),  Justin Stanton (tp, kb) Cory Henry, Bill Laurance (kb), Mark Lettieri (elg), Michael League (elb), Robert “Sput” Searight (dm), Marcelo Woloski (perc).

 

C’est dans la grande salle dédiée ordinairement à l’accueil d’artistes des musiques populaires urbaines en mesure d’attirer un public de plusieurs centaines de personnes que le festival Jazz sur son 31 avait décidé de faire se produire Snarky Puppy. À raison, car la salle sans sièges était comble ce lundi 12 octobre 2015. Et lorsque les huit musiciens montent sur scène, l’acclamation est aussi enthousiaste qu’immédiate. Sans attendre d’avoir fait un tour de chauffe, la machine à groove lance son show sur les chapeaux de roues. Et cela débute par du spectaculaire : un duo virtuose entre un guitariste au gros son et l’incarnation faite batteur de la déesse indienne Shiva (du moins, de loin, Robert “Sput” Searight donne-t-il l’impression d’avoir plusieurs bras à chacun de ses côtés !). Le morceau suivant s’appuie sur un groove tournant volontairement de manière un peu bancale, épicé d’équivalences vitaminées produisant un effet certain sur le public, notamment sur les très jeunes (se trouvent présents des enfants ayant, pour certains, à peine dépassé la dizaine d’années). S’ensuit une pièce espagnolisante qui tourne au groove funky.

Au bout de quatre morceaux, je me rends compte que si j’ai instinctivement, ou machinalement, remué la tête et tapé du pied, je ne suis cependant pas en phase avec l’adhésion générale. Bien qu’ils aient trouvé un son identifiable (alliage malin d’un groupe funk [cuivres+rythmique] avec plusieurs claviers qui confère une dimension plus synthétiquement orchestrale à l’ensemble, tentation du leader, Michael League, que confirme la sortie de leur dernier disque), je reconnais de nombreux éléments venus de groupes des années 1970 chez les Snarky Puppy : Return to Forever, Headhunters, & Co. M’interrogeant sur le succès planétaire de Snarky Puppy, j’en arrive à la conclusion qu’il repose sur de bonnes raisons, mais aussi sur d’autres, moins bonnes.

Dans la catégorie des « bonnes » raisons, se trouve bien sûr l’aspect technique. Tous les interprètes sont des instrumentistes accomplis – même si aucun ne m’a vraiment frappé par la singularité de son discours improvisé – et possèdent une intelligence du son collectif qui fait de Snarky Puppy un vrai groupe, et non une addition de personnalités sans somme. Dans le même ordre d’idée, outre l’énergie juvénile dégagée par ces musiciens trentenaires à laquelle résonnent leurs plus jeunes fans, Snarky Puppy propose une musique qui va à l’encontre de la sinistrose ambiante – ce qui évoque le succès des orchestres swing dans les années 1930, après le crash boursier de 1929.

Côté raisons moins bonnes, il y a peut-être la méconnaissance d’une bonne partie du public des réalisations musicales des 70’s ? Voire aussi sans doute (autre face de la médaille) le désir de vivre par procuration des sensations proches de celles que les adolescents d’alors ont pu vivre ? Sans oublier, la puissance médiatique qui, une fois repéré, a porté Snarky Puppy à travers le monde.

Pour autant, le groupe n’hésite pas à sortir des sentiers battus de ses propres partitions, inscrivant alors celles-ci dans une sorte de work-in-progress intéressante – quoique relativement homéopathique.

Hors de la salle de concert (à l’amplification excessive), plusieurs personnes me rapportent leur déception de ne pas retrouver le groupe qui, sur disque, présente sa face la plus avantageuse, l’une d’elle me précisant : « écoute le dernier disque, celui avec l’orchestre symphonique. Il est très réussi, et confirme que Michael League est un vrai compositeur. » Dont acte !

 

Festival Jazz sur son 31

Mardi 13 octobre 2015, Ramonville-Saint-Agne (31), Centre Culturel

John Abercrombie (elg), Marc Copland (p), Drew Gress (cb), Joey Baron (dm).

