Harpa au 38Riv
Hier, 4 janvier, festival d’impromptus et d’épiphanies sous les voutes du 13e siècle, avec le trio Harpa de Matthieu Donarier, Paul Jarret et Arnault Cuisinier.
Il se passe toujours quelque chose au 38 Riv, une activité presque intimidante tant elle est foisonnante et son public constamment renouvelé (international et polyglotte), selon une intense grille de programme : doubles concerts tous les jours (19h30 et 21h30), voire quintuples avec les “matinées” du samedi (15h et 17h, plus un late show à 23h), à quoi s’ajoutent des jam sessions thématiques (du mardi au samedi) et des programmes spéciaux pour des dimanches de relaxation dont les quatre séances peuvent être étiquetées selon les cas “Jazz meets classical”, “Cool jazz for quiet dreams” ou “gipsy afternoon”. Le tout avec une affiche souvent jeune et encore rare, que ne manque pas d’alimenter tant les jam sessions que le regard sur la scène contemporaine française porté par une équipe elle aussi jeune, qui a su rénover – tout en le préservant – l’esprit de découverte, de rencontre et de proximité voulu par le créateur du lieu. Ce dernier, Vincent Charbonnier, élève de la classe de contrebasse de Jacques Cazauran, figure montante de la contrebasse sur la scène française des années 1980 (Bobby Rangell, Andy Emler, Jean-Marie Machado, Daniel Mille…), titulaire au sein du trio de Jacques Loussier, fut victime, à la toute fin du siècle, d’un terrible accident vasculaire qui l’a laissé définitivement handicapé et souffrant. C’est avec un courage et une énergie hors du commun qu’il a pris possession en 2008, au 38 de la rue de Rivoli, de cette cave du 13e siècle, compartimentée en bas de deux volées d’escalier : salle principale d’une contenance assurant une proximité idéale, plus loge, bar, toilettes. Il continue d’y présenter les programmes par de pittoresques préambules, et de s’y présenter comme le “capitaine du navire”, un navire dont il laissé le pilotage à sa jeune équipe tout en préservant l’esprit original du lieu.
Je m’étais promis d’aller prendre la température de ces après-midi dominicales et visais celle d’hier, 4 janvier : “Jazz meets classical” recevait La Forqueray, trio imaginé par le batteur François “Monvézom” Malandrin autour du répertoire d’Antoine Forqueray (1699-1782), avec le saxophoniste Boris Blanchet et le contrebassiste Jean-Philippe Viret. Et je me réjouissais d’enchaîner avec le “Cool jazz For Quiet Dreams” du trio Harpa (Matthieu Donarier, sax ténor et clarinette; Paul Jarret, guitare électrique et effets; Arnault Cuisinier, contrebasse). Distrait par l’air du temps, je n’ai pas vu passer l’heure et ce n’est finalement qu’à ce dernier et seul programme auquel j’assistai, arrivant à l’heure pile pour me voir offrir la seule et dernière chaise libre… car il est rare qu’en ce lieu, on ne joue pas à guichet fermé. Réservez !
Nouveau trio donc, à découvrir (on verra plus bas que c’est faux), mais résurgence de fragrances anciennes, de celles que je connus avec Paul Jarret en solo ou à la tête de son Acoustic Large Ensemble, avec Matthieu Donarier sur le répertoire de Gabor Gado ou le duo Kindergarten que cosignait la chanteuse Poline Renou. Onirisme flottant sur des modalités diaphanes, souplesse des sinuosités vagabondes du saxophone et de la clarinette, guitare orchestrale de Paul Jarret qui joue de ses effets tant pour en diversifier les granulations sonores que pour en superposer les voix et jouages par de mystérieux dispositifs électroniques (son désormais fameux rack de pédales). Je ne pouvais m’empêcher de comparer la place ici d’Arnault Cuisinier à celle de Sébastien Boisseau qui avec Donarier évolue comme un partenaire de danse, tandis qu’ici c’est une solide architecture de piliers et de clés de voute, plus gothiques que romanes, qu’offre Cuisinier à ce trio s’autorisant toutes les incertitudes.
« Ah ! Tu es là. C’est gentil d’être revenu nous écouter – ?!? Mais je ne vous ai jamais entendu ! – Si, souviens toi, c’était en 2024 au Triton ! » Diable, je savais que je commençais à perdre mon vocabulaire qui n’a jamais été ni très étendu ni très sûr, mais voilà que je perds la mémoire… En effet, le 20 mars 2024, balayant une semaine, à ma décharge, très chargée (sept concerts), je résumais l’affaire ainsi : « Le concert au Triton du trio de Matthieu Donarier, Paul Jarret et Arnault Cuisinier fut un miracle d’inventivité et de délicatesse sonore et d’entente musicale, où, quoiqu’en l’absence de batterie, je pensais beaucoup à Paul Motian… et à Steve Swallow. » Et je n’en savais plus rien !
Encore un mot pour dire que Matthieu Donarier jouera le 31 janvier prochaine dans le cadre du très cher Jazz Miniatures à la Poudrière de la Citadelle de Port-Louis (face à Lorient), en duo avec Gilles Coronado. Et j’enrage à l’idée de ne pas y être, contraint de quitter Lorient le jour de son ouverture par Étienne Cabaret et Christelle Séry à La Dame Blanche (Port-Louis). En plus, la Poudrière est un lieu grandiose, et si vous y allez ce jour-là, à 16h, en entrant dans la Citadelle, pensez à vous retourner pour regarder l’Océan sur lequel le soleil devrait être déjà bien bas. Et en sortant, attardez-vous. Le soleil sera peut-être en train de s’y coucher… et s’il y est déjà prenez le temps d’écouter le bruit que fait la nuit tombant sur l’Océan. Franck Bergerot
