Jazz live
Publié le 31 Mai 2019

Jazz en Comminges. Andrea Motis, Marcus Miller.

Une seconde soirée aussi contrastée que le fut la première. Confrontation des styles de musique, confrontation des générations. Au plaisir de la découverte, s’ajoute, concernant Andrea Motis, le piment de la curiosité. Chanteuse qui joue de la trompette ? Trompettiste qui se pique de chanter ? De quoi s’interroger. La seconde partie nous entraîne sur un terrain beaucoup mieux balisé.

Andrea Motis Quintet

Andrea Motis (tp, voc), Ignasi Terraza (p), Josep Traver (g), Joan Chamorro (b), Esteve Pi (dm).

Saint-Gaudens, Parc des Expositions, 30 mai

 

Si l’on excepte Valaida Snow (1904-1956) qui fut, notamment, partenaire de Chick Webb, Fletcher Henderson, Count Basie et quelques autres trompettistes comme Leala Cyr, plus récemment découverte auprès d’Esperanza Spalding, ou encore Laurie Frink, découverte auprès de Dave Douglas, les femmes trompettistes ne sont pas légion. Bien entendu, on n’aura garde d’oublier, dans cette liste non-exhaustive, Airelle Besson qui fut naguère récompensée par le prix Django Reinhardt de l’Académie du jazz. C’est dire qu’Andrea Motis, née il y a à peine vingt-quatre ans dans la banlieue de Barcelone, révélée au festival de cette même ville en 2012, adoubée par Quincy Jones lui-même a de quoi susciter l’intérêt. D’autant que d’aucuns n’ont pas hésité à comparer la jeune chanteuse à Norah Jones en personne… Encore n’est-ce là qu’une amorce de biographie, puisque, née dans une famille de musiciens, elle pratique aussi, et depuis son plus jeune âge, le saxophone et que sa discographie est déjà bien fournie.

Le concert qu’elle donne ce soir avec son quintette va permettre d’en savoir plus. Et d’abord qu’elle sait s’entourer de fort bons musiciens, à commencer par le pianiste Ignasi Terraza, auteur de soli dignes de retenir l’attention. Andrea elle-même fait montre à la trompette d’une technique honorable et certains de ses chorus, notamment dans les ballades (Honeysuckle Rose pris sur un tempo vif) témoignent d’un feeling indéniable. Que lui manque-t-il pour que les dithyrambes dont on la couvre soient pleinement justifiés ? Peut-être cette once d’originalité qui fait la différence entre le bon et l’excellent. La copie et l’original. L’étincelle qui met le feu aux poudres et que l’on attend vainement. Il en va de même de ses chorus vocaux. Ils demeurent sans surprise, même si le Poor Butterfly donné en rappel, expressif, « distancié », permet de nourrir quelques regrets. Une prestation honnête, certes. Elle mérite la mention honorable assortie d’un « peut mieux faire ».

 

Marcus Miller Laid Black Tour 2019.

Marcus Miller (elb, bcl), Russel Gunn (tp), Alex Han (ts, as), Brett Williams (claviers), Alex Bailey (dm)

Saint-Gaudens, Parc des Expositions, 30 mai.

 

C’est un disque de Miles Davis, Tutu, paru en 1986, qui a valu à son producteur et compositeur Marcus Miller une renommée mondiale. Il n’avait alors que vingt-cinq ans. C’est dire que sa reconnaissance à l’égard de son mentor ne s’est jamais démentie. Ce soir, c’est un autre album, mais paru sous son nom, qu’il vient promouvoir : « Laid Black », publié l’an dernier sur le label Blue Note. Il en reprend les thèmes qui constituent l’essentiel de son répertoire, sans s’interdire, toutefois, des incursions dans un passé riche de rencontres et de collaborations de toutes sortes.

Premier constat, il est resté, à la contrebasse, le formidable catalyseur que l’on connaît depuis des lustres et qui a marqué nombre de jeunes musiciens. Virtuosité technique, art d’installer un groove aussi puissant que lancinant, de déployer en solo une riche imagination, capacité à imposer sa marque à des compositions dont la caractéristique demeure la variété d’inspiration. En outre, en tant que leader, il exerce sur ses partenaires un ascendant qui les incite à se transcender. C’est ainsi que les musiciens qui lui donnent la réplique manifestent une cohésion exemplaire (les riffs de Russel Gunn et de Alex Han en fournissent le témoignage) et d’indéniables dons de solistes.

Jazz, soul, funk, tout a été dit sur le genre de musique pratiqué par Marcus Miller, tant à la basse électrique qu’à la clarinette basse – même s’il se montre, sur ce dernier instrument, un peu trop parcimonieux à mon goût. Quoi qu’il en soit, il apparaît comme le champion incontesté de ce style qu’il a contribué à promouvoir, fait de la réitération de cellules mélodiques et rythmiques, générateur d’une transe irrésistible. Un style dont les effets sont immédiats, singulièrement sur les jeunes auditeurs. Un simple coup d’œil sur le public de cette soirée suffit pour s’en convaincre.

 

Jacques Aboucaya