 

Si les Snarky Puppy étaient entrés en scène en répondant aux ovations de leur public en levant les bras en l’air, l’arrivée des quatre hommes mûrs qui constituent le groupe de John Abercrombie fut bien différente et se révéla de la même manière annonciatrice de la prestation à venir, la musique prolongeant ce que l’on est (devenu) dans la vie.

John Abercrombie entre en premier, sous des applaudissements nourris mais sans outrance, suivi de plus ou moins près par ses partenaires. Assis sur un tabouret, John Abercrombie fait cracher l’ampli en y branchant son jack. Il s’excuse. Joey Baron lui sourit, comme à son habitude ; Drew Gress vérifie l’accord de sa contrebasse ;  Marc Copland s’essuie le nez avec un mouchoir tout en lançant quelques notes avec sa main gauche. Il regarde John Abercrombie qui semble chercher on ne sait trop quoi sur sa guitare. Soudain, Joey Baron pose ses balais sur l’une de ses cymbales et sa caisse claire. Le concert a déjà commencé.

Que les deux premiers opus de ce quartette aient été publiés par ECM ne doit rien au hasard. D’abord parce que John Abercrombie est un artiste de longue date du label, mais davantage encore parce que sa musique possède à ce jour toutes les qualités d’une musique de chambre. Depuis ses débuts, le guitariste n’a cessé d’épurer son jeu, creusant avec toujours plus d’obstination l’intériorité de l’expression. Pour Joey Baron, après la débauche musicale des tournées enchaînées à l’occasion des soixante ans de John Zorn, voilà qui s’apparente à une cure d’ascèse.

Après la version intimiste du trois temps alla Coltrane (Another Waltz), une autre composition du guitariste, The Flipside, prend les atours d’un up tempo intériorisé – ou comment John Abercrombie rappelle qu’il est autant un fils de Jim Hall que de Jimi Hendrix. Suit une pièce de Marc Copland, Hakim’s Rasor, qui démontre à l’envi qu’il n’est pas nécessaire de jouer dur et fort pour groover (ici encore dans une mesure à 3 temps). L’interprétation illustra par ailleurs les capacités réactives-créatives du groupe quand, John Abercrombie ayant « planté » l’exécution de la mélodie, Joey Baron reprit au bond les erreurs rythmiques de son leader pour faire sonner autrement – et de quelle manière ! – la tournerie initiale. Le batteur réalisa d’ailleurs à cette occasion
un très beau solo mélodique – en pensant « hauteurs de note » – à l’aide de ses seules mains.

Au fur et à mesure que le concert avança, je pris conscience que cette musique ne nous dit pas tout, qu’elle repose sur un art de l’implicite, qu’elle ne dit pas à ses auditeurs ce qu’ils pourraient à l’avance savoir déjà. Habillé des habit(u)s du jazz(man), nous est ainsi offert l’occasion de goûter les plaisir du mystère de l’instant.

Après une nouvelle pièce momentanément titrée Try Me, John Abercrombie explique au micro : « Nous n’avons pas de show, on ne sait pas trop ce que nous allons jouer. » Puis, se tournant vers les musiciens : « Qu’est-ce qu’on joue ? Une ballade ? » Haussements d’épaules des autres musiciens… « Ok, une ballade alors » conclut Abercrombie avant de nous replonger dans le monde de l’allusif, du presque-rien, du non-dit. Un monde qui peut en cacher un autre d’ailleurs, par exemple durant la sixième interprétation du concert. Tout débute de manière éparse, clairsemée, sans véritable direction. Peu à peu, un tempo se dégage, la rythmique usant des outils traditionnels du jazz, le walkin’ bass et le swing – on passe ainsi de l’improvisation libre aux codes d’un idiome sans que l’on sache exactement à quel moment on a ou non franchi l’éventuelle frontière qui séparerait les deux pratiques ! Peu à peu, je finis par comprendre qu’il s’agit d’un blues. Quelle maestria dans la manière de jouer entre le cadre – présent et immuable – et la forme – toujours mouvante et parfois insaisissable.

C’est déjà la fin du concert. Les spectateurs en réclament encore. Ils auront droit à deux bis, chacun confirmant à leur manière ce que l’ensemble du concert avait établi : l’important, dans cette musique, demeure l’intensité de la vie intérieure.