Jazz live
Publié le 18 Sep 2013

Festival “Femmes de jazz” à Rueil : Amy Gamlen

Hier soir, 18 septembre, à Rueil Malmaison, pour le deuxième concert du festival “Femmes in jazz” de Rueil-Malmaison, le Cabaret Jazz accueillait la saxophoniste et compositrice Amy Gamlen à la tête de son quintette. Ce soir, c’est la chanteuse Virginie Teychené qui est attendue au Conservatoire de Rueil.

 

Cabaret Jazz, Rueil-Malmaison (92), le 18 septembre 2013.

 

Amy Gamlen (saxes soprano), Thomas Savy (clarinette basse), Michael Felberbaum (guitare électrique), Stéphane Kerecki (contrebasse), Karl Jannuska (batterie). Invités sur plusieurs titres : David Prez (saxophone ténor).


Hier soir, rentrant sur Rueil où j’ai ma crêche, à l’issue d’une journée de bouclage J-1 de notre numéro d’octobre, je me reprenais la lecture prometteuse du livre de Bernard Sève, L’Instrument de musique, une étude philosophique, lecture que je vais devoir interrompre momentanément, car à l’heure où j’écris ces lignes, du haut de l’étagère où de son vivant, Sigmund le chat, dans la position du tobogan ou de la prise de température par le museau, me regardait écrire, l’espiègle Carla Bley me fait de l’œil sur la couverture du livre que vient de lui consacrer Ludovic Florin dans la nouvelle collection Jazzland qu’il dirige chez Naïve. Dans les premières pages de son ouvrage, Bernard sève fait la distinction entre de l’objet technique « inventé et pensé comme solution d’un problème » et l’instrument de musique « que rien ne précède ». Et dans l’invention organologique, il en distingue de trois types, les deux premières (sans détailler) relevant de l’innovation (pour résoudre un problème sur un objet antérieur… l’apport du clétage sur la clarinette ou de la rangée supplémentaire sur l’accordéon), le troisième relevant de l’invention pure, de la création pour répondre à un pur désir, à un appel de l’imaginaire, qui résulte d’une imagination libéré de toutes contingences.

 

Peut-être cela a-t-il quelque chose à voir avec ce que j’appelais l’autre soir, à l’occasion du Printemps de Sylvaine Hélary à l’Atelier du Plateau, le 11 septembre dernier, « l’irrécupérable abstraction musicale ». Bien maladroitement, car j’avais l’air de clouer au pilori de manière rédhibitoire toute tentative d’interdiscplinarité ou d’intertextualité, ce sur quoi je ne suis pas tout à fait clair avec moi-même. Car je n’ai pas les idées claires d’un philosophe, matière dans laquelle j’ai toujours été aussi nul que pour les mathématiques. C’est pourquoi, je ferais mieux de la fermer, d’autant plus qu’il se fait tard. Mais je vais continuer quand même.

 

Car au même moment, Amy Gamlen hésitait à venir jouer à Rueil sous la bannière “Femmes de jazz”. Je l’ai appris indirectement et ça ne m’étonne pas car je me souviens d’une époque où j’avais échangé par mail avec une Amy Gamlen révoltée d’être invitée à jouer dans le cadre d’un festival “de femmes” au Sunset qui l’avait jusque-là toujours écartée de sa programmation. “Femmes in Jazz” : un ghetto. Je me souviens, en 2006, du dossier “Enfin, les filles !” du numéro 123 de Jazzman dont j’étais alors le rédacteur en chef adjoint. Un autre ghetto, qui en avait fait râler plus d’une à qui l’on tendait un micro qu’on ne leur aurait jamais tendu. De même que je me souviens de la réaction de Carla Bley à la question d’un collègue sur la question de la femme dans le jazz, ou d’Hélène Labarrière interrogée par moi sur le même sujet. En gros : vous venez m’interroger parce que je suis une curiosité, une femme musicienne ou vous m’interrogez parce que vous estimez que je le mérite en tant que musicienne ? De la même manière, je me souviens de l’interview que j’avais réalisée à Tokyo du pianiste Masahiko Sato. À ma première question, sur l’influence de la culture japonaise sur sa musique (d’ailleurs manifeste), il s’était braqué : je suis pour vous un objet d’exotisme ou un vrai jazzman. Problème qu’a rencontré la pianiste Toshiko Akiyoshi lorsqu’elle s’est trouvée dans le creux de la vague de la fin des années 60, alors que son seul argument pour rester à l’afficher était double : femme et japonaise ! Un sujet qui fait défaut à l’ouvrage Femmes du jazz que Marie Buscatto viendra défendre ce soir à 19h au café littéraire de la Médiathèque de Rueil et auquel l’ouvrage Ladies Jazz de Stéphane Koechlin, également présent, apportera probablement quelques éléments de réponse, certes très incomplets, son ouvrage portant principalement sur une époque assez reculée.

 

Amy Gamlen est irrécupérable et c’est cette “irrécupérable abstraction musicale” qu’elle défend bec et ongles. N’allez pas imaginer quelque mégère sur ses ergots. Son bec et ses ongles, ce sont les sons, les mélodies qu’elle imagine, un peu comme dans un rêve. Car elle semble toujours présenter ses morceaux au travers de quelque songe. Ce qui ne l’empêche pas d’en commenter, par petites touches, les aspects techniques et formels qui ont motivé sa plume de compositrice. Car il faut parler au public. Il faut parler à ce public du Cabaret Jazz de Rueil qui vient au mot de jazz pour écouter… mais quel jazz ? En a-t-il seulement jamais entendu. Et où en aurait-il entendu ? Où aurait-il entendu “l’irrécupérable abstraction musicale” alors que partout sur les ondes la musique n’est synonyme que de chanson. Voyez France Culture, radio supposé différente, où depuis l’été l’on annonce “le retour de la musique” : chaque soir, on y débat de “musique” dans l’émission La Dispute, et mais il n’y s’agit que de chanson pop, rock, rap, variété française, soul, world, ou éventuellement de musique classique… mais lyrique. Ce qui permet de contourner le débat musical en parlant chiffres de vente, paroles, la vie des stars et costumes, scénographie et encore costumes.

