Jazz Campus en Clunisois, 49 ème édition
Quittant la fournaise marseillaise, me voilà de retour à Cluny pour ce festival qui me rend toujours nostalgique car j’y ai vraiment beaucoup de souvenirs.
C’est en 1977 que le contrebassiste et compositeur Didier Levallet qui avait acheté une maison à Lournand, entre Cluny et Taizé le long de la Grosne, a pensé à des rencontres-ateliers de jazz. Et l »aventure a commencé…
Cluny avec son abbaye millénaire, son haras national, ses gars en blouse grise des Arts et Métiers devint alors le berceau de ce festival devenu Jazz Campus en Clunisois en 2oo8 après quelques vicissitudes. Le festival s’est alors recentré autour du Théâtre, des Ecuries de St Hugues quittant les hauteurs de Matour qui accueillait les stages.
Didier Levallet habité d’un esprit de partage et de transmission est un rare connaisseur de l’histoire du jazz qu’il n’hésite pas à enrichir des tendances actuelles pour la prolonger : il prépare activement le cinquantenaire en 2027.
Cluny est une étape tellement ancrée dans mon parcours estival que je jette souvent un œil sur les années précédentes et je me souviens d’avoir titré non sans satisfaction, Cluny ou « les derniers feux de l’été » heureuse d’avoir chipé ce titre au film de Martin Ritt de 1959 en anglais The long hot summer, une improbable et détonante fusion « sudiste » entre William Faulkner (l’histoire du film est une synthèse de plusieurs nouvelles de l’écrivain dont The Hamlet et Farm burning autour d’un incendiaire) et l’ambiance moite, délétère de Tennessee Williams. Je ne pourrais plus jamais, après les feux tragiques de cet été en France m’ appuyer sur ce titre. Ayant très mal vécu en ville un état caniculaire constant depuis juin, avec des nuits tropicales, j’arrivais a Mâcon, avide de vert, de collines douces et accueillantes tapissées des vignes ( les grands blancs Pouilly Fuissé et Viré Clessé) et j ‘ai découvert la nature en souffrance, les arbres roussis, les prés desséchés. Un crève coeur ! Les vendanges ont commencé au 12 août par endroit. Nous attaquions d’ordinaire les festivals heureux qui ouvrent l’arrière saison, la fin des vacances et le départ des hordes de touristes. J’écoutais alors C’est en septembre de Bécaud, le Toulonnais le savait, la vie reprend à la fin de l’été. Las ! Il faudrait corriger, ce serait plutôt en octobre dorénavant. Le jazz et le programme de Didier Levallet seront-ils plus frais ?
Mercredi 19 août Cluny, Théâtre Les Arts, 20h 30.
PUNK MOON Claudia Solal ( voix, textes, compositions), Benjamin Moussay (piano, Synthé modulable, compositions)
C’est parti pour un spectacle total, une immersion dans un son spatialisé d’où surgit la voix, le chant à nul autre pareil de Claudia Solal qui a trouvé un partenaire idéal en la personne de Benjamin Moussay. Leur duo remonte à une vingtaine d’années, autant dire qu’ils ont appris à se connaître et leur interaction complice se ressent jusque dans le final où ils se serrent l’un contre l’autre, heureux du partage réussi. A chaque nouveau projet correspond une approche différente qui construit avec le temps une oeuvre singulière. Ce quatrième album lentement maturé entre 2023 et l’enregistrement en 2025 sur le label Jazzdor Series (merci à Philippe Ochem) est parfaitement au point.
Punk Moon ou des chansons pop travaillées par un orchestre de poche, plus hallucinées que chimériques comme il est souvent écrit, des textes en anglais (qui sonne définitivement mieux) qu’il convient de lire tout en écoutant la voix et les arrangements, le complément sonore machinique dû au synthétiseur modulaire. Cet étrange objet transforme le piano Yamaha en un réseau de boutons, de câbles de couleurs, un transformateur-atelier à sons avec lequel s’amuse le pianiste. Benjamin Moussay s’il n’ a pas besoin de cet artifice pour convaincre de sa technique, de son phrasé pianistiques, n’en aime pas moins jouer avec les boutons et modifier ainsi les textures du son.

