Fighting Back Claude McKay à Avignon dans le Souffle spectacle du "In" - Jazz Magazine
Jazz live
Publié le 20 Juil 2026

Fighting Back Claude McKay à Avignon dans le Souffle spectacle du « In »

Cycle CLAUDE MCKAY (1890-1948) AVIGNON 2026

Claude McKay en 2026 ? Une œuvre majeure, résolument contemporaine

Connaissez-vous Claude McKay, poète vagabond, « clochard céleste » avant l’heure qui bourlingua de sa Jamaïque natale à Londres, Paris, Marseille jusqu’en Russie séduit par le programme du parti de Lénine ? Peut être comme l’écrivain de SF Alain Damasio, vous l’avez découvert récemment, émerveillé par la vibration de son œuvre poétique et romanesque ; quant à moi, ce fut lors du Festival de Mandol’in de Marseille en 2023 initié par VBD et sa compagnie, assisté du musicien et producteur Maxime Vagner ( Prodig’art) qui sort le Cd sur leur label commun…Maison bleue.

Car depuis 1923 a commencé le Cycle Mc Kay qui se proposait par de nombreux évènements de remettre Claude McKay dans la lumière, de toucher tous les publics dans les endroits les plus variés : le Palais de la Porte Dorée, le Mucem, le Festival d’Avignon ( dès 2024), l’Ambassade des Etats-Unis, la Maison de la poésie, des Festivals de jazz comme les Cinq Continents de Marseille…

Toujours d’actualité en 2026 McKay avec la diffusion sur France 5 d’un nouveau documentaire /Errances d’un poète révolté de Mathieu Verdeil qui, par ses recherches et archives inédites raconte la vie flamboyante et méconnue de Mc Kay par la voix de Gael Faye. Le cinéma Utopia d’Avignon l’a projeté le 16 juillet. On y suit la vie passionnante et tragique de Claude McKay qui, avec les écrivains de la Harlem Renaissance comme Langston Hughes, se saisit de ses racines africaines pour écrire ses romans. Natif de la Jamaïque il quitte vite son île natale et fait tous les métiers, serveur, employé des chemins de fer, voyage de la Jamaïque à Harlem où il tente désespérément de trouver sa place dans une Amérique raciste…Alors il fuit jusqu’en Russie où il assiste au quatrième congrès de Lénine qui a mis la question noire à l’ordre du jour… mais on le retrouve à Paris quand la « négrophilie » est tendance, que l’internationalisme noir s’y réunit : rangé parmi les Montparnos, il est au Bal nègre de la rue Blomet.

Il arrive enfin à Marseille en 1924, un autre Harlem avec son quartier réservé sur le port, une Babel  bigarrée sur fond de mer où il se sent chez lui : « éventail aux couleurs éclatantes à la fois attirante et repoussante, pleine de la féérie incessante des bateaux et des hommes… le régal des vagabonds avec sa prodigieuse jetée.» Banjo en 1925 décrit le blues, la souffrance du peuple noir « Nègre je suis, nègre je resterai » annonçant Leopold Senghor, Aimé Césaire et le concept de négritude. Pourtant il aime très vite cette ville interlope, « ce port qui attire toutes les races « . Il y restera cinq ans et y écrira aussi Retour à Harlem (1927). Puis, il continuera sa vie d’errance, rencontrera à Antibes les écrivains de la « Lost Generation », sera figurant pour Rex Ingram aux studios niçois de la Victorine, ira en Bretagne chez les sardiniers, à Douarnenez la rouge « peignant les voiles bleues sur le fond gris bleu du ciel ». Et échouera au Maroc en 1930 où il restera quatre ans à Tanger, une ville libre de mœurs qui lui convient : fasciné par les gnawas , les cultes et rituels, il est enfin délivré de la conscience de la couleur, lui qui avait assisté à de terribles lynchages pendant the Red Summer américain. (« If we must die », 1919 ).

 

Voilà donc une nébuleuse qui gravite autour de cet écrivain radical qui dénonça très tôt le racisme et l’ oppression des noirs dans Harlem Shadows et Home to Harlem, a inspiré la Harlem Renaissance autant que les penseurs de la « négritude », sans oublier bien plus tard James Baldwin ( I’m not your Negro de Raoul Peck)  avec des échos dans le mouvement Black Lives matter.

Pourquoi fut-il si injustement oublié ? Son « Romance in Marseille » ne put être publié à sa sortie, « il était trop noir, trop engagé politiquement, trop sexuellement différent, trop tout ».