 

Alors, ce public qui s’attend à retrouver une certaine image du jazz, image d’un jazz classique dont même il ne connaît pas les ressorts, lorsqu’on lui fait découvrir le jazz dans sa diversité contemporaine, il faut bien le prendre un peu par la main. Et c’est ce que fait Amy Gamlen, avec beaucoup de fraîcheur, sans micro… ce qui fait qu’on ne l’entend pas lorsqu’elle présente ses musiciens sous les applaudissements. Sans micro donc, sauf pour la clarinette basse de Thomas Savy, la guitare et la contrebasse étant seules amplifiées. Et le son est parfait, respectueux de cet proximité qui est le charme de la musique en club.

 

Lorsque j’entre, l’orchestre joue déjà, la fin d’un morceau, une espèce d’hymne entre solennité et drôlerie, à la Albert Ayler, fervente, aux contours mélodiques flous, chaque voix débordant sur l’autre dans un unisson tumultueux sur le drumming rubato de Karl Jannuska, d’une fluidité infiniment grâcieuse. Puis il y aura une petite suite où semblent se succéder des tableaux, dans un esprit de cohésion qui fait se demander si ce n’est pas le même tableau qui est aperçu de points de vue différents : solo, improvisation collective, tempo, rubato, contrepoint, ostinato en homophonie. Puis elle annonce For the Drums où le public est prévenu qu’il s’agit d’un solo de batterie accompagné, occasioo de dire deux mots de son désir d’inverser les rôles instrumentaux, de multiplier les points de vue, et “l’œil” se prépare à accueillir ce qui va venir, ces motifs qui passent d’un plan à un autre, ces couleurs qui se fondent l’une dans l’autre, ces déclinaisons d’assemblages timbraux, tandis que cette fois c’est la contrebasse qui prend les devants, que le sopran
o émerge du background, non virtuose, dans l’économie d’un pur lyrisme non formaté qui se noie progressivement dans la montée d’un nouveau solo, cette fois-ci de la clarinette basse, à l’inverse foisonnant. Hesitate (don’t) : c’est le titre de ce morceau boîteux que l’on accompagne mieux à savoir le nommer tout comme cet Oppenin’ invitant à laisser ses préjugés au placard ou ces Wolves« les loups… pas les vrais loups, les loups dans la tête. » – qui après des ambiances minimalistes ou chambristes des morceaux précédents nous ramènent vers quelque chose de mingusien que l’on a déjà entendu. L’heure du final est venu. Alexis Avakian, le programmateur du lieu est appelé pour un blues riff, exposé d’abord dans un rubato colemanien (tendance Ornette) puis s’élance dans tempo. Un blues en La. Avakian, l’anche sèche, entre là-dedans à sec, où les clichés du blues en si bémol lui sont interdits, et c’est très beau ce “petit taureau qui entre dans l’arène” comme aveuglé par les clameurs qui l’attendent et qui, avant de charger, trottine… Et dans ce son détimbré, cette exploration mélodique inquiète et dépourvu de cliché, il y a quelque chose de konitzien avant la charge rollinsienne qu’on attendrait de lui et qui ne viendra pas… car voici la fin du concert. Au bar, nous “philosopherons” sur cette vacherie du blues en La à sec et sur la grâce de la jam session, de ses risques et incidents

 

Et voilà bien notre critique, s’attarder sur l’anecdote d’un petit incident après n’avoir pas su commenter un seul solo du concert, tout comme elle s’attarda plus généreusement sur le dramatique Lover Man de Charlie Parker que sur aucun autre de ses solos. La fascination de la fêlure… Mais si la déchéance musicale de Charlie Parker en plein débâcle toxicomaniaque n’est pas un pas un spectacle recommandable, je me suis trouvé très admiratif de la façon dont Avakian se sortait progressivement de ce piège qui lui était tendu, d’ailleurs sans malice, et c’est cette opiniâtreté mélodique de quelques mesures et que je qualifiais de konitzienne qui m’a passionné, beaucoup plus que s’il était était entré bille en tête dans ce blues dont le mérite était justement l’atypicité de sa partition. On ne manquera pas cependant son quartette et le répertoire qu’il a écrit pour lui, vendredi 20 au Bistro Gourmand, avec Romain Pilon (guitare), Mauro Gargano (contrebasse) et Fabrice Moreau (batterie). Disque à paraître prochainement, et dont l’écoute surprendra les habitués du festival de Calvi qui s’y sont fait l’idée d’un Avakian en batailleur velu de féroces jam sessions.

 

Le concert est donc terminé et je constate sans étonnement la chaleur des applaudissements de la part d’un public au départ un peu froid, pas très abondant et qui a connu quelques déserteurs à l’entracte. On est venu voir une chose, le jazz, on en découvre une autre, le jazz encore, mais qui est un large territoire de diversité, que l’on accueille d’abord avec réticence: « j’ai eu du mal à entré dedans, mais qu’est-ce que c’était bien! » J’ai entendu ça des centaines de fois lorsque j’organisais des concerts gratuits dans l’auditorium de la discothèque municipale de Montrouge. Mais on avancera pas d’un pouce tant que persistera cet abîme que je constate régulièrement entre le monde de la Culture et celui de « l’irrécupérable abstraction musicale », sur les différentes rubriques musicales de France Culture, mais aussi à l’affiche des salles dévolues à la culture à travers l’Hexagone aux mains du théâtre ou des dites “musiques actuelles” dont je ne condamne pas ici la nature, mais le pouvoir d’uniformisation).

 

Ce soir 19 septembre, retour de la “chanson” au conservatoire de Rueil, avec la grande Virginie Teychené. Je me suis fait une réputation de férocité critique pour les chanteuses. Mais quand Virginie Teychené chante les standards, même si elle est gourmande de leurs paroles (qui le méritent), elle les aborde en musicienne, en parfaite complicité avec ses musiciens et les arrangements de Gérard Maurin, avec un sens profond de “l’irrécupérable abstraction musicale” qui la fait grande interprète du vocalese, cet art de reprendre avec des paroles les grands solos de l’histoire du jazz. Vous verrez, ce soir, entre deux standards et le rythme trépidant d’une samba brésilienne en duo avec son batteur Jean-Pierre Arnaud, elle ne devrait pas manquer de vous chanter le solo de ténor de Billy Mitchell dans le Rat Race de Quincy Jones sur les paroles de Mimi Perrin. Dire que Mimi est morte sans avoir entendu ça, parce qu’elle n’avait plus la force d’écouter de musique, c’est l’un de mes plus grands regrets. Elle aurait adoré.

 

Franck Bergerot

 

Et pendant que je tiens le crachoir, j’en profite pour signaler que ces deux derniers mardis je racontais la genèse du bop et son avènement à Arnaud Merlin sur France Musique et que c’est podcastable.

