Fonpeps, un dispositif d’aide aux arts vivants mis à mal
Cette semaine, les médias habituellement très indifférents aux jazz s’émeuvent du détricotage d’un fonds d’aide à la rémunération juste des artistes dans les petites salles, particulièrement impactant pour le jazz. Ayant fait de la scène de proximité sa principale source de nourriture musicale, Franck Bergerot a voulu essayer d’y voir clair.
Mercredi dernier, 14 janvier à 18h, le Snam (Syndicat national des artistes musiciens) appelait au rassemblement à Paris, à proximité de la rue des Lombards et de ses clubs de jazz, le monde du jazz ayant été le premier à donner l’alerte au sujet du Fonpeps, ou “Fonds national pour l’emploi pérenne dans le spectacle”. Ce dispositif a été créé en 2016 pour soutenir l’emploi des artistes du spectacle vivant dans les petits lieux (500 places maximum), deux volets distincts concernant la rémunération juste des personnels permanents d’une part, celle des artistes d’autre part, un troisième volet étant destiné à l’édition phonographique.
Cette manifestation sur la Place Sainte-Opportune fut l’occasion de prises de parole de gens du théâtre, de la musique classique, des musiques actuelles et du jazz. Président de Grands Formats qui défend la pratique du jazz en grand ensemble, le pianiste et chef d’orchestre Alexandre Herer fut le premier à s’exprimer (voir photo), suivi de quelques autres intervenants des différents secteurs concernés, dont le pianiste Sébastien Paindestre qui s’apprêtait à monter sur la scène du Sunside à 50m de là.
Intrigué, je m’étais rendu sur le site du Ministère de la Culture, où Rachida Dati se félicite de la reconduction du dispositif par un décret qu’elle a signé “en catimini” le 30 décembre, visiblement sans avoir prêté l’oreille aux représentants des artistes qui, s’étant inquiétés d’un projet de réécriture voire de l’abandon du texte, avait demandé et s’étaient préparés à la rencontrer pour l’informer de leurs préoccupations. Reconduction donc de ce texte vertueux, mais assortie d’une réduction de 50% de son budget, plus récriture des critères et paramètres plus ou moins impactante selon les volets du dispositif. Ceci un plein recul général des aides des organismes de gestion collective (Spedidam, Adami, Sacem) et des collectivités locales.
Pour mieux en comprendre l’impact et ayant du mal à obtenir des précisions suffisantes de la part des musiciens rencontrés sur place, j’ai demandé, dès le lendemain, à Jean-Pierre Vivante du Triton aux Lilas, de m’éclairer de quelques exemples.
Pour nous en tenir au chapitre du spectacle vivant (donc en mettant de côté celui concernant la production phonographique, également impactée), le Fonpeps comporte deux volets :
• l’emploi permanent, soit un soutien de fonctionnement à la structure de l’employeur.
• l’emploi artistique, soit un soutien aux programmes artistiques à l’affiche du lieu.
Concernant l’emploi permanent, le montant de l’aide vient de subir une baisse de 50 % en répercussion de la réduction de 50 % de la dotation du budget du Fonpeps. Ce qui est déjà violent.
Pour ce qui est de l’aide à l’emploi artistique (également réduite de 50 %), la réécriture des critères conditionne désormais son attribution à l’existence d’au moins trois représentations ou concerts au cours des douze derniers mois écoulés pour chaque programme déposé.
Deux cas de figures :
1er cas : L’employeur est le lieu d’accueil et c’est lui qui sollicitera le Fonpeps. C’est le cas du Triton qui, outre l’accueil de programmes préexistants, est un lieu de création et de résidence d’artistes (une dizaine d’affiches par mois). Dans le domaine artistique qui concerne le jazz et les musiques improvisées, il est rarissime qu’un même programme puisse être donné trois soirs d’affilée, ni même trois fois en une même saison en un même lieu. Pour un employeur comme le Triton, et comme pour de nombreux petits lieux qui couvrent le territoire (voyez les pages concerts de Jazz Magazine pourtant non exhaustifs), l’aide à la rémunération de l’artiste est donc réduite à néant.
2ème cas : L’employeur est une entité (compagnie, association ou entrepreneur) qui salarie elle-même les artistes dont elle vend les prestations à des lieux d’accueil. Il a donc quelque chance de faire valoir trois prestations dans l’année pour un programme donné. Dans le domaine du jazz et des musiques improvisées, mal aimés des médias et des grands acteurs culturels, il ne faut quand même pas rêver ! (Voyez la quasi absence des musiques instrumentales de création et particulièrement du jazz à l’affiche des scènes nationales, et sur les ondes nationales hors du ghetto France Musique, et dans les colonnes de la presse, qui ont beau jeu cette semaine de manifester leur inquiétude).