A ce documentaire s’ajoutent la publication de livres, une nouvelle traduction de Banjo et un recueil de poésie, la sortie d’un album de lectures musicales (Mike Ladd, Lamine Diagne, Alain Damasio…) et un beau temps fort au Festival d’Avignon, où sera présenté le spectacle KAY! Lettres à un poète disparu jusqu’à la fin du festival ( 25 juillet) au Théâtre des Halles.

Ecrit à quatre mains par le réalisateur du documentaire et le saxophoniste flûtiste Lamigne Diagne, porté par une formation jazz sur scène, le spectacle fait dialoguer les combats de l’écrivain avec nos fractures actuelles. Ecrivain voyageur, d’une littérature des marges, portée par des mots crus voire obscènes ce qui déplaira fortement un temps du moins à W.E.Dubois avant qu’il  ne lui reconnaisse un statut d’écrivain international, McKay nous parle singulièrement aujourd’hui, renvoyant à cette liberté avec laquelle il décrit son époque. Un précurseur de certaines luttes toujours actuelles.

Album Kay | Label Maison Bleue

De ce spectacle est sorti un album sur la Maison Bleue, un label discographique indépendant ouvert à toutes les esthétiques musicales, fondé en 2019 par le mandoliniste et directeur artistique Vincent Beer-Demander et le musicien et producteur Maxime Vagner.

 

Fighting back Claude McKay

Jardin du Palais des Papes, mercredi 15 juillet, 19h00.

Mais pour l’heure ….Alexandra Timàr du théâtre des Halles à Avignon nous offre un happening en ce jour, bien plus qu’une lecture musicale dans le cadre insolite des jardins du Palais des Papes ( actuelle sortie du circuit des visites ) avec le saxophoniste Lamine Diagne , l’écrivain Alain Damasio qui s’est mis au slam lui aussi (influencé par le grand Mike Ladd), le batteur bien connu dans le sud Cédric Bec et le guitariste Wim Wilker sans oublier le documentariste Matthieu Verdeil à l’origine de ce cycle ( son premier  grand œuvre sur le poète remonte à 2021).

Alain Damasio commence par honorer le lieu à la façon de René Char sur « les arbres de ce jardin qui se parlent entre eux », car le Souffle ( spectacle « in » du Festival) a lieu dans un jardin et pas n’importe lequel, celui des papes sous l’une des hautes murailles de ce palais gothique du XIVème.

Nous allons écouter des extraits lus, slamés, mis en bouche et en musique par les performeurs sur scène. 

Le premier poème « Quand je serai parti » de 1922 a un goût amer mais ô combien réaliste «Quand je serai mort et oublié / Sans nul vivant qui se souvienne de mes traits Peut-être un jeune homme songeur doucement  sifflera la mélodie en se demandant / Qui donc jadis écrivit ces vers…» Poème qui met en évidence le goût du flux, du « déboulé torrentiel des mots » introduisant ainsi Mike Ladd qui entre en jeu : fasciné tout jeune par McKay découvert dans la bibliothèque familiale, il s’intéresse de près au concept de « passive resistance » et va vers le grime, rythme vif aux breakbeats rapides et syncopés, fragmentés et agressifs souvent.

Puis commence un échange à deux voix, Alain Damasio traduisant les paroles de ce flow, sur une musique chaloupée, hypnotique à la flûte à bec et traversière et à la guitare électrique discrète mais efficace, sur des percussions variées… il nous livre un premier slam très long, voluptueux et pourtant cruel qui va jusqu’à la rixe « Shake that thing ! » allusion à ce shimmy africain, danse du ventre que Mc Kay trouve vulgaire…. « Secouez-moi ça », texte savoureux, cru, épatant que l’on trouve dans Banjo : animé du son d’instruments divers, où « le banjo-instrument privilégié des Noirs américains aux notes mates et sonores qui représente leur vie, domine les notes en filigrane des mandolines, le joli son charmant des ukulelés, la sensualité colorée de la guitare ».

« Les Sénégalais se pressent sur la piste, violents et sauvages en bleu de chauffe et les soldats malgache en kaki dansent ensemble… Ils dansent mieux quand ils sont seuls ou entre hommes de façon plus sauvage… dans une cacophonie de dialectes éclatés, une vraie tour de Babel…Blocs de voix, de bras qui bougent en houle, percussions des voix tchak tchak, cake walk et calypso, mambo ça swingue et twiste…Juste de la sidération brute pas de cris d’applaudissements.»

