Jazz live
Publié le 30 Juil 2018

Itxassou 2018 (première partie)

 

Le festival d’Itxassou  ( Pays-basque) a proposé cette année encore des affiches rassemblant tous les styles et toutes les générations, avec « le chant profond » comme bannière  et comme fil rouge.

Deux concerts merveilleux ont marqué la première soirée : l’occitanisme revisité de Belugueta, et la sublime rencontre au sommet entre Pedro Soler, Nino de Elche, et Beñat Achiary.

Belugueta, avec Lucie Gibaux (voix), Charlotte Espieussas (voix), Julien Lameiras (voix), Lisa Langlois-Garrigue (voix et textes), Julen Achiary (voix), 20 juillet 2018

 

Photo: Maita Kultura

 

Commençons par donc Belugueta (en occitan: l’étincelle)  un tout jeune groupe qui s’inspire de la tradition tout en l’enrichissant des influences les plus diverses (sur un plan musical ou thématique, comme par exemple cette chanson, Tizia, qui fait référence au cri d’une bergère corse pour appeler ses chèvres).

Le groupe se compose de trois voix féminines, et de deux masculines (une voix de basse ou s’en rapprochant, Julien Lameiras, et une autre celle de Julen Achiary, qui en voix de tête, fait le lien entre voix masculine et voix féminines). Ils sont en arc de cercle, très proches les uns des autres, et prennent au cours des morceaux tambourins, dafs, cymbalettes, triangle…

La musique, portée par la ferveur de ces chanteurs, se révèle d’une grande fraîcheur, d’une grande allégresse, avec d’incessants rebondissements, des jeux rythmiques, des ostinatos, des bourdons, des configurations vocales qui se renouvellent sans cesse (et qui se traduisent par des déplacements des chanteurs les uns par rapport aux autres). Je note ces moments très réussis où la voix de Julen Achiary, avec ses inflexions de muezzin, s’élève au-dessus des voix de ses camarades, me rappelant son projet Haratago, dédié aux chants d’oiseaux, où les volutes de sa voix représentaient magnifiquement l’envol de l’aigle.

 

Photo: David Farge (site du photographe: rimesrimesrimes.com)

Après le concert, Julen Achiary donne quelques détails sur la manière dont le groupe s’est situé par rapport à la tradition: « La polyphonie existe du côté du Béarn et de la Bigorre, mais le répertoire traditionnel occitan n’est pas polyphonique. Il nous a fallu faire quelques ajustements, à partir de textes composés par Lise Langlois. Et puis nous nous sommes amusés à ajouter plein d’autres choses que l’on entend pas dans le chant traditionnel, des tensions, des improvisations, et des jeux rythmiques: il y a de la polyphonie dans ce que nous faisons, mais aussi de la polyrythmie… »

Ce qui ressort du concert de ce soir, c’est que la langue occitane est incroyablement belle à ouïr. (« Oui, ça sonne! » s’enthousiasme Julen Achiary). Le concert de ce soir l’illustre s’il en était besoin: ses locuteurs défendent  un trésor musical autant que linguistique.

 

 

Photo: Maita Kultura

Après Belugueta, la rencontre au sommet du chant basque et du flamenco pour un concert baptisé les vents sauvages (Haize Basak)

Pedro Soler (guitare), Beñat Achiary (voix), Niño de Elche (voix)

On sent un respect infini entre ces trois maîtres dont au moins deux d’entre eux, Beñat Achiary et Pedro Soler se connaissent depuis longtemps (ils ont enregistré il y a 20 ans un disque live magnifique, « Près du coeur sauvage », où ils sont à leur meilleur). Quant à Niño de Elche, il est d’une génération différente (il a moins de quarante ans), on l’a qualifié parfois de « révolutionnaire du flamenco » (il n’aime pas ça) pour avoir utilisé l’éléctronique dans son disque « Voces del extremo » (2015). Tous trois ont en commun  la même ferveur, la même approche mystique du chant, une connaissance approfondie de leur tradition qui leur permet d’explorer sans se perdre toutes les rencontres et tous les croisements: ce sont des oiseaux migrateurs qui savent où se trouve leur nid.

Ces trois maîtres se trouvent dès le premier morceau. Beñat Achiary commence à chanter une berceuse, ou un hymne, avec cette douceur surnaturelle qu’il est capable d’exprimer, et place ainsi le concert sur des cimes d’intensité dont il ne redescendra plus. Après lui, Niño de Elche prend la parole, au même niveau d’intensité et d’engagement, avec ce timbre idéalement voilé, et ces longues phrases majestueuses qu’il tient sans effort apparent. Beñat Achiary place quelques contre-chants qui sont des merveilles de délicatesse autant que de musicalité.

Quant au troisième larron, Pedro Soler, il ne s’est pas encore exprimé. Quelques notes sortent enfin de sa guitare, comme s’il s’en séparait à regret, comme s’il avait voulu les retenir à tous prix sans y parvenir, et cela leur confère une intensité exceptionnelle. Pedro Soler, les yeux fixés sur ses deux partenaires,  affiche une écoute impressionnante. On sent chez lui cette capacité, comme chez tout grand accompagnateur, à se mettre dans la respiration de ses interprètes. Il fuit le bavardage non comme une faute de goût mais presque comme un manquement à l’éthique. Au cours du concert,  il lui arrivera même de ponctuer le chant de Beñat Achiary ou de Niño de Elche d’une seule note. Mais c’est une note qui dit tout…

Après ce premier morceau, tout en enivrante douveur et en retenue, Beñat Achiary déploie sa force et sa véhémence. Je cite ici mon collègue David Cristol qui a très bien décrit, dans un de ses compte-rendu, le « sanglot lyrique au vibrato puissant » qu’il adopte dans ce registre. Il a des phrases marquantes qui partent dans la tourbe des graves pour voltiger vers des aigus diaphanes. Et Niño de Elche montre son répondant en matière de violence contenue (aux trois quarts du concerts, il pousse même un cri frémissant pour clore son propos).

Le concert se poursuit en espagnol, en basque, et même en Français lorsque Beñat Achiary scande, récite, et chante (admirablement) la traduction de la « Petite valse viennoise » de Garcia Lorca issue de « Un poète à New York »  l’un de ses livres de chevet (on peut trouver une version de poème dans le disque avec Pedro Soler, « Près du coeur sauvage »).

J’observe les attitudes des deux chanteurs: Niño de Elche chante avec une majesté quasi-épiscopale, et semble dispenser son chant comme une bénédiction, en se tournant alternativement vers la droite et vers la gauche. Beñat Achiary, plus statique, appuyant sa main sur le trépied du micro, à l’endroit où celui-ci fait un coude…

Le concert est magnifique, je regrette juste que Niño de Elche ne s’invite pas plus souvent dans le chant de Beñat Achiary (trop de respect?). Mais à la fin les spectateurs se lèvent de leurs sièges avec cette lenteur teintée de regret qui caractérise les concerts inoubliables.

JF Mondot