En cherchant à me documenter sur ces sujets, je me suis heurté à beaucoup de méconnaissance des artistes consultés, inquiets de ne pouvoir répondre avec suffisamment de précision à mes questions, voire totalement désabusés (l’effondrement du “monde d’avant” que laisse présager cette semaine la situation internationale n’étant pas étrangère à une désespérance collective). Quelques entretiens téléphoniques m’ont confirmé un double hiatus générationnel et esthétique.
Les plus âgés ont débuté leur carrière en free lance, que ce soit dans le jazz de tradition, ou dans les sillages des tendances sixties et seventies, et ont traversé les années Lang-Mitterand, le développement des premières aides à la création et des premières classes du jazz, en les dédaignant ou en apprenant à en tirer parti.
Les générations suivantes ont appris dans les écoles où elles ont acquis un niveau musical inédit, une conscience nouvelle de leur développement professionnel et une maîtrise d’un édifice de droits et d’aides mises à leur disposition, extraordinairement complet, complexe… parfois jusqu’à l’antinomie comme celles auxquelles s’est heurté tel musicien connu pour son dynamisme et sa créativité qui, après s’être lourdement endetté à créer un label phonographique, fut conduit à préserver son activité artistique en se recentrant sur la production de ses concerts, et s’entendit récemment refuser une aide par un établissement public avec pour tout commentaire « insuffisamment développé ». Où l’on voit ce système d’aides générer un secteur professionnel para-culturel influent et surdimensionné quoique souvent fort éloigné des préoccupations et critères artistiques de ceux qu’ils “représentent”.
Et ici, la fracture générationnelle se double d’une fracture esthétique, le goût de l’impromptu qui caractérise certaines pratiques (rencontres improvisées, géométries variables, etc.) les rendant inéligibles à cette aide à l’emploi.
En outre, le recours aux subventions et notamment l’usage du Fonpeps révèle un hiatus d’une autre nature entre :
• les organisateurs de concerts qui se revendiquent comme employeurs et donc candidats au soutien à l’emploi artistique par le Fonpeps
• et les organisateurs qui achètent un concert clé en mains à un tourneur ou à un artiste par l’intermédiaire d’une association, l’un ou l’autre faisant office d’employeur.
Les catégories d’employeurs entrent ainsi en concurrence autour d’un même groupe et peuvent se disputer l’aide à l’emploi auquel un plateau serait éligible, la dispersion des cachets entre différents employeurs menaçant la probabilité de faire valoir les trois concerts par saison nécessaires à l’obtention du Fonpeps.
À la combativité des plus jeunes imaginant un avenir radieux (même s’ils ne sont pas totalement dupes), j’ai pu comparer un désabusement voire une désespérance de leurs aînés qui sont ou ont été souvent leurs enseignants voire leurs modèles, avec ce sentiment fréquent que la “création”, aboutissement sur scène d’un projet longuement élaboré à l’issue d’un véritable parcours du combattant correspond souvent à sa fin de vie ; phénomène qui date de l’époque des “création”, ces puits à subventions, qui donnaient lieu, dans les années Lang-Mitterrand, à ce genre de dialogue : « Tu ne prendrais pas mon orchestre ? On a déjà quelques concerts dans les pattes et ça commence à jouer d’enfer – Euh ! Tu ne me proposerais pas plutôt une “création” ? »
On complètera le tableau sur ce goût du grandiose et du bling bling qui conduit à rabioter en priorité les petits budgets de ces petits lieux maillant le territoire sept jours sur sept jusque dans les campagnes éloignées, de Langonnet (la Grande Boutique en Centre Bretagne) à Lurs (l’Osons Jazz dans les Alpes de Haute Provence), et où le moindre euro compte, tandis qu’on laisse filer de considérables masses d’argent encourageant moins la qualité de l’écoute que le gigantisme et les démesures du vedettariat.
On connaît les préoccupations de Madame Dati. Espérons que celle-ci, un fois retournée à ses affaires et ses mandats, le Ministère de la Culture sera confié à un·e interlocuteur·rice prêtant l’oreille aux musiques de création. Franck Bergerot
Remerciements spéciaux à Jean-Pierre Vivante, Ellinoa, Régis Huby, Hélène Labarrière, quoique l’auteur assume l’entière responsabilité de ce texte.