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Hier soir, 18 septembre, à Rueil Malmaison, pour le deuxième concert du festival “Femmes in jazz” de Rueil-Malmaison, le Cabaret Jazz accueillait la saxophoniste et compositrice Amy Gamlen à la tête de son quintette. Ce soir, c’est la chanteuse Virginie Teychené qui est attendue au Conservatoire de Rueil.

 

Cabaret Jazz, Rueil-Malmaison (92), le 18 septembre 2013.

 

Amy Gamlen (saxes soprano), Thomas Savy (clarinette basse), Michael Felberbaum (guitare électrique), Stéphane Kerecki (contrebasse), Karl Jannuska (batterie). Invités sur plusieurs titres : David Prez (saxophone ténor).


Hier soir, rentrant sur Rueil où j’ai ma crêche, à l’issue d’une journée de bouclage J-1 de notre numéro d’octobre, je me reprenais la lecture prometteuse du livre de Bernard Sève, L’Instrument de musique, une étude philosophique, lecture que je vais devoir interrompre momentanément, car à l’heure où j’écris ces lignes, du haut de l’étagère où de son vivant, Sigmund le chat, dans la position du tobogan ou de la prise de température par le museau, me regardait écrire, l’espiègle Carla Bley me fait de l’œil sur la couverture du livre que vient de lui consacrer Ludovic Florin dans la nouvelle collection Jazzland qu’il dirige chez Naïve. Dans les premières pages de son ouvrage, Bernard sève fait la distinction entre de l’objet technique « inventé et pensé comme solution d’un problème » et l’instrument de musique « que rien ne précède ». Et dans l’invention organologique, il en distingue de trois types, les deux premières (sans détailler) relevant de l’innovation (pour résoudre un problème sur un objet antérieur… l’apport du clétage sur la clarinette ou de la rangée supplémentaire sur l’accordéon), le troisième relevant de l’invention pure, de la création pour répondre à un pur désir, à un appel de l’imaginaire, qui résulte d’une imagination libéré de toutes contingences.

 

Peut-être cela a-t-il quelque chose à voir avec ce que j’appelais l’autre soir, à l’occasion du Printemps de Sylvaine Hélary à l’Atelier du Plateau, le 11 septembre dernier, « l’irrécupérable abstraction musicale ». Bien maladroitement, car j’avais l’air de clouer au pilori de manière rédhibitoire toute tentative d’interdiscplinarité ou d’intertextualité, ce sur quoi je ne suis pas tout à fait clair avec moi-même. Car je n’ai pas les idées claires d’un philosophe, matière dans laquelle j’ai toujours été aussi nul que pour les mathématiques. C’est pourquoi, je ferais mieux de la fermer, d’autant plus qu’il se fait tard. Mais je vais continuer quand même.

 

Car au même moment, Amy Gamlen hésitait à venir jouer à Rueil sous la bannière “Femmes de jazz”. Je l’ai appris indirectement et ça ne m’étonne pas car je me souviens d’une époque où j’avais échangé par mail avec une Amy Gamlen révoltée d’être invitée à jouer dans le cadre d’un festival “de femmes” au Sunset qui l’avait jusque-là toujours écartée de sa programmation. “Femmes in Jazz” : un ghetto. Je me souviens, en 2006, du dossier “Enfin, les filles !” du numéro 123 de Jazzman dont j’étais alors le rédacteur en chef adjoint. Un autre ghetto, qui en avait fait râler plus d’une à qui l’on tendait un micro qu’on ne leur aurait jamais tendu. De même que je me souviens de la réaction de Carla Bley à la question d’un collègue sur la question de la femme dans le jazz, ou d’Hélène Labarrière interrogée par moi sur le même sujet. En gros : vous venez m’interroger parce que je suis une curiosité, une femme musicienne ou vous m’interrogez parce que vous estimez que je le mérite en tant que musicienne ? De la même manière, je me souviens de l’interview que j’avais réalisée à Tokyo du pianiste Masahiko Sato. À ma première question, sur l’influence de la culture japonaise sur sa musique (d’ailleurs manifeste), il s’était braqué : je suis pour vous un objet d’exotisme ou un vrai jazzman. Problème qu’a rencontré la pianiste Toshiko Akiyoshi lorsqu’elle s’est trouvée dans le creux de la vague de la fin des années 60, alors que son seul argument pour rester à l’afficher était double : femme et japonaise ! Un sujet qui fait défaut à l’ouvrage Femmes du jazz que Marie Buscatto viendra défendre ce soir à 19h au café littéraire de la Médiathèque de Rueil et auquel l’ouvrage Ladies Jazz de Stéphane Koechlin, également présent, apportera probablement quelques éléments de réponse, certes très incomplets, son ouvrage portant principalement sur une époque assez reculée.

 

Amy Gamlen est irrécupérable et c’est cette “irrécupérable abstraction musicale” qu’elle défend bec et ongles. N’allez pas imaginer quelque mégère sur ses ergots. Son bec et ses ongles, ce sont les sons, les mélodies qu’elle imagine, un peu comme dans un rêve. Car elle semble toujours présenter ses morceaux au travers de quelque songe. Ce qui ne l’empêche pas d’en commenter, par petites touches, les aspects techniques et formels qui ont motivé sa plume de compositrice. Car il faut parler au public. Il faut parler à ce public du Cabaret Jazz de Rueil qui vient au mot de jazz pour écouter… mais quel jazz ? En a-t-il seulement jamais entendu. Et où en aurait-il entendu ? Où aurait-il entendu “l’irrécupérable abstraction musicale” alors que partout sur les ondes la musique n’est synonyme que de chanson. Voyez France Culture, radio supposé différente, où depuis l’été l’on annonce “le retour de la musique” : chaque soir, on y débat de “musique” dans l’émission La Dispute, et mais il n’y s’agit que de chanson pop, rock, rap, variété française, soul, world, ou éventuellement de musique classique… mais lyrique. Ce qui permet de contourner le débat musical en parlant chiffres de vente, paroles, la vie des stars et costumes, scénographie et encore costumes.