Les modules qui constituent ce synthé sont dans des boîtes qui transforment le son du piano acoustique, parfois en réel, génère aussi d’autres sons, envoie des samples et les retravaille en direct. Processus complexe auquel on assiste en direct quand il « patche » ces différents modules entre eux. Joli à voir en tous les cas et assurément « satisfaisant » dans ces manipulations, les sensations physiques procurées au toucher de tous ces potards. S’il trafique le son de son instrument la voix de Claudia n’est que très rarement démultipliée en re-recording pour nous en laisser ouïr le grain, la chair, les cris aussi, les « vocalese ».
Cet accompagnement a aussi une place précise dans la mise en scène des textes très écrits que Claudia Solal rédige en premier, enregistrant des maquettes avec des mélodies, des bribes qui vont indiquer une direction au synthé. Elle sait aussi improviser sur ses textes, ses chansons intimistes tournent alors, vrillent, sont tordues, étirées au besoin dans l’espace de liberté que prend le duo avec un jeu qui se renouvelle à chaque concert dans les introductions, les interludes, certains passages rythmiques aléatoires.

Photo de Marc BONNETAIN
Jouant volontiers sur la dialectique, les mots de Claudia convoquent la chair du désir, l’amour-combat, la lutte de corps qui finissent par lâcher prise et s’abandonner épuisés. Avec la mise en scène de la tension et des conflits par des motifs minimalistes répétés, tranchés d’éclats sonores, la guerre est déclarée! Dans cette géographie des corps, ces paysages aux figures bien présentes où les éléments se fondent devenant liquides, les corps se dissolvent, se démembrent, se désarticulent ( » disparticle ») Résistance et abandon…
« Blistering sun », « Drill my soul » ou la violence d’éléments dévastateurs, les fléaux des incendies et des crues. Les obsessions de la chanteuse se révèlent avec une sensualité plus prononcée, elle ose davantage, « to confound myself with the country of your curves » , l’anglais faisant peut-être écran à une timidité naturelle, une réserve qui peut devenir sauvagerie. Insoupçonné, ce dédoublement assez impressionnant traduit l’ ambivalence mise en mots.
The wanness of the moon / mingles with the mist/ the saliva of the river/ dissolves in the ocean/ and your tongue is/ in its own proper place
On aimerait avoir le temps d’analyser les tournures de ces poèmes si éloignés de l’indigence des textes de certaines chansons. Des mots sculptés dans une énonciation parfaite que l’accompagnement de Benjamin Moussay révèle créant des décors sonores cinématographiques, fantastiques avec ces invasions de brume, ces échos dissonants sous le regard d’une lune amie, en surplomb, dans le clair obscur expressionniste de ces tableaux sonores. Le pianiste peut jouer le rôle de l’autre, de ce partenaire affronté dans un corps-à-corps sans merci, sonore et textuel. Un contrepoint indispensable qui fait la force de ce duo et de ce projet en particulier.
CHOCHO CANNELLE
2nde partie, Théâtre les Arts
Léo Danais (batterie, compositions), Arthur Guyard ( claviers, compositions), Timothé Renard ( clarinettes), Camille Heim ( harpe électro llanero, compositions).
Un groupe qui nous fait plonger directement dans un autre univers, celui des musiques du monde et de la danse. Toutes leurs influences- elles sont nombreuses, s’agrègent naturellement en un espace d’expression ouvert à toutes les spécificités, ce qu’apprécie Didier Levallet qui les présente avec un certain enthousiasme.
Les compositions qui proviennent essentiellement de leur premier CD « Yo te cielo» ( CVE/modulor) sont majoritairement du batteur Léo Danais qui a débuté l’aventure avec la harpiste Camille Heim en duo Cam & Léo de bal folk avant que n’arrivent pianiste et clarinettiste pour agrandir le projet. Ainsi est né ce quartet occitan, vainqueur du Concours de la Défense en 2022, à l’instrumentation atypique sans contrebasse, rôle pris en charge alternativement par la harpe électrique et les claviers. On est assurément dans la catégorie des musiques actuelles, on ne peut plus large, pas facile à définir. Chocho Cannelle, nom ludique qui sied bien à l’humeur des quatre amis musiciens, évoque une contrepèterie à partir du nom de cette icône avant-gardiste de la mode. Et convient aussi à la chaleur sucrée, épicée de la musique latine .

