Jazz live
Publié le 30 Oct 2020

La mémoire d’Yves Rousseau, entre groove et nostalgie

 

 

Avec Fragments (titre de son disque chez Yolk Records) le contrebassiste Yves Rousseau se souvient de ses années lycée, lorsqu’il découvrait avec émerveillement la musique de Soft Machine et de King Crimson.

Yves Rousseau (contrebasse, compositions), Jean-Louis Pommier (trombone), Géraldine laurent (saxophone alto), Thomas Savy (clarinette basse), Vincent Tortiller (batterie), Csaba Palotaï (guitare électrique), Etienne manchon (claviers), Au Pan Piper le 24 octobre 2020

 

Yves Rousseau a donc matérialisé sur scène sa mémoire, oscillant entre la nostalgie et le groove. La nostalgie est incarnée (surtout) par les soufflants, Géraldine Laurent, Jean-Louis Pommier, et Thomas Savy. Le groove, est le plus souvent porté par Etienne Manchon et ses claviers acides, Vincent Tortiller et sa batterie du tonnerre, Csaba Palotail et sa guitare griffue. La nostalgie et le groove, tantôt antagonistes, tantôt fusionnels. Tout au long du concert, Yves Rousseau joue avec les deux polarités de sa mémoire.

 

On va d’oppositions frontales en réconciliations éblouies. Et bien sûr, les soufflants ne sont pas rivés à la nostalgie, ni la guitare et les claviers à l’énergie rock. De temps en temps, ils échangent les rôles, soufflants en fusion, et guitare toute en délicatesse. Certaines parties écrites pour les soufflants sont d’une grâce bouleversante, comme celle qui ouvre le concert (Réminiscence 1).

 

En arrière-plan, d’inventives textures vrillées d’Etienne Manchon mettent un peu de poivre et de piment sur toute cette douceur onirique. Etienne Manchon. Parlons-en, de ce jeune claviériste qui sait tout faire. Yves Rousseau lui a confié les clefs du bolide.

Il tient une place essentielle dans cette musique. Ses textures, ses nappes, ses distorsions bruitistes, ou ses chorus au Fender tissent un rapport subtil avec les soufflants. Il sait toujours comment s’insérer dans la musique, tantôt discret, presque invisible, tantôt au centre du jeu. Il contribue de manière très importante à l’équilibre de la musique. Pour l’essentiel, nous l’avons dit, celle-ci oppose deux masses sonores opposées, partie soufflante, et partie groovante. Mais Yves Rousseau a réussi à ménager de splendides moments intimistes mettant ses solistes en valeur: Jean-Louis Pommier, très inspiré, qui apporte toujours une sorte de sensualité poétique, Thomas Savy, intense et âpre, Géraldine Laurent,  vibrante. Yves Rousseau lui-même, seul à la contrebasse, énonce avec recueillement la mélodie mythique de In the court of King Crimson. Chacune de ses notes est habitée.

La mélodie est reprise ensuite par Géraldine Laurent qui s’envole après avoir caressé la mélodie comme si elle maniait une fragile porcelaine.

On passe du recueillement à la combustion grâce à la guitare incandescente de Csaba Palotai. Très beau moment parmi d’autres d’une musique évolutive et mouvante (en réalité tous les morceaux sont des suites).

 

J’en note un autre dans efficient Nostalgia, vers la fin du concert, qui se termine en apothéose par une sorte de communion collective de tous les instruments, on dirait un Alleluia dans une église de Georgie (et c’est un moment que l’orchestre aurait pu peut-être essayer de prolonger car ce qui vient ensuite n’a pas tout à fait la même intensité). Au total, une musique totale, réconciliante (je sais) qui fait danser les pieds, vibrer la tête et se dilater le cœur. Une grande réussite.

 

Txt : JF Mondot

Dssns : AC Alvoët (autres dessins et peintures à découvrir sur son site www.annie-claire.com)