 

Alors, ce public qui s’attend à retrouver une certaine image du jazz, image d’un jazz classique dont même il ne connaît pas les ressorts, lorsqu’on lui fait découvrir le jazz dans sa diversité contemporaine, il faut bien le prendre un peu par la main. Et c’est ce que fait Amy Gamlen, avec beaucoup de fraîcheur, sans micro… ce qui fait qu’on ne l’entend pas lorsqu’elle présente ses musiciens sous les applaudissements. Sans micro donc, sauf pour la clarinette basse de Thomas Savy, la guitare et la contrebasse étant seules amplifiées. Et le son est parfait, respectueux de cet proximité qui est le charme de la musique en club.

 

Lorsque j’entre, l’orchestre joue déjà, la fin d’un morceau, une espèce d’hymne entre solennité et drôlerie, à la Albert Ayler, fervente, aux contours mélodiques flous, chaque voix débordant sur l’autre dans un unisson tumultueux sur le drumming rubato de Karl Jannuska, d’une fluidité infiniment grâcieuse. Puis il y aura une petite suite où semblent se succéder des tableaux, dans un esprit de cohésion qui fait se demander si ce n’est pas le même tableau qui est aperçu de points de vue différents : solo, improvisation collective, tempo, rubato, contrepoint, ostinato en homophonie. Puis elle annonce For the Drums où le public est prévenu qu’il s’agit d’un solo de batterie accompagné, occasioo de dire deux mots de son désir d’inverser les rôles instrumentaux, de multiplier les points de vue, et “l’œil” se prépare à accueillir ce qui va venir, ces motifs qui passent d’un plan à un autre, ces couleurs qui se fondent l’une dans l’autre, ces déclinaisons d’assemblages timbraux, tandis que cette fois c’est la contrebasse qui prend les devants, que le sopran
o émerge du background, non virtuose, dans l’économie d’un pur lyrisme non formaté qui se noie progressivement dans la montée d’un nouveau solo, cette fois-ci de la clarinette basse, à l’inverse foisonnant. Hesitate (don’t) : c’est le titre de ce morceau boîteux que l’on accompagne mieux à savoir le nommer tout comme cet Oppenin’ invitant à laisser ses préjugés au placard ou ces Wolves« les loups… pas les vrais loups, les loups dans la tête. » – qui après des ambiances minimalistes ou chambristes des morceaux précédents nous ramènent vers quelque chose de mingusien que l’on a déjà entendu. L’heure du final est venu. Alexis Avakian, le programmateur du lieu est appelé pour un blues riff, exposé d’abord dans un rubato colemanien (tendance Ornette) puis s’élance dans tempo. Un blues en La. Avakian, l’anche sèche, entre là-dedans à sec, où les clichés du blues en si bémol lui sont interdits, et c’est très beau ce “petit taureau qui entre dans l’arène” comme aveuglé par les clameurs qui l’attendent et qui, avant de charger, trottine… Et dans ce son détimbré, cette exploration mélodique inquiète et dépourvu de cliché, il y a quelque chose de konitzien avant la charge rollinsienne qu’on attendrait de lui et qui ne viendra pas… car voici la fin du concert. Au bar, nous “philosopherons” sur cette vacherie du blues en La à sec et sur la grâce de la jam session, de ses risques et incidents

 

Et voilà bien notre critique, s’attarder sur l’anecdote d’un petit incident après n’avoir pas su commenter un seul solo du concert, tout comme elle s’attarda plus généreusement sur le dramatique Lover Man de Charlie Parker que sur aucun autre de ses solos. La fascination de la fêlure… Mais si la déchéance musicale de Charlie Parker en plein débâcle toxicomaniaque n’est pas un pas un spectacle recommandable, je me suis trouvé très admiratif de la façon dont Avakian se sortait progressivement de ce piège qui lui était tendu, d’ailleurs sans malice, et c’est cette opiniâtreté mélodique de quelques mesures et que je qualifiais de konitzienne qui m’a passionné, beaucoup plus que s’il était était entré bille en tête dans ce blues dont le mérite était justement l’atypicité de sa partition. On ne manquera pas cependant son quartette et le répertoire qu’il a écrit pour lui, vendredi 20 au Bistro Gourmand, avec Romain Pilon (guitare), Mauro Gargano (contrebasse) et Fabrice Moreau (batterie). Disque à paraître prochainement, et dont l’écoute surprendra les habitués du festival de Calvi qui s’y sont fait l’idée d’un Avakian en batailleur velu de féroces jam sessions.

 

Le concert est donc terminé et je constate sans étonnement la chaleur des applaudissements de la part d’un public au départ un peu froid, pas très abondant et qui a connu quelques déserteurs à l’entracte. On est venu voir une chose, le jazz, on en découvre une autre, le jazz encore, mais qui est un large territoire de diversité, que l’on accueille d’abord avec réticence: « j’ai eu du mal à entré dedans, mais qu’est-ce que c’était bien! » J’ai entendu ça des centaines de fois lorsque j’organisais des concerts gratuits dans l’auditorium de la discothèque municipale de Montrouge. Mais on avancera pas d’un pouce tant que persistera cet abîme que je constate régulièrement entre le monde de la Culture et celui de « l’irrécupérable abstraction musicale », sur les différentes rubriques musicales de France Culture, mais aussi à l’affiche des salles dévolues à la culture à travers l’Hexagone aux mains du théâtre ou des dites “musiques actuelles” dont je ne condamne pas ici la nature, mais le pouvoir d’uniformisation).

 

Ce soir 19 septembre, retour de la “chanson” au conservatoire de Rueil, avec la grande Virginie Teychené. Je me suis fait une réputation de férocité critique pour les chanteuses. Mais quand Virginie Teychené chante les standards, même si elle est gourmande de leurs paroles (qui le méritent), elle les aborde en musicienne, en parfaite complicité avec ses musiciens et les arrangements de Gérard Maurin, avec un sens profond de “l’irrécupérable abstraction musicale” qui la fait grande interprète du vocalese, cet art de reprendre avec des paroles les grands solos de l’histoire du jazz. Vous verrez, ce soir, entre deux standards et le rythme trépidant d’une samba brésilienne en duo avec son batteur Jean-Pierre Arnaud, elle ne devrait pas manquer de vous chanter le solo de ténor de Billy Mitchell dans le Rat Race de Quincy Jones sur les paroles de Mimi Perrin. Dire que Mimi est morte sans avoir entendu ça, parce qu’elle n’avait plus la force d’écouter de musique, c’est l’un de mes plus grands regrets. Elle aurait adoré.

 

Franck Bergerot

 

Et pendant que je tiens le crachoir, j’en profite pour signaler que ces deux derniers mardis je racontais la genèse du bop et son avènement à Arnaud Merlin sur France Musique et que c’est podcastable.