Le concert commence par un « Prélude » à la harpe électrique sud-américaine, encore un instrument insolite à découvrir. Venu du baroque espagnol, cette harpe llanera colombienne ou vénézuélienne est transformée en un instrument électro-acoustique de 37 cordes en nylon, fabriquée en fibre de carbone. La lutherie moderne permet à l’instrumentiste de se dédoubler, endossant alternativement les rôles de soliste ou de soutien rythmique. Quand elle est soliste, c’est la main droite qui intervient au jeu plus axé sur l’improvisation. Le micro individuel de chaque corde permet de descendre plus bas qu’une basse électrique et d’ajouter des effets de distorsion, delay et reverb. De toute façon Camille Heim passe sans problème d’un style à l’autre du langage structuré du classique à la stabilité rythmique que confèrent les musiques du monde, gagnante sur tous les tableaux.
On enchaîne avec « High Point » qui permet à la harpiste de poser des lignes de basse profondes et ondoyantes avec une main gauche percussive. Sur la rythmique obsessionnelle s’élève la clarinette et le piano lui répond. Puis surviennent deux titres couplés « Incubation » et « L’hystérie du mec » avec un très long et saisissant solo de batterie qui envoie un déluge de feu, de déflagrations sèches en continu, alimenté des free sons de la clarinette basse. Le batteur est de ceux qui ne renient pas assurément la puissance incantatoire des tambours ni la force tellurique du groove. Il continue sur sa lancée avec « Cinque terre », référence à cette portion du littoral ligure sur-fréquenté actuellement, un road trip effréné où dialoguent clarinette basse et claviers.

Puis le climat change et on revient à la période de formation du groupe en 2021 pendant le confinement qui leur a plutôt réussi : en est issu leur premier EP Libre à l’intérieur (2023), paradoxalement plus calme sur lequel le duo harpe-clarinette basse induit une douce transe. Dans une compo de Camille Heim jouée juste avant le rappel, les timbres fusionnent enfin en un seul corps, la clarinette s’ajuste aux claviers électriques, s’élevant au dessus d’un groove obsessionnel qui lentement dévie de son axe. Un moment de lyrisme pur. Dans le rappel « Un piel ardiente » du claviériste, à nouveau une embardée de couleurs et de sons machiniques qui évoquent autant orchestre de poche que B.O de SF … Plus que les musiques trad d’Amérique latine, plus que ces longues échappées libres, je retiendrai les effets électro avec l’intégration des synthés des claviers Nord, les bidouillages pédales des clarinettes qui plongent dans ces effets planants et cosmiques. Au terme de ce stimulant voyage, c’est la cohésion et l’entente cordiale du groupe que l’on retient, le grand espace de liberté octroyé à chacun et la complémentarité des timbres qui jouent ensemble. Quand l’un improvise, les autres, complices sont à l’écoute.

Le dynamisme impulsé ouvre une brèche vers un espace plus vaste, un univers volontiers inclassable organique et synthétique…

Jeudi 20 Août
Ecuries St Hugues, 19h.
Spins& Spells
Simon Winsé (n’goni, flûte peul), Raphael Quenehen ( saxophone et percussions diverses), Rafaelle Rinaudo (harpe électrique)
Malicieusement Didier Levallet fait succéder au programme de la veille de Chocho Cannelle un trio où la harpe électrique est encore à l’honneur.Voilà un instrument non répertorié comme tel à l’époque du jazz « classique » qui entre dans la ronde des musiques actuelles. Rafaelle Rinaudo a de la matière à disposition puisque le jazz touche à tout. Cette défricheuse continue à élargir sa palette stylistique et à sortir son instrument d’un certain « académisme » pratiqué en orchestre, école qu’elle a pratiqué par ailleurs. Après les expériences fort concluantes de Ikui Doki et de Nout, respectivement un trio de « free jazz de chambre »et un autre de « punk jazz », elle invite l’Afrique de l’ouest en la personne du joueur de kamale n’goni (au son plus brut que le n’goni, cousin de la kora) et de flûte peul, le Burkina be. Simon Winsé. Jazz et africanité, sujet sensible abordé de façon décomplexée-c’en est fini de « l’ère du soupçon », stimulant la vitalité et créativité des jeunes musiciens du jazz et des musiques voisines qui enjambent volontiers les frontières de styles et de genres.

La rencontre entre ces deux instruments jumeaux aux techniques radicalement différentes était prévisible quand on connaît le tempérament fougueux de Raphaelle Rinaudo et sa volonté de multiplier les collaborations.
Le n’goni et la kora sont des instruments traditionnels à cordes, issus de la culture mandingue, de la tradition orale des griots. La harpe chromatique sans pédales et le n’goni imposent une gestuelle et une posture différentes. Le n’goni est tenu obliquement contre le buste et seuls les pouces et index en pincent les cordes, les autres doigts stabilisant le manche de l’instrument. Le jeu est plus percussif et rythmique alternant lignes de basse et ostinatos. La résonance est forte et on entend plus nettement le n’goni que la harpe au jeu polyphonique et harmonique tout en accords et arpèges.
Spins & Spells ( filature et envoûtements), un titre intrigant qui prend tout son sens quand Raphaëlle présente l’initial « Brest ce soir », volontiers transformé en « Cluny ce soir » où le trio se propose de jeter un sort. Il est question de faire entrer dans un cercle magique les éléments selon les points cardinaux, le feu de Simon au Sud et le vent de Raphaël à l’est … Un peu fumeux mais on préfère se concentrer sur la façon dont résonnent et se répondent en direct le n’goni et la harpe sans oublier le sax et les percussions dans un triangle équilatéral. Raphaël Quenehen (saxophoniste de Papanosh et du collectif des Vibrants Défricheurs (sic) est un activiste de l’improvisation et d’une «folklorisation » bien pensée, il assure le lien, jouant sur la dimension insolite du jazz qui se glisse ça et là.