Le héros joue du banjo comme tous les marins du monde, il déambule dans les lieux clandestins, les rades plus ou moins louches rencontrant prostitué(e)s en tout genre, marins en bordée… et surtout, des musiciens. Mc Kay a raconté la vie de ces noirs dans le « quartier réservé » du Panier, disparu en 1943, c’est l’intrigue de Banjo où de drôles de gars se saoulent la gueule sur le quai de la grande Jetée (que la nouvelle municipalité, précision savoureuse, rêve de ré-ouvrir.) Ce n’est pas un témoignage direct mais un souvenir autobiographique : McKay dit avoir raconté ce qu’il a vu (!) et rejoint par là Louis Brauquier qui parle de cette musique noire infernale … porté par le blues survolté de Papa Charlie Jackson et son Shake that thing !

 Banjo est une fresque insolite, une série de tableaux saisissants, un roman-opéra où les cadences du jazz se mêleraient aux airs de Carmen et de Mistinguett. Ville pauvre, populaire, rebelle, dépourvue de tout esprit  patrimonial, Marseille reste avant tout un port, même si les dockers sont  beaucoup moins nombreux aujourd’hui qu’à la grande époque. En roue libre, cette ville d’immigration qui n’a jamais cessé de brasser des arrivants venus du monde entier, était capitale du « musical hall » dans les années trente. Marseille a compté dans l’implantation mondiale du jazz, devenant même une scène d’avant-garde, avec de nombreux activistes promoteurs de la diffusion de cette musique, dont le Hot Club à ses débuts. Armstrong y passe en 1933 et 1934.  Le jazz est une musique vivante « à consommer sur place » dès son arrivée dans cette ville-monde, à fond de cale.

On repense justement à ce livre de 2012 A fond de cale des auteurs Michel Samson (ancien correspondant du journal Le Monde à Marseille), Gilles Suzanne (maître de conférence en esthétique à l’université d’Aix Marseille) et Elizabeth Cestor chargée de mission au Mucem.

Ils ont écrit la saga de Marseille en jazz en huit chapitres chronologiques soulignant « qu’il n’y a jamais eu de jazz marseillais mais un jazz à Marseille sans interruption des années vingt à maintenant.»

Sans transition mais avec force, Mike Ladd continue avec « The lynching » qui évoque évidemment pour nous « Strange Fruit » de Billie Holiday d’ Abel Meerepol … plus tardif, de 1939. « Le balancement des carbonisés, les femmes se pressaient pour voir… et les petits gosses lyncheurs de demain dansaient dans une satanique jubilation » suivie d’une pure impro qui émerveille Damasio sur « If we must die », un texte crié complexe autant que précis de 1919.

C’est ensuite l’hommage du saxophoniste flûtiste Lamine Diagne qui raconte son arrivée et son installation à Marseille, un peu frère de sang et de son avec McKay.

« J’ai rencontré Claude McKay à travers Banjo, ce roman vibrant qui traverse le port de Marseille il y a cent ans. En le lisant, la ville changeait de visage : en sortant de chez moi, j’avais l’impression de marcher dans ses pages, au milieu des marins, des langues mêlées, des vies en mouvement.​ Un soir, assis au fond d’un bar de la Plaine, j’ai commandé deux verres. J’ai invité Claude à me rejoindre. Dans cette rencontre imaginaire, j’ai pris note de nos échanges. C’est ainsi qu’est née cette correspondance posthume — une tentative de faire entendre, aujourd’hui encore, la voix d’un poète qui n’a jamais cessé de nous parler. » 

De cette correspondance est né le spectacle « KAY! Lettres à un poète disparu » conçu avec Matthieu Verdeil mêlant textes, musiques et projections.

Suit une ode à Marseille fantasmée sur fond de guitare électrique, suivie de la vision personnelle et poétique quelque peu rêvée de Damasio qui s’est amouraché de la cité phocéenne en découvrant l’oeuvre de McKay. On entendra encore pour finir le poignant « I shall return », poème de l’exilé qui décide à un moment de s’arracher de ce port qu’il adore pourtant, voulant voir ailleurs, en citoyen du monde. Mais espérant y revenir.


 C’est une navigation passionnante  à laquelle nous avons assisté, qui célèbre Marseille travaillée par tant de mémoires : la ville n’aura jamais manqué d’inspiration, toujours prête à mixer les courants et les genres. L’apport de Marseille au jazz est considérable, même s’il n’existe pas un jazz marseillais. Par contre, des cycles s’imposent à chaque tournant décisif de l’histoire de cette musique et ainsi se mesure l’attachement de chaque génération à «sa » musique. A chaque époque, son regard, ses filtres, ses affrontements, ses oublis et ses désillusions. Et on ne peut rester insensible à ce Banjo, roman du jazz marseillais que doivent découvrir non seulement les « étrangers » à la cité phocéenne, mais encore les Marseillais eux mêmes. Car nul n’est prophète en son pays…

Sophie Chambon