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Hier soir, 18 septembre, à Rueil Malmaison, pour le deuxième concert du festival “Femmes in jazz” de Rueil-Malmaison, le Cabaret Jazz accueillait la saxophoniste et compositrice Amy Gamlen à la tête de son quintette. Ce soir, c’est la chanteuse Virginie Teychené qui est attendue au Conservatoire de Rueil.

 

Cabaret Jazz, Rueil-Malmaison (92), le 18 septembre 2013.

 

Amy Gamlen (saxes soprano), Thomas Savy (clarinette basse), Michael Felberbaum (guitare électrique), Stéphane Kerecki (contrebasse), Karl Jannuska (batterie). Invités sur plusieurs titres : David Prez (saxophone ténor).


Hier soir, rentrant sur Rueil où j’ai ma crêche, à l’issue d’une journée de bouclage J-1 de notre numéro d’octobre, je me reprenais la lecture prometteuse du livre de Bernard Sève, L’Instrument de musique, une étude philosophique, lecture que je vais devoir interrompre momentanément, car à l’heure où j’écris ces lignes, du haut de l’étagère où de son vivant, Sigmund le chat, dans la position du tobogan ou de la prise de température par le museau, me regardait écrire, l’espiègle Carla Bley me fait de l’œil sur la couverture du livre que vient de lui consacrer Ludovic Florin dans la nouvelle collection Jazzland qu’il dirige chez Naïve. Dans les premières pages de son ouvrage, Bernard sève fait la distinction entre de l’objet technique « inventé et pensé comme solution d’un problème » et l’instrument de musique « que rien ne précède ». Et dans l’invention organologique, il en distingue de trois types, les deux premières (sans détailler) relevant de l’innovation (pour résoudre un problème sur un objet antérieur… l’apport du clétage sur la clarinette ou de la rangée supplémentaire sur l’accordéon), le troisième relevant de l’invention pure, de la création pour répondre à un pur désir, à un appel de l’imaginaire, qui résulte d’une imagination libéré de toutes contingences.

 

Peut-être cela a-t-il quelque chose à voir avec ce que j’appelais l’autre soir, à l’occasion du Printemps de Sylvaine Hélary à l’Atelier du Plateau, le 11 septembre dernier, « l’irrécupérable abstraction musicale ». Bien maladroitement, car j’avais l’air de clouer au pilori de manière rédhibitoire toute tentative d’interdiscplinarité ou d’intertextualité, ce sur quoi je ne suis pas tout à fait clair avec moi-même. Car je n’ai pas les idées claires d’un philosophe, matière dans laquelle j’ai toujours été aussi nul que pour les mathématiques. C’est pourquoi, je ferais mieux de la fermer, d’autant plus qu’il se fait tard. Mais je vais continuer quand même.

 

Car au même moment, Amy Gamlen hésitait à venir jouer à Rueil sous la bannière “Femmes de jazz”. Je l’ai appris indirectement et ça ne m’étonne pas car je me souviens d’une époque où j’avais échangé par mail avec une Amy Gamlen révoltée d’être invitée à jouer dans le cadre d’un festival “de femmes” au Sunset qui l’avait jusque-là toujours écartée de sa programmation. “Femmes in Jazz” : un ghetto. Je me souviens, en 2006, du dossier “Enfin, les filles !” du numéro 123 de Jazzman dont j’étais alors le rédacteur en chef adjoint. Un autre ghetto, qui en avait fait râler plus d’une à qui l’on tendait un micro qu’on ne leur aurait jamais tendu. De même que je me souviens de la réaction de Carla Bley à la question d’un collègue sur la question de la femme dans le jazz, ou d’Hélène Labarrière interrogée par moi sur le même sujet. En gros : vous venez m’interroger parce que je suis une curiosité, une femme musicienne ou vous m’interrogez parce que vous estimez que je le mérite en tant que musicienne ? De la même manière, je me souviens de l’interview que j’avais réalisée à Tokyo du pianiste Masahiko Sato. À ma première question, sur l’influence de la culture japonaise sur sa musique (d’ailleurs manifeste), il s’était braqué : je suis pour vous un objet d’exotisme ou un vrai jazzman. Problème qu’a rencontré la pianiste Toshiko Akiyoshi lorsqu’elle s’est trouvée dans le creux de la vague de la fin des années 60, alors que son seul argument pour rester à l’afficher était double : femme et japonaise ! Un sujet qui fait défaut à l’ouvrage Femmes du jazz que Marie Buscatto viendra défendre ce soir à 19h au café littéraire de la Médiathèque de Rueil et auquel l’ouvrage Ladies Jazz de Stéphane Koechlin, également présent, apportera probablement quelques éléments de réponse, certes très incomplets, son ouvrage portant principalement sur une époque assez reculée.

 

Amy Gamlen est irrécupérable et c’est cette “irrécupérable abstraction musicale” qu’elle défend bec et ongles. N’allez pas imaginer quelque mégère sur ses ergots. Son bec et ses ongles, ce sont les sons, les mélodies qu’elle imagine, un peu comme dans un rêve. Car elle semble toujours présenter ses morceaux au travers de quelque songe. Ce qui ne l’empêche pas d’en commenter, par petites touches, les aspects techniques et formels qui ont motivé sa plume de compositrice. Car il faut parler au public. Il faut parler à ce public du Cabaret Jazz de Rueil qui vient au mot de jazz pour écouter… mais quel jazz ? En a-t-il seulement jamais entendu. Et où en aurait-il entendu ? Où aurait-il entendu “l’irrécupérable abstraction musicale” alors que partout sur les ondes la musique n’est synonyme que de chanson. Voyez France Culture, radio supposé différente, où depuis l’été l’on annonce “le retour de la musique” : chaque soir, on y débat de “musique” dans l’émission La Dispute, et mais il n’y s’agit que de chanson pop, rock, rap, variété française, soul, world, ou éventuellement de musique classique… mais lyrique. Ce qui permet de contourner le débat musical en parlant chiffres de vente, paroles, la vie des stars et costumes, scénographie et encore costumes.