Une conversation plutôt équilibrée, joyeuse, s’engage très vite. On entend souvent que la musique est un voyage, point d’exotisme de pacotille ici, le répertoire du groupe plonge l’auditeur dans un dépaysement assuré avec des sonorités travaillées, des effets d’inquiétante étrangeté « Agueretou » qui swinguerait presque dans le début de cette chanson où des enfants jouent ensemble jusqu’à la fâcherie irrémédiable d’où le cri rauque du joueur de n’goni, un chant qui monte en puissance, le sax s’ensauvageant à son tour, utilise frénétiquement toutes les percussions à sa portée.

Une musique des lisières dont la fougue manifeste des interprètes est quelque peu tempérée par la musicalité des timbres ainsi appareillés. Les artifices technologiques ne travestissent pas pour autant le son et sa qualité plastique du son : Rafaëlle Rinaudo maîtrise les effets de sa hyperharpe, avec parfois des freeze, coups qui gèlent le son. Comment Dorothy Ashby qui faisait volontiers swinguer sa harpe écouterait-t-elle cette descendante au croisement de la musique improvisée et de l’électronique performative ? Que penserait Alice Coltrane de certaines s pièces courtes, d’autres plus développées ( « l’Aube ») qui laissent le temps de se raconter une histoire. Le rythme s’emballe vers la fin du concert , un crescendo ardent où la tension et la fièvre montent jusqu’à l’irruption finale, le cri libérateur et le rire puissant de Simon Winsé. Concert qui fit le plein, embrasant le public dans une salle chauffée à blanc.
Jeudi 20 Août
Théâtre Les Arts, 21h.
Quartet S
Yann-Gaël Poncet ( voix, violon, composition), Jean-Paul Hervé ( guitare), Vincent Lafont ( Rhodes, synthé basse), Philippe «Pipon» Garcia ( batterie, machines).

Voilà bien un groupe improbable qui paraît sur scène au Théâtre, le quartet S’, « S » pour Son et Silence… Le leader chanteur, violoniste et compositeur présente d’emblée le programme des réjouissances, une musique bizarre qui trouve difficilement sa place dans les festivals, réservée à un public volontiers bizarre lui aussi. Une vision de la musique et de la chanson (sans textes mais avec titres loufoques, aphorismes et proverbes en italien, portugais…) aussi peu communes qu’eux. Un groupe qui a totalement passé sous mes radars, pas grave en soi, mais qui n’est assurément pas facile à situer quand on lit sa présentation sur son site. Eloge du silence et d’une certaine lenteur ! Est-ce une plaisanterie ? Calme que dément l’explosion initiale à l’énergie très brute, d’une singulière vigueur du batteur, une figure bien connue, hors norme. Une batterie jamais caressante, sauf quand « Pipon », ardéchois d’adoption, un ancien du collectif Mu, est d’humeur joueuse, aux balais. Cette dramaturgie en clair-obscur volontiers régie par le jeu stroboscopique des lumières et l’assaut des fumées psychédéliques est accentuée par un violon volontiers râpeux, grinçant, dissonant que souligne le chant acéré, la plainte d’une voix de contre-ténor saisissante qui peut se perdre en élucubrations perchées.

Musique soutenue par la montée en puissance d’une guitare sobrement heavy ou cristalline qui prend le dessus, le travail précis sur les textures et les sons au Rhodes ( seulement électrique rappelons-le) « augmenté » en synthés basse de Vincent Lafont (sui joua dans l’ONJ Yvinec). La douceur ne semble pas vraiment au rendez-vous de ce chaos organisé au drive permanent d’une batterie survoltée. Et pourtant la lenteur peut se révéler une « dynamique » résistante à l’oppression politique, sociale, psychique, un combat contre le cynisme actuel. Faire un pas de côté, réfléchir, “dire non » !

Un électro jazz punk, souvent rock qu’illustre la pochette marrante du Cd à sortir bientôt sur Jazz Village Balancement au-dessus du vide… On est bien suspendu(s) au bout de l’élastique au-dessus d’un vide sidéral…

A suivre
Sophie Chambon