Jazz sur le Vif : Rocheman -Ker Ourio Duo, Sullivan Fortner Trio
Un duo d’ici, et un trio d’Outre Atlantique, deux approches, et deux univers, pour un très beau concert

Pendant la balance, sur la vidéo interne en coulisse, photo X. Prévost
OIVIER KER OURIO -MANUEL ROCHEMAN duo
Manuel Rocheman (piano), Olivier Ker Ourio (harmonicas chromatiques)
Paris, Maison de la Radio, studio 104, 28 février 2026, 19h

photo Maxim François
Le duo a choisi de ne pas s’en tenir aux thèmes joués dans son récent disque ‘Affinities’ : seulement 4, sur 8 titres joués pour ce concert. Ils commencent avec Syracuse, formidable mélodie signée Henri Salvador (sur un texte du trop méconnu Bernard Dimey, conteur sans pareil). Une intro de piano seul, d’une très grande densité harmonique, tissée de méandres féconds. Puis l’harmonica entre en scène : c’est le triomphe de l’expressivité. Cet instrument est comme une petite ‘boîte à frissons’, et comme la mélodie s’y prête à merveille, il nous soutire des émois furtifs, auxquels nous sommes consentants. Le pianiste souligne les exposés avec le même soin qu’il aurait pour accompagner un lied de Schubert. Mais quand Olivier Ker Ourio improvise, le piano part à l’aventure, pour plus d’intensité. Et quand vient le temps de son solo, Manuel Rocheman se sent plus libre encore. Ici on ne joue pas pour épater la galerie, seulement pour porter la musique à son point d’incandescence. Et cela va se vérifier tout au long des 54 minutes qui leur sont imparties (la contrainte du direct de France Musique pour cette première partie). Après une composition du pianiste le duo va jouer un thème qui figurait sur le disque ‘Affinity’, de Bill Evans et Toots Thielemans, qui leur donna l’envie voici bien des années de constituer ce duo. Un thème qu’ils ont aussi repris sur leur disque, mais la version est encore différente : pas de simulation d’épigone, rien que le plaisir de la musique. Il y aura ensuite Aung San Suu Kyi de Wayne Shorter, et un standard de Michel Legrand ; et aussi une reprise de Sous le ciel de Paris, chanson-valse du début des années 50 que Martial Solal s’était amusé, en 1963, à jouer en quatre temps. Et ici on s’est également amusé avec les rythmes. Nous les suivrons jusqu’au terme de cette belle première partie, qui se terminera par une composition d’Olivier Ker Ourio. Vous pourrez l’écouter en suivant le lien ci-après, car tout le concert était en direct sur France Musique, avec réécoute sur le site

SULLIVAN FORTNER Trio
Sullivan Fortner (piano), Tyron Allen II (contrebasse), Kayvon Gordon (batterie)
Paris, Maison de la Radio, studio 104, 28 février 2026, 20h20

photo Maxim François
Le pianiste ne jouera pas le programme de son récent disque (‘Southern Nights’), enregistré d’ailleurs avec d’autres partenaires. Mais il choisira, dans son immense connaissance du répertoire, des thèmes qui feront la joie de jouer dans l’instant. Son aisance est déjà légendaire, même si nous ne le croisons que depuis une dizaine d’années. On a la sensation que l’artiste se lance dans l’espace, comme un funambule, mais sans chercher à briller, encore moins à épater : ici pas de vaine ostentation, pas de désir de faire des étincelles, rien que le plaisir de la musique. Il communique avec ses partenaires par des signes, des regards, parfois une stimulation de la voix. Il encourage son bassiste à se lancer dans une impro qui sera en walking bass, calée sur le rythme. Et un geste fera comprendre au batteur qu’il y là une intervention à faire surgir, comme une incise dans le jeu. C’est très précis, mais pas sur le mode préétabli cher à Ahmad Jamal et à ses trios très cadrés. Ici on est plutôt dans le jaillissement, la surprise, et c’est de la joie pure. On entendra un thème signé Horace Silver, une folie de tempo empruntée à Oscar Peterson, et aussi des compositions de Sullivan Fortner. Ce qui va prévaloir tout au long du concert, c’est ce bonheur de jouer jusqu’au bout de l’équilibre, sans le laisser jamais se rompre : du grand art. En rappel, de Mingus, Pithecanthropus Erectus, que j’ai confondu avec Nostalgia In Time Square (la honte, même s’il y a dans les deux un vieux fond de mélancolie…. ils sont de la même décennie, mais pas du même millésime). Et, pour conclusion définitive, un thème de Prince. Décidément, la soirée fut intensément musicale.
Xavier Prévost
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L’essentiel du concert de Sullivan Fortner sera diffusé le samedi 7 mars à 19h, sur France Musique, dans l’émission ‘Jazz Club’