 

Alors, ce public qui s’attend à retrouver une certaine image du jazz, image d’un jazz classique dont même il ne connaît pas les ressorts, lorsqu’on lui fait découvrir le jazz dans sa diversité contemporaine, il faut bien le prendre un peu par la main. Et c’est ce que fait Amy Gamlen, avec beaucoup de fraîcheur, sans micro… ce qui fait qu’on ne l’entend pas lorsqu’elle présente ses musiciens sous les applaudissements. Sans micro donc, sauf pour la clarinette basse de Thomas Savy, la guitare et la contrebasse étant seules amplifiées. Et le son est parfait, respectueux de cet proximité qui est le charme de la musique en club.

 

Lorsque j’entre, l’orchestre joue déjà, la fin d’un morceau, une espèce d’hymne entre solennité et drôlerie, à la Albert Ayler, fervente, aux contours mélodiques flous, chaque voix débordant sur l’autre dans un unisson tumultueux sur le drumming rubato de Karl Jannuska, d’une fluidité infiniment grâcieuse. Puis il y aura une petite suite où semblent se succéder des tableaux, dans un esprit de cohésion qui fait se demander si ce n’est pas le même tableau qui est aperçu de points de vue différents : solo, improvisation collective, tempo, rubato, contrepoint, ostinato en homophonie. Puis elle annonce For the Drums où le public est prévenu qu’il s’agit d’un solo de batterie accompagné, occasioo de dire deux mots de son désir d’inverser les rôles instrumentaux, de multiplier les points de vue, et “l’œil” se prépare à accueillir ce qui va venir, ces motifs qui passent d’un plan à un autre, ces couleurs qui se fondent l’une dans l’autre, ces déclinaisons d’assemblages timbraux, tandis que cette fois c’est la contrebasse qui prend les devants, que le sopran
o émerge du background, non virtuose, dans l’économie d’un pur lyrisme non formaté qui se noie progressivement dans la montée d’un nouveau solo, cette fois-ci de la clarinette basse, à l’inverse foisonnant. Hesitate (don’t) : c’est le titre de ce morceau boîteux que l’on accompagne mieux à savoir le nommer tout comme cet Oppenin’ invitant à laisser ses préjugés au placard ou ces Wolves« les loups… pas les vrais loups, les loups dans la tête. » – qui après des ambiances minimalistes ou chambristes des morceaux précédents nous ramènent vers quelque chose de mingusien que l’on a déjà entendu. L’heure du final est venu. Alexis Avakian, le programmateur du lieu est appelé pour un blues riff, exposé d’abord dans un rubato colemanien (tendance Ornette) puis s’élance dans tempo. Un blues en La. Avakian, l’anche sèche, entre là-dedans à sec, où les clichés du blues en si bémol lui sont interdits, et c’est très beau ce “petit taureau qui entre dans l’arène” comme aveuglé par les clameurs qui l’attendent et qui, avant de charger, trottine… Et dans ce son détimbré, cette exploration mélodique inquiète et dépourvu de cliché, il y a quelque chose de konitzien avant la charge rollinsienne qu’on attendrait de lui et qui ne viendra pas… car voici la fin du concert. Au bar, nous “philosopherons” sur cette vacherie du blues en La à sec et sur la grâce de la jam session, de ses risques et incidents

 

Et voilà bien notre critique, s’attarder sur l’anecdote d’un petit incident après n’avoir pas su commenter un seul solo du concert, tout comme elle s’attarda plus généreusement sur le dramatique Lover Man de Charlie Parker que sur aucun autre de ses solos. La fascination de la fêlure… Mais si la déchéance musicale de Charlie Parker en plein débâcle toxicomaniaque n’est pas un pas un spectacle recommandable, je me suis trouvé très admiratif de la façon dont Avakian se sortait progressivement de ce piège qui lui était tendu, d’ailleurs sans malice, et c’est cette opiniâtreté mélodique de quelques mesures et que je qualifiais de konitzienne qui m’a passionné, beaucoup plus que s’il était était entré bille en tête dans ce blues dont le mérite était justement l’atypicité de sa partition. On ne manquera pas cependant son quartette et le répertoire qu’il a écrit pour lui, vendredi 20 au Bistro Gourmand, avec Romain Pilon (guitare), Mauro Gargano (contrebasse) et Fabrice Moreau (batterie). Disque à paraître prochainement, et dont l’écoute surprendra les habitués du festival de Calvi qui s’y sont fait l’idée d’un Avakian en batailleur velu de féroces jam sessions.

 

Le concert est donc terminé et je constate sans étonnement la chaleur des applaudissements de la part d’un public au départ un peu froid, pas très abondant et qui a connu quelques déserteurs à l’entracte. On est venu voir une chose, le jazz, on en découvre une autre, le jazz encore, mais qui est un large territoire de diversité, que l’on accueille d’abord avec réticence: « j’ai eu du mal à entré dedans, mais qu’est-ce que c’était bien! » J’ai entendu ça des centaines de fois lorsque j’organisais des concerts gratuits dans l’auditorium de la discothèque municipale de Montrouge. Mais on avancera pas d’un pouce tant que persistera cet abîme que je constate régulièrement entre le monde de la Culture et celui de « l’irrécupérable abstraction musicale », sur les différentes rubriques musicales de France Culture, mais aussi à l’affiche des salles dévolues à la culture à travers l’Hexagone aux mains du théâtre ou des dites “musiques actuelles” dont je ne condamne pas ici la nature, mais le pouvoir d’uniformisation).

 

Ce soir 19 septembre, retour de la “chanson” au conservatoire de Rueil, avec la grande Virginie Teychené. Je me suis fait une réputation de férocité critique pour les chanteuses. Mais quand Virginie Teychené chante les standards, même si elle est gourmande de leurs paroles (qui le méritent), elle les aborde en musicienne, en parfaite complicité avec ses musiciens et les arrangements de Gérard Maurin, avec un sens profond de “l’irrécupérable abstraction musicale” qui la fait grande interprète du vocalese, cet art de reprendre avec des paroles les grands solos de l’histoire du jazz. Vous verrez, ce soir, entre deux standards et le rythme trépidant d’une samba brésilienne en duo avec son batteur Jean-Pierre Arnaud, elle ne devrait pas manquer de vous chanter le solo de ténor de Billy Mitchell dans le Rat Race de Quincy Jones sur les paroles de Mimi Perrin. Dire que Mimi est morte sans avoir entendu ça, parce qu’elle n’avait plus la force d’écouter de musique, c’est l’un de mes plus grands regrets. Elle aurait adoré.

 

Franck Bergerot

 

Et pendant que je tiens le crachoir, j’en profite pour signaler que ces deux derniers mardis je racontais la genèse du bop et son avènement à Arnaud Merlin sur France Musique et que c’est podcastable.

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Hier soir, 18 septembre, à Rueil Malmaison, pour le deuxième concert du festival “Femmes in jazz” de Rueil-Malmaison, le Cabaret Jazz accueillait la saxophoniste et compositrice Amy Gamlen à la tête de son quintette. Ce soir, c’est la chanteuse Virginie Teychené qui est attendue au Conservatoire de Rueil.

 

Cabaret Jazz, Rueil-Malmaison (92), le 18 septembre 2013.

 

Amy Gamlen (saxes soprano), Thomas Savy (clarinette basse), Michael Felberbaum (guitare électrique), Stéphane Kerecki (contrebasse), Karl Jannuska (batterie). Invités sur plusieurs titres : David Prez (saxophone ténor).


Hier soir, rentrant sur Rueil où j’ai ma crêche, à l’issue d’une journée de bouclage J-1 de notre numéro d’octobre, je me reprenais la lecture prometteuse du livre de Bernard Sève, L’Instrument de musique, une étude philosophique, lecture que je vais devoir interrompre momentanément, car à l’heure où j’écris ces lignes, du haut de l’étagère où de son vivant, Sigmund le chat, dans la position du tobogan ou de la prise de température par le museau, me regardait écrire, l’espiègle Carla Bley me fait de l’œil sur la couverture du livre que vient de lui consacrer Ludovic Florin dans la nouvelle collection Jazzland qu’il dirige chez Naïve. Dans les premières pages de son ouvrage, Bernard sève fait la distinction entre de l’objet technique « inventé et pensé comme solution d’un problème » et l’instrument de musique « que rien ne précède ». Et dans l’invention organologique, il en distingue de trois types, les deux premières (sans détailler) relevant de l’innovation (pour résoudre un problème sur un objet antérieur… l’apport du clétage sur la clarinette ou de la rangée supplémentaire sur l’accordéon), le troisième relevant de l’invention pure, de la création pour répondre à un pur désir, à un appel de l’imaginaire, qui résulte d’une imagination libéré de toutes contingences.

 

Peut-être cela a-t-il quelque chose à voir avec ce que j’appelais l’autre soir, à l’occasion du Printemps de Sylvaine Hélary à l’Atelier du Plateau, le 11 septembre dernier, « l’irrécupérable abstraction musicale ». Bien maladroitement, car j’avais l’air de clouer au pilori de manière rédhibitoire toute tentative d’interdiscplinarité ou d’intertextualité, ce sur quoi je ne suis pas tout à fait clair avec moi-même. Car je n’ai pas les idées claires d’un philosophe, matière dans laquelle j’ai toujours été aussi nul que pour les mathématiques. C’est pourquoi, je ferais mieux de la fermer, d’autant plus qu’il se fait tard. Mais je vais continuer quand même.

 

Car au même moment, Amy Gamlen hésitait à venir jouer à Rueil sous la bannière “Femmes de jazz”. Je l’ai appris indirectement et ça ne m’étonne pas car je me souviens d’une époque où j’avais échangé par mail avec une Amy Gamlen révoltée d’être invitée à jouer dans le cadre d’un festival “de femmes” au Sunset qui l’avait jusque-là toujours écartée de sa programmation. “Femmes in Jazz” : un ghetto. Je me souviens, en 2006, du dossier “Enfin, les filles !” du numéro 123 de Jazzman dont j’étais alors le rédacteur en chef adjoint. Un autre ghetto, qui en avait fait râler plus d’une à qui l’on tendait un micro qu’on ne leur aurait jamais tendu. De même que je me souviens de la réaction de Carla Bley à la question d’un collègue sur la question de la femme dans le jazz, ou d’Hélène Labarrière interrogée par moi sur le même sujet. En gros : vous venez m’interroger parce que je suis une curiosité, une femme musicienne ou vous m’interrogez parce que vous estimez que je le mérite en tant que musicienne ? De la même manière, je me souviens de l’interview que j’avais réalisée à Tokyo du pianiste Masahiko Sato. À ma première question, sur l’influence de la culture japonaise sur sa musique (d’ailleurs manifeste), il s’était braqué : je suis pour vous un objet d’exotisme ou un vrai jazzman. Problème qu’a rencontré la pianiste Toshiko Akiyoshi lorsqu’elle s’est trouvée dans le creux de la vague de la fin des années 60, alors que son seul argument pour rester à l’afficher était double : femme et japonaise ! Un sujet qui fait défaut à l’ouvrage Femmes du jazz que Marie Buscatto viendra défendre ce soir à 19h au café littéraire de la Médiathèque de Rueil et auquel l’ouvrage Ladies Jazz de Stéphane Koechlin, également présent, apportera probablement quelques éléments de réponse, certes très incomplets, son ouvrage portant principalement sur une époque assez reculée.

 

Amy Gamlen est irrécupérable et c’est cette “irrécupérable abstraction musicale” qu’elle défend bec et ongles. N’allez pas imaginer quelque mégère sur ses ergots. Son bec et ses ongles, ce sont les sons, les mélodies qu’elle imagine, un peu comme dans un rêve. Car elle semble toujours présenter ses morceaux au travers de quelque songe. Ce qui ne l’empêche pas d’en commenter, par petites touches, les aspects techniques et formels qui ont motivé sa plume de compositrice. Car il faut parler au public. Il faut parler à ce public du Cabaret Jazz de Rueil qui vient au mot de jazz pour écouter… mais quel jazz ? En a-t-il seulement jamais entendu. Et où en aurait-il entendu ? Où aurait-il entendu “l’irrécupérable abstraction musicale” alors que partout sur les ondes la musique n’est synonyme que de chanson. Voyez France Culture, radio supposé différente, où depuis l’été l’on annonce “le retour de la musique” : chaque soir, on y débat de “musique” dans l’émission La Dispute, et mais il n’y s’agit que de chanson pop, rock, rap, variété française, soul, world, ou éventuellement de musique classique… mais lyrique. Ce qui permet de contourner le débat musical en parlant chiffres de vente, paroles, la vie des stars et costumes, scénographie et encore costumes.

 

Alors, ce public qui s’attend à retrouver une certaine image du jazz, image d’un jazz classique dont même il ne connaît pas les ressorts, lorsqu’on lui fait découvrir le jazz dans sa diversité contemporaine, il faut bien le prendre un peu par la main. Et c’est ce que fait Amy Gamlen, avec beaucoup de fraîcheur, sans micro… ce qui fait qu’on ne l’entend pas lorsqu’elle présente ses musiciens sous les applaudissements. Sans micro donc, sauf pour la clarinette basse de Thomas Savy, la guitare et la contrebasse étant seules amplifiées. Et le son est parfait, respectueux de cet proximité qui est le charme de la musique en club.

 

Lorsque j’entre, l’orchestre joue déjà, la fin d’un morceau, une espèce d’hymne entre solennité et drôlerie, à la Albert Ayler, fervente, aux contours mélodiques flous, chaque voix débordant sur l’autre dans un unisson tumultueux sur le drumming rubato de Karl Jannuska, d’une fluidité infiniment grâcieuse. Puis il y aura une petite suite où semblent se succéder des tableaux, dans un esprit de cohésion qui fait se demander si ce n’est pas le même tableau qui est aperçu de points de vue différents : solo, improvisation collective, tempo, rubato, contrepoint, ostinato en homophonie. Puis elle annonce For the Drums où le public est prévenu qu’il s’agit d’un solo de batterie accompagné, occasioo de dire deux mots de son désir d’inverser les rôles instrumentaux, de multiplier les points de vue, et “l’œil” se prépare à accueillir ce qui va venir, ces motifs qui passent d’un plan à un autre, ces couleurs qui se fondent l’une dans l’autre, ces déclinaisons d’assemblages timbraux, tandis que cette fois c’est la contrebasse qui prend les devants, que le sopran
o émerge du background, non virtuose, dans l’économie d’un pur lyrisme non formaté qui se noie progressivement dans la montée d’un nouveau solo, cette fois-ci de la clarinette basse, à l’inverse foisonnant. Hesitate (don’t) : c’est le titre de ce morceau boîteux que l’on accompagne mieux à savoir le nommer tout comme cet Oppenin’ invitant à laisser ses préjugés au placard ou ces Wolves« les loups… pas les vrais loups, les loups dans la tête. » – qui après des ambiances minimalistes ou chambristes des morceaux précédents nous ramènent vers quelque chose de mingusien que l’on a déjà entendu. L’heure du final est venu. Alexis Avakian, le programmateur du lieu est appelé pour un blues riff, exposé d’abord dans un rubato colemanien (tendance Ornette) puis s’élance dans tempo. Un blues en La. Avakian, l’anche sèche, entre là-dedans à sec, où les clichés du blues en si bémol lui sont interdits, et c’est très beau ce “petit taureau qui entre dans l’arène” comme aveuglé par les clameurs qui l’attendent et qui, avant de charger, trottine… Et dans ce son détimbré, cette exploration mélodique inquiète et dépourvu de cliché, il y a quelque chose de konitzien avant la charge rollinsienne qu’on attendrait de lui et qui ne viendra pas… car voici la fin du concert. Au bar, nous “philosopherons” sur cette vacherie du blues en La à sec et sur la grâce de la jam session, de ses risques et incidents

 

Et voilà bien notre critique, s’attarder sur l’anecdote d’un petit incident après n’avoir pas su commenter un seul solo du concert, tout comme elle s’attarda plus généreusement sur le dramatique Lover Man de Charlie Parker que sur aucun autre de ses solos. La fascination de la fêlure… Mais si la déchéance musicale de Charlie Parker en plein débâcle toxicomaniaque n’est pas un pas un spectacle recommandable, je me suis trouvé très admiratif de la façon dont Avakian se sortait progressivement de ce piège qui lui était tendu, d’ailleurs sans malice, et c’est cette opiniâtreté mélodique de quelques mesures et que je qualifiais de konitzienne qui m’a passionné, beaucoup plus que s’il était était entré bille en tête dans ce blues dont le mérite était justement l’atypicité de sa partition. On ne manquera pas cependant son quartette et le répertoire qu’il a écrit pour lui, vendredi 20 au Bistro Gourmand, avec Romain Pilon (guitare), Mauro Gargano (contrebasse) et Fabrice Moreau (batterie). Disque à paraître prochainement, et dont l’écoute surprendra les habitués du festival de Calvi qui s’y sont fait l’idée d’un Avakian en batailleur velu de féroces jam sessions.

 

Le concert est donc terminé et je constate sans étonnement la chaleur des applaudissements de la part d’un public au départ un peu froid, pas très abondant et qui a connu quelques déserteurs à l’entracte. On est venu voir une chose, le jazz, on en découvre une autre, le jazz encore, mais qui est un large territoire de diversité, que l’on accueille d’abord avec réticence: « j’ai eu du mal à entré dedans, mais qu’est-ce que c’était bien! » J’ai entendu ça des centaines de fois lorsque j’organisais des concerts gratuits dans l’auditorium de la discothèque municipale de Montrouge. Mais on avancera pas d’un pouce tant que persistera cet abîme que je constate régulièrement entre le monde de la Culture et celui de « l’irrécupérable abstraction musicale », sur les différentes rubriques musicales de France Culture, mais aussi à l’affiche des salles dévolues à la culture à travers l’Hexagone aux mains du théâtre ou des dites “musiques actuelles” dont je ne condamne pas ici la nature, mais le pouvoir d’uniformisation).

 

Ce soir 19 septembre, retour de la “chanson” au conservatoire de Rueil, avec la grande Virginie Teychené. Je me suis fait une réputation de férocité critique pour les chanteuses. Mais quand Virginie Teychené chante les standards, même si elle est gourmande de leurs paroles (qui le méritent), elle les aborde en musicienne, en parfaite complicité avec ses musiciens et les arrangements de Gérard Maurin, avec un sens profond de “l’irrécupérable abstraction musicale” qui la fait grande interprète du vocalese, cet art de reprendre avec des paroles les grands solos de l’histoire du jazz. Vous verrez, ce soir, entre deux standards et le rythme trépidant d’une samba brésilienne en duo avec son batteur Jean-Pierre Arnaud, elle ne devrait pas manquer de vous chanter le solo de ténor de Billy Mitchell dans le Rat Race de Quincy Jones sur les paroles de Mimi Perrin. Dire que Mimi est morte sans avoir entendu ça, parce qu’elle n’avait plus la force d’écouter de musique, c’est l’un de mes plus grands regrets. Elle aurait adoré.

 

Franck Bergerot

 

Et pendant que je tiens le crachoir, j’en profite pour signaler que ces deux derniers mardis je racontais la genèse du bop et son avènement à Arnaud Merlin sur France Musique et que c’est podcastable.